Frederik de Klerk, le tombeur de l’apartheid

Desmond tutu, Frederik de Klerk & Nelson Mandela by Del Uks (creative commons) (CC BY-NC-ND 2.0)

De Klerk réussit à faire passer l’Afrique du Sud du statut d’État paria à celui de membre reconnu de la communauté internationale, la menant sur la voie de la démocratie libérale.

Par Julien Plouchart.

Le dernier président blanc d’Afrique du Sud Frederik de Klerk s’est éteint à l’âge de 85 ans. Ce dirigeant a eu une destinée particulière : alors qu’il fut un homme fort de la dictature sud-africaine des années 1980, il a réussi à se muer en liquidateur de l’apartheid au tournant des années 1990 ce qui a permis de déboucher sur une Afrique du Sud démocratique dirigée par un président noir.

Une carrière politique au temps de l’apartheid

Frederik de Klerk était issu d’une famille afrikaner qui lutta à la fois contre les Zoulous et les Britanniques, inscrit dans une dynastie de dignitaires de l’apartheid : son grand-père a été un des fondateurs du parti national, son oncle par alliance Johannes Strijdom fut chef du gouvernement sud-africain dans les années 1950 et son propre père a été ministre.

Sa carrière politique commença avec son élection comme député du parti national en 1972 et se poursuivit avec l’obtention de divers portefeuilles ministériels entre 1978 et 1989 dont ceux des Mines et de l’Éducation. Si de Klerk avait une réputation de conservateur partisan du maintien de l’apartheid, il avait aussi promu des allègements à ce régime.

En tant que député, il avait réussi à faire ouvrir les hôtels aux Noirs dans les années 1970.

En tant que ministre, il avait remis en cause l’interdiction totale de mariages entre Blancs et Noirs en 1985, mais à la marge il est vrai.

Frederik de Klerk a eu de nombreux postes ministériels dans les gouvernements de Pieter Botha sans faire partie du cercle le plus proche de ce dirigeant farouche partisan de l’apartheid.

En 1989 il accède aux fonctions les plus élevées aux niveaux du parti et de l’État. Sa position comme conservateur modéré lui permit de s’imposer à la tête du pays. De Klerk l’emporta d’abord sur le dauphin de Botha, son ministre des Finances, pour la direction du parti national. Il poussa ensuite vers la sortie Botha lui-même et il devint président de la République d’Afrique du Sud. Il est alors considéré comme un partisan de l’apartheid par de nombreux acteurs politiques…

Si Frederik de Klerk en était bien un partisan jusqu’au milieu des années 1980, il a ensuite compris qu’il n’était plus possible de maintenir ce régime et que seule la négociation d’une transition démocratique pourrait permettre de déboucher sur une solution durable à la problématique sud-africaine.

La nécessité de démanteler l’apartheid

Le nouveau président de Klerk avait donc intégré le fait que maintenir l’apartheid était une dangereuse illusion au contraire de son prédécesseur Botha qui avait réaffirmé le maintien du régime légèrement modifié dans son tristement célèbre discours dit du Rubicon en 1985.

De Klerk comprit en effet que le maintien de l’apartheid menait l’Afrique du Sud dans une impasse : les sanctions internationales décidées par les puissances occidentales, en particulier par les États-Unis avec le Comprehensive Anti Apartheid Act adopté par le Congrès en 1986, affaiblissaient l’économie sud-africaine qui souffrait à la fois de la dévaluation de la monnaie du rand et d’un assèchement des investissements étrangers.

La nécessité de maintenir sous contrôle la population noire en Afrique du Sud et de lutter contre certains groupes armés en Afrique australe conduisaient à la consommation de ressources importantes par le complexe militaro-sécuritaire au détriment d’autres domaines.

C’est donc pour des raisons davantage économiques que sociales, politiques ou morales que de Klerk mena l’Afrique du Sud sur la voie de la démocratisation et de la normalisation.

Son grand œuvre : la liquidation de l’apartheid

Nouveau chef de l’État, il entama de manière habile et réfléchie un processus de transition démocratique du pays.

Il normalisa la situation intérieure avec la levée de l’état d’urgence, donna des gages de bonne foi en laissant se tenir des manifestations lancées à l’appel de Desmond Tutu, mena des négociations secrètes avec les représentants de l’ANC.

Au cours de son discours devant le Parlement sud africain le 2 février 1990, il put  annoncer la légalisation de différents  mouvements d’opposition dont l’ANC, la libération imminente de Nelson Mandela, et la suspension du Separate Amenities Act qui était la pierre angulaire du régime de l’apartheid. Il parvint aussi à démanteler le conseil de sécurité nationale et à mettre fin au programme clandestin sud-africain d’armement nucléaire. Cette décision signifia la fin de l’appareil sécuritaire et du complexe militaire qui s’étaient développés de manière disproportionnée sous le régime de l’apartheid.

