La privatisation du social

SOUTIEN SCOLAIRE

On assiste aujourd’hui en France à une privatisation larvée du social, conjuguée à un secteur public malgré tout conséquent, et à une dépense publique importante

On assiste aujourd’hui en France à une privatisation larvée du social, conjuguée à un secteur public malgré tout conséquent, et à une dépense publique importante, dont la conséquence est que certains Français sont obligés de payer deux fois pour un service efficace.

Par Vladimir Vodarevski

Anne Coffinier, fondatrice de Créer son école, déclare dans une interview réalisée par Le Cri du Contribuable qu’il y a environ vingt ouvertures par an d’écoles indépendantes en France. Ce sont des écoles totalement privées, sans aucun financement public. Ces créations d’écoles peuvent paraître surprenantes pour le pays dans lequel l’éducation publique est une institution primordiale. Elles illustrent une sorte de privatisation larvée des services publics en France.

En effet, dans des domaines considérés comme essentiels, tels que l’éducation, la santé, les Français sont de plus en plus obligés de se prendre en charge. Et cela bien qu’il n’y ait aucun désengagement de l’État en la matière. Il y a paradoxalement une augmentation de la dépense publique.  Dans ce contexte, alors qu’ils sont critiqués sur ce point, ce sont les libéraux qui paraissent se préoccuper le plus du social.

Les écoles indépendantes sont un exemple extrême en matière d’éducation. Dans ce domaine, la privatisation est surtout illustrée par le développement des cours de soutien. Dans un autre domaine, les écoles de commerce ont aussi le vent en poupe. De plus en plus, les chances de réussite scolaire de l’enfant dépendent du niveau d’éducation des parents ou de l’épaisseur de leur portefeuille.

En matière de santé, la situation est la même. Les dernières études montrent que les Français se privent de soins. En  cause, notamment, les dépassements d’honoraires. Mais aussi les soins dentaires, les lunettes. Ceux qui le peuvent souscrivent des assurances complémentaires, ou bénéficient de celle de leur entreprise.

Même dans le domaine de la sécurité, domaine régalien par excellence, la privatisation est en marche. Combien d’entreprises de sécurité en France ? Combien de vigiles avec des chiens, pour assurer la sécurité de bâtiments, de chantiers ?

Cette privatisation du social ne provient ni d’un désengagement de la puissance publique, ni d’un manque de moyens. Au contraire, la dépense publique n’a jamais été aussi élevée en temps de paix, dépassant les 50% du PIB. Le nombre de fonctionnaires reste très élevé, même après les diminutions de ces dernières années. Par exemple, dans l’Éducation Nationale, il y a plus de professeurs par élèves en 2009-2010 qu’en 1995-1996.

Les problèmes viendraient plutôt de l’organisation des services publics. La Cour des Comptes aborde régulièrement la question dans ses rapports, comme dans celui intitulé explicitement  Organisation et gestion des forces de sécurité publique, qui critique l’organisation des forces de l’ordre.

De même, régulièrement, les magazines sortent un dossier sur les économies possibles en matière de dépenses publiques. Un dossier du numéro de décembre 2011 de Capital est ainsi consacré aux « gaspillages publics ». Le numéro de Challenges du 5 au 11 janvier 2011 interroge Brigitte Domont, professeur à Paris-Dauphine, qui déclare que « contrairement à une idée répandue, la France ne manque pas de médecins. Elle est même surdotée avec 160 généralistes pour 100.000 habitants, contre 90 en moyenne dans l’OCDE. »

La conséquence de cette privatisation larvée du social, conjuguée à un secteur public malgré tout conséquent, et à une dépense publique importante, est que dans certains cas les Français sont obligés de payer deux fois pour un service efficace. Une fois par les prélèvements obligatoires, et une fois en payant le service. Ce qui entraîne des inégalités, tout le monde ne pouvant pas payer deux fois.

Cette situation est de nature à conforter les arguments des libéraux. Ceux-ci considèrent que l’action de l’État doit être limitée, ou même que l’État doit être supprimé. Ils appliquent une sorte de principe de subsidiarité: l’État n’a pas à s’occuper des domaines dans lesquels il n’est pas efficace, et où l’initiative privée, elle, l’est. C’est aussi un principe de responsabilisation : chacun est responsable de lui-même.

Par exemple, dans le domaine de l’éducation, certains libéraux proposent un système de vouchers, des bons permettant de payer l’école, inventé par Milton Friedman, et repris par Friedrich August Hayek. Ainsi, les parents peuvent choisir une école privée dans laquelle ils souhaitent envoyer leurs enfants. Cela permet d’encourager l’efficacité du système, en même temps que cela donne une liberté de choix aux parents. La Suède a institué ce système.

Les libéraux sont aussi partisans du salaire complet. C’est-à-dire que la totalité du salaire, charges sociales salariales et patronales incluses, est versé au salarié, qui peut alors choisir son assurance santé, et son système de retraite.

Ces propositions peuvent paraître radicales. Elles peuvent au moins servir d’inspiration, pour des solutions intermédiaires. En matière d’éducation, cela peut consister à demander aux parents s’ils désirent envoyer leurs enfants dans une école indépendante, qui donnerait un enseignement différent de l’école publique. Ceux qui souhaitent rester dans le public resteront dans le public, ceux qui veulent un autre type d’enseignement pourront en disposer, sans payer plus. Refuser de le faire, c’est se priver de solutions.

Dans le domaine de la santé, plus d’autonomie pourrait être donnée aux caisses d’assurance maladie. Certaines pourraient même être confiées au privé, aux mutuelles par exemple.

Ce genre de situation intermédiaire, de changement progressif, ne satisferait pas la plupart des libéraux, qui préféreraient un changement plus radical. Cependant, ce peut être une solution intermédiaire, et un compromis social. C’est à tout le moins une piste de réflexion.

Dans une France où le « social » est mis en exergue, et « l’ultra-libéralisme » vilipendé, ce sont donc pourtant les libéraux qui proposent des pistes pour améliorer les services publics et la protection sociale, qui se dégradent, au point de devoir de plus en plus être compensés par le privé, malgré une dépense publique plus élevée que jamais. Ces pistes doivent être considérées si l’objectif est véritablement de maintenir l’éducation, la santé et les divers avantages que le progrès économique a apporté.

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