Quand l’accusation de « complotisme » disqualifie et polarise le débat public

L’accusation de complotisme dans le débat public empêche le bonne tenue de ce dernier. Le terme complotiste est utilisé pour disqualifier l’adversaire.

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Quand l’accusation de « complotisme » disqualifie et polarise le débat public

Publié le 4 avril 2022
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Par Florian Dauphin.
Un article de The Conversation

« Élections truquées », manipulations : les relents complotistes se font entendre durant cette campagne électorale. Selon une étude menée au sein de la Fondation Jean Jaurès en janvier 2019, la majorité des Français ne serait pas hermétique aux théories complotistes. Sur dix énoncés jugés conspirationnistes proposés aux enquêtés, 65 % de la population adhèrerait au moins à l’un d’eux. Pourtant, la gravité du phénomène pourrait parfois être relativisée.

Alors que la France était parfois jugée particulièrement anti-vaccin, plus de 80 % de la population a été vaccinée contre le Covid-19 à au moins une reprise.

Depuis les attentats de 2015, le terme est abondamment utilisé dans les médias, notamment par les hommes et femmes politiques. Il devient aujourd’hui un problème public. De nombreux mouvements sociaux populaires sont affublés du qualificatif disqualifiant de complotiste. On pense bien sûr aux  Gilets jaunes, et actuellement aux anti-vax, anti-pass-sanitaires/vaccinal et très récemment au Convoi de la liberté. Son usage parfois excessif semble traduire une peur des élites envers un peuple jugé irrationnel, qui manque de vigueur intellectuelle.

Le philosophe Frédéric Lordon y décèle une « paranoïa des puissants » dans cette obsession pour le complot. Une ligne de démarcation semble claire entre les individus autoproclamés rationalistes et les autres jugés obscurantistes. Un vent de panique, accompagné d’un discours catastrophiste, semble être entretenu par certains politiques et journalistes qui placent les complotistes en ennemis de la démocratie et qu’il faut combattre.

Les dirigeants politiques s’inquiètent du complotisme

Le président Emmanuel Macron considère que « le complotisme gagne du terrain et prend des formes de plus en plus extrêmes » et que par conséquent « la nation tout entière se mobilise pour opposer au complotisme le raisonnement éclairé ». Le principal coupable de cet état : Internet et les réseaux sociaux numériques insuffisamment régulés qui permettent à tout un chacun de dire tout et n’importe quoi. Dès lors, les journalistes et les politiques semblent s’attribuer un surcroît de légitimité en s’engageant dans une lutte contre les idées fausses (le fact-checking) afin d’éduquer la population.

C’est à partir de 2008 que des journaux vont créer des rubriques dans le but de démasquer les fausses informations : « Désintox » dans Libération et « Les Décodeurs » dans Le Monde, parmi les premiers. Ces rubriques vont progressivement se généraliser dans l’ensemble des médias.

Politiquement, la récente commission, mise en place le 29 septembre 2021, commanditée par le gouvernement, présidée par le sociologue Gerald Bronner, montre à quel point le sujet de l’obscurantisme à l’ère numérique devient préoccupant pour les élites.

La demande du président repose sur quatre points à développer que l’on peut lire en préambule du rapport :

  • établir un état de l’art […] sur l’impact d’Internet dans nos vies de citoyens,
  • formuler des propositions dans les champs de l’éducation, de la prévention, de la régulation et de la judiciarisation des diffuseurs de haine,
  • proposer de nouveaux espaces communs de la démocratie,
  • développer une analyse historique et géopolitique de l’exposition de la France aux menaces qui pèsent sur notre démocratie.
Le sociologue Gérald Bronner a été nommé par le Président Emmanuel Macron pour diriger une commission d’étude du complotisme.

 

Dès sa parution en janvier 2022, le rapport de cette commission suscite des critiques importantes de la part de chercheurs.

En effet, deux réserves apparaissent largement justifiées. D’une part, l’état de l’art sur la question de l’impact d’Internet est extrêmement lacunaire, et d’autre part l’approche essentiellement cognitiviste, qui s’intéresse au processus de traitement de l’information (perception, mémoire, pensée, etc.), se fait au détriment d’une approche historique et sociologique du sujet.