De Klerk montrait ainsi sa volonté de faire du pays une démocratie libérale. Il réussit à faire passer l’Afrique du Sud du statut d’État paria à celui de membre reconnu de la communauté internationale.

Afin de mener à son terme le processus de passation du pouvoir vers l’ANC, de Klerk mit en place en octobre 1991 la commission Goldstone afin d’enquêter sur les actions illégales menées par des partisans de l’apartheid en vue d’empêcher la tenue d’élections générales prévues en 1994. La Commission eut en particulier à rendre un rapport détaillé sur l’action de plusieurs milliers d’extrémistes afrikaners contre le Kempton Park World Trade Center en juin 1993 alors que des négociations multipartites s’y tenaient. Il fut décidé de ne plus tolérer les excès d’organisations à l’origine de l’incident telles que l’Afrikaner Weerstandsbeweging d’Eugène Terre-Blanche.

En mars 1992, afin de marginaliser les opposants au processus de démocratisation, de Klerk posa  la question référendaire de la fin de l’apartheid à la population blanche du pays laquelle approuva sa démarche. Ce soutien fut essentiel pour la légitimation de sa politique. L’apothéose politique eut lieu en décembre 1993 lorsque de Klerk et Mandela reçurent le prix Nobel de la paix pour leurs efforts communs afin de mettre fin à l’apartheid.

L’effacement politique dans la nouvelle Afrique du Sud

En avril 1994 peuvent se tenir les premières élections multiraciales de l’histoire sud-africaine.

Nelson Mandela devint le premier président noir d’Afrique du Sud et Frederik de Klerk son vice-président. Ce fut une expérience malheureuse pour ce dernier… de Klerk entretint une relation souvent tendue avec Mandela au point d’avoir une dispute publique en pleine rue.

En mai 1996, il démissionna de son poste de vice-président et décida de faire sortir le parti national de la coalition au pouvoir. Il pensait ainsi faire du parti national le principal parti d’opposition à l’ANC mais il assista en fait à la quasi disparition de son parti de l’échiquier politique et à la fin de sa propre influence sur les affaires du pays.

En homme lucide et résigné sur son avenir politique, il quitta la vie publique en 1997, se retira dans sa ferme et se lança dans une activité associative avec le lancement de sa fondation homonyme en 1999 ayant pour objectif de promouvoir la paix civile entre les communautés à travers la promotion de valeurs telles que la démocratie multipartite ou le libre-échange.

Son activité consista dès lors en des conférences à l’étranger et des réceptions de grands du monde entier chez lui. Il se posait ainsi en vieux sage ancien héros de la fin de l’apartheid. C’est dans ce sens que son dernier geste fort en tant qu’homme public fut d’assister à l’hommage national rendu à Nelson Mandela en 2013 au côté des présidents noirs Thabo Mbeki et Jacob Zuma.

L’image du personnage et l’ampleur de l’action

Jusqu’au milieu des années 2000, l’image de Frederik de Klerk fut très bonne car il était considéré comme l’homme ayant mis fin à l’apartheid. C’est ainsi qu’en 2004 il fut élu le troisième plus grand Sud Africain derrière Nelson Mandela et Christian Barnaard dans le cadre de l’émission Great South Africans sur la chaîne SABC3.

Cependant, son image publique fut ternie à partir de 2006 avec la tenue de propos polémiques sur le régime de l’apartheid : il reconnut que ce régime était moralement injustifiable mais refusa de le qualifier de criminel. S’ensuivirent quelques autres propos mal perçus. Ses prises de positions controversées et son passé d’ancien dignitaire de l’apartheid pourraient expliquer l’absence d’hommage national au moment de son décès.

Toutefois, de nombreux politiques sud-africains dont l’actuel président Cyril Ramaphosa soulignèrent son rôle essentiel dans la transition démocratique du pays. En fait, de Klerk était un dirigeant pragmatique qui parvint au constat que l’apartheid était une impasse et réfléchit à la manière la plus efficiente de démanteler ce régime. C’est sans doute le plus grand service rendu par de Klerk à la fois à son pays et à ses différentes communautés que l’accouchement d’une démocratie sans bain de sang qu’il s’attacha à mettre en oeuvre avec méthode et détermination.

Il est néanmoins probable que le nom de Frederik de Klerk n’évoque plus grand chose d’ici peu en Afrique du Sud. Son éventuel effacement de la mémoire populaire sera sans doute lié à la dimension ambivalente d’un homme de l’apartheid qui s’est révélé un liquidateur déterminé de ce régime inhumain.

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