Présidentielle 2022 : la richesse des candidats

Il y a une opposition entre des candidats qui d’un côté condamnent la propriété privée mais qui d’un autre côté possèdent des patrimoines que peuvent envier plus de la moitié des Français.

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30 May 2018 Arrival of Emmanuel Macron, President of France OECD Headquarters, Paris, France Photo: OECD/Andrew Wheeler

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Présidentielle 2022 : la richesse des candidats

Publié le 16 mars 2022
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Je ne veux pas dire que nous sommes riches en candidats de qualité. Je veux simplement faire allusion à une information livrée au grand public la semaine dernière : elle concernait le montant des milliers d’euros possédés par les candidats. Je dois dire tout de suite que cette information ne m’est pas très sympathique dans un pays où « le riche » est automatiquement soupçonné de corruption, de prévarication, ou de pur produit de la chance.

Jean Fourastié avait parlé du « jardin du voisin » : par envie beaucoup de gens voient toujours d’un œil soupçonneux la richesse des autres. Avant lui Bastiat avait eu la sagesse de nous dire : « Je ne crois pas que le monde ait tort d’honorer le riche : son tort est d’honorer indistinctement le riche honnête homme et le riche fripon ».

Peut-être le rapport entre l’argent et la politique est-il conçu en France de façon originale, chaque pays ayant sur ce point quelque originalité.

Aux États-Unis financer la campagne d’un candidat est un acte civique et démocratique, et choisir un candidat davantage financé ou davantage riche est naturel au pays du rêve américain : la réussite économique est considérée comme signe de mérite et de moralité, a priori les milliardaires ne sont pas tenus pour fripons.

En Suisse un candidat et un élu sont sous surveillance des citoyens parce que la subsidiarité est la règle : les citoyens des communes et cantons ont un pouvoir plus important car d’une part il y a concurrence entre communes et entre cantons (et les Helvètes votent avec leurs pieds), d’autre part les prérogatives de la fédération sont très restreintes.

En France le pouvoir est pyramidal : les élus locaux de communes rurales « à taille humaine » peuvent avoir des patrimoines très variables. En revanche, dès qu’il s’agit d’édiles départementaux ou régionaux, le choix des candidats et des élus devient ambigu : représentent-ils un parti, ont-ils une étiquette claire, ou ont-ils une forte personnalité ? L’ambiguïté disparaît au niveau des agglomérations et des « métropoles », structures artificielles venues enrichir le millefeuille administratif et politique. Évidemment parvenus au niveau national, puisque chez nous les élus sont ceux de la République une et indivisible, le doute n’est plus permis : pratiquement il faut « entrer en politique » pour avoir l’assurance d’être investi et d’être élu.

Cette entrée en politique est-elle conditionnée par un niveau de fortune ? C’est une première question. Une fois cette entrée réussie, la fortune de l’élu est-elle assurée ? Cette deuxième question hante l’esprit de nombreux électeurs qui s’interrogent sur les rapports entre l’argent et la politique.

À mon sens, il y a au moins trois moyens d’amorcer une carrière politique, depuis le conseiller municipal jusqu’au parlementaire et au Président de la République : le dévouement à sa communauté, le militantisme partisan, l’appartenance à une élite éclairée. Les moyens varient sans doute avec le niveau de pouvoir : on trouvera beaucoup de personnes dévouées à leur commune et peu de ministres ayant eu une autre profession que celle de politicien. Ils varient aussi avec le temps : aujourd’hui c’est l’élitisme des grandes écoles qui règne, alors qu’au bon vieux temps des partis c’était l’art de coller des timbres et des affiches qui assuraient la promotion. Enfin, la concurrence sur le marché politique n’est pas toujours très loyale.

Au sein des partis l’influence de la richesse possédée varie fortement. Tandis que les partis extrêmes se réfèrent à des idéologies typées (lutte des classes, inégalités et anti-capitalisme, plus récemment écologie punitive voire totalitaire) la Constitution de la Cinquième République a vidé les « partis de gouvernement » de toute autre doctrine que celle de ne pas en avoir1, au prétexte de pragmatisme, c’est-à-dire d’une impossibilité de tenir les promesses électorales et d’instaurer le moindre contrôle sur le pouvoir exécutif, et en particulier le pouvoir présidentiel.