Bien sûr, il ne s’agit pas de nier l’importance de ce combat et des dangers potentiels des théories complotistes, et des fake news qui leur sont associés. De même, il est avéré qu’Internet et les médias sociaux modifient nos manières de nous informer, de communiquer et donc nos représentations du monde. En particulier, les phénomènes de bulles de filtre (le rôle des algorithmes dans la proposition de l’information aux internautes et le potentiel isolement intellectuel qu’il induit) et de chambres d’écho (le fait que les croyances sont amplifiées par l’effet de répétition) restent à préciser davantage.

Mais notre propos consiste ici à analyser les usages sociaux du qualificatif de complotiste et leurs effets sur le débat public.

Ce que produit l’usage du qualificatif « complotiste »

Lors d’une interaction, le fait de qualifier l’autre de complotiste produit un effet : il place l’émetteur dans une position de supériorité intellectuelle, de sachant. Par conséquent, il disqualifie l’autre, qui est relégué dans une position d’infériorité, d’ignorant, de crédule, voire de paranoïaque menaçant l’ordre démocratique. L’attribution du qualificatif est négative et péjorative. C’est une labellisation infamante, un étiquetage social qui vise à stigmatiser et à disqualifier, qui place l’autre dans le camp des déviants par rapport aux individus dits normaux.

Autrement dit, le qualificatif de complotiste est normatif, c’est-à-dire qu’il induit une norme de pensée sur un sujet contre un point de vue déviant. Mais bien que personne ne se revendique complotiste, le stigmate peut être retourné : celui qui l’emploie est considéré par la cible de l’invective comme crédule ou éventuellement complice.

En se parant d’un discours qui fait consensus pour les autorités scientifiques et politiques, l’individu qui accuse de complotiste est lui aussi disqualifié. Il est considéré à son tour comme ignorant, crédule et conformiste, qui suit les moutons et leur berger. Le terme apparaît au cours d’une discussion comme un nouveau point Godwin.

Cette notion non scientifique, développée par un avocat américain, désigne la probabilité importante lors d’une discussion qui se prolonge et qui devient véhémente, de faire référence aux nazis ou à Hitler. Recourir au qualificatif de complotisme, amalgame, polarise et ne permet pas de penser et d’argumenter. Il divise en deux camps ennemis et renforce les positions initiales de chacun. En ce sens, il biaise le débat public.

Un usage politique du complotisme pour disqualifier les adversaires

Politiquement, l’usage du terme disqualifie les discours des groupes sociaux d’opposition. Il produit souvent des amalgames. Par exemple, celui existant entre anti-vax et anti pass vaccinal. Il apparaît possible de critiquer l’obligation vaccinale tout en étant favorable à la vaccination consentie. De même, il est possible d’observer des réserves sur les lobbys pharmaceutiques et sur l’intérêt financier à vendre des vaccins sans tomber dans une forme d’irrationalité et de paranoïa. L’usage du qualificatif peut alors permettre de disqualifier toutes réserves et/ou contestations contre les progrès scientifiques et technologiques.

Un autre exemple peut être celui du développement de la 5G. Il est possible d’avoir des réserves, voire d’y être fermement opposé sans pour autant être complotiste. L’existence de nombreuses théories conspirationnistes sur le sujet, comme celle considérant que les antennes-relais affaiblissent le système immunitaire et seraient responsables des cas mortels fallacieusement attribués au Covid-19 sert de moyen pour disqualifier toute critique face aux potentiels dangers de cette innovation. Lorsque le président Macron disqualifie les opposants à la 5G en les qualifiant d’amish/complotistes, il les accuse d’irrationalité.

Emmanuel Macron qualifie les critiques de la 5G d’« Amish ».

Le risque est que toute critique et opposition tombent sous le coup de l’accusation de complotisme. Ceci a pour effet de pathologiser le débat public, de l’hystériser et d’empêcher tout avis contradictoire et toute nuance.

