Poutine, l’Ukraine et le paradoxe de la stratégie

Après une attaque audacieuse, Poutine se dirige vers un fiasco stratégique de grande ampleur. C’est très étonnant de la part d’un homme qui s’est assez longtemps révélé fin stratège. À quoi cela est-ce dû ?

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Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

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Poutine, l’Ukraine et le paradoxe de la stratégie

Publié le 2 mars 2022
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La stratégie est un art complexe gouverné par une logique paradoxale où l’échec peut mener au succès et vice versa. L’attaque russe contre l’Ukraine offre une bonne illustration de cette nature.

En cinq jours de guerre, Vladimir Poutine a réussi à redonner vie à l’OTAN, à unifier l’Europe, à mettre fin à trente ans de pacifisme allemand, à anéantir tout le capital d’image qu’il avait mis vingt ans à développer parmi l’intelligentsia et la classe politique européenne, à sérieusement mettre en doute la crédibilité de son armée, à unifier l’Ukraine derrière un improbable président, un pays dont il niait encore l’identité quelques jours avant l’invasion, à pousser la Suède et la Finlande à accélérer leur intégration à l’OTAN et, pire que tout, à redonner un sens et une raison d’être à une Europe, voire à un Occident tout entier, qui les avait perdus depuis longtemps.

Il a également mis fin à l’image, patiemment construite depuis 70 ans, d’une Russie pacifique entourée d’ennemis qui doit se défendre. En bref, après son attaque audacieuse, tous ses pires cauchemars se réalisent les uns après les autres, soit un fiasco stratégique de grande ampleur. C’est très étonnant de la part d’un homme qui s’est assez longtemps révélé fin stratège.

À quoi cela est-il dû ? Certains estiment que l’homme s’est isolé ou serait devenu fou. Mais peut-être est-ce plus simplement lié au paradoxe de la stratégie mis en avant par Edward Luttwak qui écrit depuis longtemps sur la question.

Tactique et stratégie ne font pas toujours bon ménage

Le premier paradoxe est entre la tactique et la stratégie. Une victoire tactique brillante sur le terrain peut en effet poser d’énormes problèmes stratégiques. En 1962, la Chine envahit les territoires de Aksai Chin et Arunachal Pradesh, sur sa frontière avec l’Inde. La Chine avait annexé le Tibet en 1951 et les tensions étaient vives entre les deux pays. Elle décide donc de prendre les devants. L’armée indienne est mal équipée et mal préparée, et ne peut résister.

C’est une victoire éclatante pour la Chine. Mais depuis, ce territoire reste un sujet de discorde qui empêche tout rapprochement entre les deux pays. De même, Luttwak évoque de façon rhétorique l’idée qu’un pilote d’avion japonais en route pour Pearl Harbor le matin du 7 décembre 1941, s’il avait vraiment eu à cœur les intérêts de son pays, aurait volontairement abîmé son avion dans l’océan. Magnifique victoire tactique, l’attaque était en effet désastreuse stratégiquement puisqu’elle conduisit à l’anéantissement du Japon quatre ans plus tard.

Dans l’affaire ukrainienne, il semble que Poutine comptait sur un effondrement rapide du pouvoir ukrainien pour pouvoir installer un dirigeant accommodant. Mais l’attaque, sans doute mal exécutée, a eu l’effet inverse. Elle a galvanisé la population et l’opinion internationale, transformant le président ukrainien, un ancien acteur largement sous-estimé à ses débuts, en un héros de la résistance internationale à l’agresseur russe. Une insuffisance tactique entraîne un problème stratégique majeur.

La logique paradoxale de la stratégie

Mais plus profondément, c’est la stratégie elle-même qui est traversée par une logique paradoxale. Si tu veux la paix, prépare la guerre dit ainsi le vieil adage populaire. Le meilleur chemin pour attaquer est peut-être le pire : imaginons qu’un officier ait le choix entre deux chemins pour attaquer l’ennemi.

L’un est direct et bien protégé. L’autre fait un détour par un sentier escarpé. A priori il faut prendre le premier. Mais l’ennemi se doute que c’est celui que nous allons prendre. Donc nous allons choisir le chemin difficile et le prendre ainsi par surprise. Mais l’ennemi sait que nous sommes malins, et sans doute s’attend-il à ce que nous prenions le chemin difficile pour le surprendre. Peut-être devrions-nous prendre le plus facile. Mais l’ennemi… etc.

Un bon exemple de la nature paradoxale de la stratégie est celui des contre-mesures, caractérisées par le lien entre l’utilité et la performance. Normalement, les deux sont identiques au sens où un outil qui a une meilleure performance est toujours plus utile que celui qui a une moins bonne performance. Mais ce n’est vrai que dans le monde des objets inanimés.