La richesse ex ante 

Pour s’en tenir aux candidats officiels à l’élection présidentielle, il y a donc ceux qui n’ont cure de la richesse mais ont appétit de pouvoir. C’est sans doute le cas de Valérie Pécresse, à la tête d’un patrimoine de 9,7 millions d’euros2¸ et d’Éric Zemmour qui s’est enrichi depuis des années en sa qualité de journaliste et d’éditeur. La récente vente de son livre Destin français a été un franc succès, mais n’est pas à l’origine de son aisance financière, contrairement à ce qui a été souvent dit.

La situation financière de Marine Le Pen est plus délicate : elle détient (souvent en indivision) une partie du patrimoine immobilier de la famille, estimée à 1,3 million d’euros, mais elle a été obligée d’emprunter 10,7 millions d’euros auprès d’une banque hongroise pour financer sa campagne actuelle. Le capital immobilier de Nicolas Dupont-Aignan se chiffre à environ 2 millions d’euros, et celui de Jean Luc Mélenchon à 1,4 million. Tous les autres candidats sont en dessous du million, et trois d’entre eux (de quoi surprendre) autour de 500 000 euros : Jean Lassalle, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron. Le peloton de queue contient Yannick Jadot, Fabien Roussel, Nathalie Arthaud, Philippe Poutou.

Ces statistiques sont évidemment à corriger pour plusieurs raisons :

– elles ne tiennent pas compte de la situation du conjoint, dont les revenus peuvent être très substantiels (c’est notamment le cas pour Valérie Pécresse) ; cela renforce l’idée que cette candidate ne cherche pas à s’enrichir ;

– elles n’indiquent pas les pertes que les candidats seraient amenés à subir si le sort leur était contraire : les frais de campagne ne sont remboursés que très partiellement par l’État : 8 millions d’euros pour les candidats ayant récolté 5 % des suffrages exprimés au premier tour (en dessous de 5 % le candidat recevra 800 000 euros) et au maximum 10,7 millions d’euros pour chacun des deux candidats au second tour.

– les pertes que les candidats risquent au départ sont compensées par les dons des particuliers ou par des partis politiques. En France les entreprises n’ont pas le droit de financer un candidat, et la publicité télévisée ou radiophonique est interdite. En revanche les partis politiques prennent en général en charge les frais de campagne des candidats qu’ils ont élus ; voilà pourquoi, au sein de certains partis la lutte pour les primaires aura été si ardente.

– enfin et non le moindre, plusieurs candidats (tels Emmanuel Macron, Nicolas Dupont-Aignan, Jean Luc Mélenchon, Anne Hidalgo) perçoivent des revenus liés à leurs mandats politiques. Emmanuel Macron déclare un patrimoine de 500 000 euros, mais il a perçu 900 000 euros de revenus imposables depuis son entrée en fonction en 2017.

Pour conclure, il est incontestable que l’enrichissement n’est pas le premier motif de la candidature, il y a plus à perdre qu’à gagner – sauf à être entièrement couvert par son parti d’origine. Mais la richesse acquise dans le passé par un candidat peut évidemment lui donner une certaine aisance pour la campagne. Le motif de la candidature n’est pas ex ante l’argent, mais l’engagement doctrinal (quelle que soit la qualité de la doctrine) ou, enfin et surtout, l’accès au pouvoir suprême.

La richesse ex post

J’ai enfoncé une porte ouverte : l’arrivée au pouvoir est la priorité de tout candidat. Mais en quoi cette démarche serait-elle coupable ? Dans la démocratie moderne (telle que la définissait Benjamin Constant) il est nécessaire de faire usage de coercition (c’est-à-dire d’imposer aux autres d’agir contre leur volonté) lorsqu’un individu menacerait ou attenterait à la vie, à la liberté ou à la propriété de quelque autre personne.