L’explication univoque des biais cognitifs évacue la question sociale

Le paradigme dominant dans l’analyse du complotisme, au moins médiatiquement, est cognitif : c’est-à-dire le fait de considérer que les théories complotistes sont biaisées, qu’elles comportent des failles dans le raisonnement.

Le succès du dernier livre de Gerald Bronner intitulé Apocalypse cognitive et ses nombreux passages médiatiques témoignent d’un certain engouement pour le grand public à décrypter les failles de raisonnement. Le recours à cette analyse peut être nécessaire et pertinent dans la mesure où les biais cognitifs existent bel et bien, c’est-à-dire des erreurs de raisonnement, inconscientes et systématiques dans le traitement d’une information. Mais cette explication est aussi lacunaire.

En considérant que les biais cognitifs sont à l’origine des croyances fausses, on réduit le phénomène à une explication individuelle et à un déterminisme biologique/neurologique. Le sociologique est de fait relégué au cognitivisme. On ne répond pas à la question sociologique de savoir pourquoi des groupes sociaux sont plus à même d’adhérer à une croyance plutôt qu’une autre et pourquoi tel ou tel discours complotiste se propage davantage dans tel ou tel contexte. Par exemple, le cas de la résistance aux vaccins particulièrement vive en Guadeloupe et en Martinique est exemplaire de la dimension contextuelle de l’adhésion à des théories conspirationnistes, que l’approche par les biais cognitifs ne permet pas de comprendre.

Pire, en se focalisant uniquement sur l’analyse des biais cognitifs, on laisse dans l’ombre la dimension sociale et politique pourtant importante de la disqualification et de la stigmatisation des groupes sociaux dans une position sociale basse dont les Gilets jaunes sont représentatifs. Le complotisme serait l’apanage des classes populaires, faibles d’esprit et désinformées et la labélisation infâmante permettrait de disqualifier des critiques sociales pourtant légitimes et rationnelles. Ainsi, l’attribution du qualificatif complotiste pourrait être le signe d’un mépris de classe.The Conversation

Florian Dauphin, Sociologue, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Voir les commentaires (8)

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  • L’accusation de complotisme n’est que l’argument futile des comploteurs démasqués.

    • Sophistiqué plutôt que futile puisque l’ « argument » consiste seulement à dénigrer la personne de son interlocuteur. Et pas si futile ( si peu important ? ) que cela puisque malheureusement une majorité des médias, des hommes politiques et de la population générale pensent que cet « argument » suffit à disqualifier les idées qui leur déplaisent.
      Mais se prendre cette argument fallacieux dans la tronche ne valide pas pour autant la thèse que l’on défend.

      • *Cet…grrrr

      • 2022, c’est plutôt le contraire : si un média utilise cette « technique » de décrédibilisation, cela veut très certainement dire qu’il y a anguille sous roche et qu’il pourrait être intéressant de creuser…
        Ca s’est vu dans toutes les étapes de la crises 2022-2022.
        Et ça continue : maintenant, pour être protéger du virus, il faut 1. avoir reçu le vaccin, et 2. avoir chopé le virus ! Avec ce genre de déclaration, comment ne pas devenir « complotiste » ? 😀

  • Avatar
    Ragnar D. Anskool
    4 avril 2022 at 15 h 46 min

    Le problème avec le complotisme, c’est que bien souvent celui-ci est contesté par un autre discours qui a lui aussi toutes les caractéristiques du complotisme…
    Celui qui dénonce n’est pas plus crédible que le désigné complotiste

  • Quelle est la différence entre stratégie et complot ?

  • Anciennement, pour disqualifier son interlocuteur et mettre fin à un débat, on traitait son adversaire de nazi ou d’antisémite. On a même théorisé la chose, on a appelé ça le point de Godwin. Maintenant, on traite son interlocuteur de complotiste, le résultat est exactement le même.

  • Avatar
    jacques lemiere
    5 avril 2022 at 7 h 44 min

    …être accusé… n’est pas être coupable, complotiste a une definition qui intègre une motivation et une intention, qui n’est JAMAIS prouvée…
    caractéristique du temps présent ..
    on a aussi… carrefour ou autre décide de retirer les produits « controversés  » de ses rayons..

    il suffit désormais d’accuser.. sinistre..

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