Durant la Seconde Guerre mondiale, chaque fois que les alliés mettaient au point un système de guidage plus performant, il finissait rapidement par se faire contrer par les Allemands. Les alliés ont fini par comprendre que l’introduction d’un équipement nouveau ne devait se faire que lors d’une campagne de grande importance, pour ne pas que l’ennemi ait le temps d’y répondre.

Il peut donc être stratégique de ne pas se servir d’un outil plus performant, pour induire l’ennemi en erreur notamment. Cet exemple illustre un facteur clé de la stratégie, qui semble évident mais qui pourtant est largement ignoré : le fait que l’on se trouve en face d’un ennemi qui réagit à nos actions, ce qui rend difficile la poursuite de l’optimalité. La stratégie est avant tout une dialectique. C’est précisément pour cela que plus une stratégie réussit, plus elle a de chances de s’épuiser et de finir par échouer, car en face l’ennemi apprend et modifie la sienne. Aucune stratégie n’est donc éternelle.

Système centralisé contre système décentralisé

Un des facteurs qui joue dans le paradoxe de la stratégie est la nature de l’ennemi. Ici nous avons un autocrate contre un système assez large et lâchement défini : outre l’Ukraine, bien sûr, il y a les pays limitrophes, puis l’UE et l’OTAN.

C’est un système décentralisé, dont les membres ont des intérêts assez divergents, et qui ont historiquement été désunis face aux actions de la Russie, qui, elle, est un système ultra-centralisé. Pendant longtemps, Poutine a eu l’avantage. Ceci parce que, et comme le note Nassim Taleb, les réactions décentralisées prennent plus de temps.

Mais elles sont efficaces par étapes. À court terme, le système centralisé a l’avantage : la décision est plus rapide, la vision plus claire. Le gain d’une action est concentré pour lui tandis que les pertes sont diluées pour les autres, réduisant l’incitation à agir. Mais comme pour les contre-mesures, le système décentralisé apprend, même s’il apprend lentement. Insidieusement, les conditions sont modifiées jusqu’à un événement déclencheur qui prend l’autocrate par surprise.

Il pousse son avantage trop loin et a unifié ses ennemis, erreur cardinale qui avait déjà condamné Robespierre. Désormais, le système décentralisé joue à pleine force : multiplicité de réponses, adaptations locales performantes, robustesse liée à l’absence de centre unique qui rend impossible une destruction ciblée, la dynamique entraîne la dynamique grâce à un système à la fois décentralisé et possédant une identité forte en émergence (« le monde libre » par exemple). Il restera à ce système en plein essor de ne pas oublier à son tour la logique paradoxale de la stratégie, et à savoir quand s’arrêter, et notamment laisser une porte de sortie à Vladimir pour que les choses atterrissent calmement.

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  • Bravo ! Vous avez trouvé les mots que je cherchais dans de nombreuses situations logiquement analogues mais apparemment différentes, de la gestion des entreprises à l’avenir de l’Occident

  • Article passionnant, merci ! Ça me fait penser au film sur Alan Turing, et le décodage de Enigma : l’équipe a décodé un message annonçant la destruction de navires au nord, l’un de l’équipe a de la famille dans l’un des navires et veut qu’on les préviennent, et l’équipe s’y refuse car alors, les Allemands comprendraient que le code est décodé et en changerait.
    Bon c’est à un petit niveau mais c’est une bonne illustration quand même lol.

  • L’auteur est un adepte des films US ou le bon soldat, espion etc.. gagne toujours à la fin.

  • Vous dites que Poutine a anéanti les progrès qu’on pouvait constater sur la Russie, et c’est sans doute vrai. En revanche, l’UE ou l’OTAN se sont montrées sous leur vrai jour, celui d’une autre voie tout aussi rapide vers la décadence. Corruption, connivence, absence de sens critique, et actions douteuses avec l’argent voire la vie des autres, voilà ce qui est montré et qui rappelle les luttes entre caïds dans les mafias. C’est juste parce que notre branche à nous n’a pas de parrain individuel mais des conseils de connivence qui en font office que beaucoup ne voient pas la similitude…

  • Sans doute avez-vous raison, j’avais plutôt tendance à penser que ce très habile, rationnel et patient Vladimir est gravement tombé malade (on le devine sur les photos récentes) et que n’ayant plus rien à perdre il a brûlé les étapes pour tenter désespérément d’atteindre son extravagant rêve de puissance, fût-ce au risque d’une explosion planétaire. Peut-être sera-t-il bientôt démis de ses fonctions pour délire psychotique ?

    -2
  • Article tres intéressant . Une question : la position de Poutine est elle si forte que cela aujourd’hui dans son pays ? J’ai ouïe dire que Poutine n’est pas le plus brutal dans ce que l’on fait en Russie , l’opposition n’existe pas mais il est challengé par son propre camp, il a 70 ans , il peut être contesté en interne. Sa décision de pousser « sa chance » un coup trop loin n’aurait elle pas pu être guidée par la pression de ses propres ultras ?

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