Toutefois, l’accès au pouvoir, puis la pratique du pouvoir, offrent aussi la tentation d’abuser de la coercition. Quel abus, et quel lien avec l’argent ?

L’abus consiste à vouloir tout régir dans la société. Le pouvoir devient alors arbitraire, despotique, voire même totalitaire. Ce danger est d’autant plus grand que les institutions de la Cinquième République donnent au Président des prérogatives inconnues dans un pays libre. Le danger a été accru depuis la stupide concomitance des élections présidentielles et législatives imaginée par Jacques Chirac. De la sorte aucun contrôle n’est possible sur l’exécutif, et le Président est maître du jeu politique, chef des armées et gardien de la magistrature.

Cet abus de pouvoir a-t-il une dimension financière ? Oui, mais pas pour un enrichissement immédiat. Évidemment il y a toujours quelques fripons qui s’empressent de tricher avec l’argent public et privé, assurés de l’immunité que leur assure leur position dominante. Il y a toujours quelques candidats qui renverront l’ascenseur à ceux qui les auront soutenus. Mais là n’est pas le problème, ce n’est pas la fonction qui rend un individu honnête ou fripon.

Je m’en tiendrai donc à ce que la fonction présidentielle a de spécifique actuellement. L’exercice du pouvoir suprême offre en France des avantages hors pair. Le pair est par exemple le chancelier allemand ; une comparaison a été faite sur le train de vie de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel au temps où ils se partageaient l’impulsion européenne.

Madame Merkel occupait un appartement loué dont elle payait les loyers et les charges, y compris l’eau et l’électricité. Elle ne disposait personnellement que d’une Mercedes. Seulement trois personnes étaient affectées à son service domestique.

Le président français habite à l’Élysée et en modifie la décoration et le mobilier à son goût, le parc automobile est de plus de 60 véhicules, près de mille personnes veillent sur son confort (y compris gastronomique) et sa sécurité, de sorte qu’en 2018 la Cour des comptes avait chiffré à 108,88 millions les dépenses de la présidence.

L’argent du contribuable a donc pour emploi le prestige de la fonction : la monarchie républicaine doit être aussi spectaculaire que celle de l’Ancien Régime. D’ailleurs pour consoler ou protéger les présidents à la fin de leur mandat, ils percoivent jusqu’à la fin de leur vie un salaire mensuel net de quelque 7000 euros, augmenté de 13 000 euros s’ils acceptent de siéger au Conseil constitutionnel? Ils ont d’autres avantages en nature comme la garde rapprochée de deux policiers. Il est donc incontestable que le prestige du président, c’est le prestige de la République, et le prestige de la France. Voilà pourquoi le président actuel a invité et prestigieusement reçu les dirigeants de l’Union européenne et des pays membres de l’Union au moment même où les Ukrainiens invitaient les chars russes.

La richesse ex nihilo

Je ne veux pas en rester à ces considérations mesquines car les relations entre pouvoir et argent me semblent relever aussi d’une autre logique. Le pouvoir devient d’intérêt général, les politiciens se présentent comme les artisans du bien commun. Alors la mission dont ils sont investis serait de créer une société plus juste, plus égale, plus fraternelle, plus solidaire, etc. S’ils accèdent au sommet de la pyramide c’est pour mieux éclairer le peuple et faire croître le Bonheur National Net.

Pourquoi cette « présomption fatale », comme disait Hayek ? Parce qu’ils appartiennent à une élite formée dans les plus grands centres intellectuels du pays, de Science Po, de Polytechnique, de Normale Sup, de l’ENA – ou quelque cursus équivalent. Leur esprit est, par définition socialiste, au sens de convaincu de la supériorité du social sur le personnel. C’est ici que la richesse apparaît, non sous la forme de spoliation ou de malversation, mais de façon très légale et très honorable, à travers les dégâts collatéraux que va engendrer leur politique, au nom des fameuses « valeurs de la République ».

C’est ce que dénonçait Bastiat au milieu du XIXe siècle, quand les saint-simoniens prenaient les rênes de l’économie française.

Il y a trop de grands hommes dans le monde […] trop de gens se placent au-dessus de l’humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s’occuper d’elle.

Voilà qui oblige aujourd’hui les candidats à faire assaut de promesses de réformes, de crédits, destinés à toucher des clientèles bien ciblées. Il n’y a pas d’autre choix de société que celle du tout politique, du tout jacobin, du tout dirigiste. Les programmes s’allongent pour essayer de capter les voix de « l’électeur médian », celui dont le vote fera basculer l’issue du scrutin. Et, de fait, on voit de nombreux candidats s’envoyer mutuellement à la figure tous les discours contradictoires qu’ils ont prononcés ou toutes les politiques surprenantes qu’ils ont menées. Plus subtil encore le candidat qui se réclamera de plusieurs idéologies, qui alliera la droite et la gauche, la rigueur et le déficit. La protection et la démission. C’est alors un grand homme d’État, puisque l’État est à la fois providence et impuissance.

L’énorme montant des dégâts collatéraux engendrés par le despotisme éclairé va bien au-delà du montant des coûts et rémunérations des dépenses présidentielles. J’en prendrai une seule illustration, parce qu’elle me semble perverse. Quel que soit le patrimoine des candidats (à part Philippe Poutou) il est supérieur au patrimoine médian des Français, qui a été chiffré en 2018 à 163 600 euros brut. Nous savons de plus que ce patrimoine médian est composé pour les deux tiers d’un patrimoine immobilier. Un autre détail est intéressant : le patrimoine financier qui arrive d’assez loin en deuxième position (avec près de 20 %) s’élève à plus de 30 % pour les plus riches.

Or, la suppression de l’ISF (que veulent rétablir et alourdir les candidats dits de gauche) s’est accompagnée de l’apparition de l’IFI, impôt sur la fortune immobilière. Parmi les candidats plus de la moitié, dont Emmanuel Macron, ont un patrimoine financier relativement plus important que leur patrimoine immobilier. Cette agression contre le droit de propriété est inadmissible. Elle se prolonge d’ailleurs par un refus des candidats de supprimer totalement les droits de succession, impôt ignoré du plus grand nombre de nos pays voisins.

On m’objectera que les candidats et les présidents de la République ne profitent pas personnellement de cette fiscalité. Mais ce n’est pas tout à fait exact, puisque le patrimoine d’Emmanuel Macron est pour l’essentiel financier. Par ailleurs, nombreuses sont les personnalités appartenant au décile le plus élevé de la distribution qui ont ouvertement soutenu Emmanuel Macron, et ils sont ceux dont la fortune est essentiellement financière. Voilà donc « le président des riches ». Le paradoxe est qu’il a été élu avec les voix de la gauche, ce qui se reproduira immanquablement le mois prochain.

Ma conclusion est donc qu’il existe une opposition saisissante et à mon sens scandaleuse entre des candidats qui d’un côté condamnent la propriété privée et qui prônent l’égalitarisme et la solidarité (publique) mais qui d’un autre côté possèdent des patrimoines que peuvent envier plus de la moitié des Français. On parle toujours des entrepreneurs milliardaires, mais beaucoup moins des politiciens millionnaires. Par contraste, les Français qui épargnent et investissent pour accéder à la propriété immobilière sont lourdement taxés. Pour l’immense majorité ce ne sont pas de grands possédants, mais des personnes inquiètes à juste titre pour l’avenir de leur retraite et la crise du logement. Mais quel président providentiel réformera un jour les retraites de la sécurité sociale et libérera le marché du logement ?

Pour l’instant nous attendons en vain des candidats riches de modestie et de courage.

 

  1. Michel Debré : « La doctrine du gaullisme, c’est de ne pas en avoir » Cf. Daniel Villey « À la recherche d’une doctrine économique » (Genin,ed.1967)
  2. J’ai retenu les chiffres publiés par 20 minutes le 8 mars dernier, qui sont apparemment établis d’après « les déclarations de patrimoine et d’intérêts des 12 candidats »
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