Genèse, évolution et fin de l’apartheid en Afrique du Sud

apartheid

L’apartheid est né de la lutte des classes et a été très largement conçu par les syndicats blancs radicaux dans leur opposition aux capitalistes blancs et à la majorité noire.

Par Thomas W. Hazlett [*]

apartheid

Le système ségrégationniste de l’apartheid, depuis lors aboli, est un exemple fascinant de la compétition entre groupes sociaux pour s’octroyer des faveurs politiques. Quand on connaît les abus extrêmes aux Droits de l’homme que l’apartheid a engendrés, il est étonnant de constater le peu d’attention portée aux fondations économiques de cette atroce construction sociale. L’opinion commune consiste à penser que l’apartheid a été créé par de riches blancs pour se débarrasser des populations noires plus pauvres. En réalité, ce système ségrégationniste est né de la lutte des classes et a été très largement conçu par les travailleurs blancs dans leur opposition aux capitalistes blancs et à la majorité noire. De fait, l’apartheid est né de la victoire politique des syndicats blancs radicaux sur ces deux rivaux. Pour faire court, ce cruel système oppressif n’était rien d’autre que du socialisme avec un penchant raciste.

L’origine du conflit

Quand les Britanniques arrivent en Afrique du Sud en 1796, ils prennent rapidement le contrôle de la colonie néerlandaise qui y avait été établie en 1652 et font passer celle-ci dans le giron de la British Common Law et du parlement anglais.

Les mœurs anglaises, libérales et individualistes, sont intrinsèquement détestables aux yeux des Afrikaners – les colons néerlandais installés en Afrique du Sud – alors que la société a encore massivement recours aux esclaves, généralement importés de Chine et de Malaisie, et que le code civil ne prévoit absolument aucun droit pour ces derniers. Les Boers, nom que les Afrikaners se donnent eux-mêmes, haïssent profondément la présence des Anglais qu’ils considèrent comme la preuve de l’impérialisme britannique. Ces tensions s’exacerbent quand les Britanniques abolissent l’esclavage en Afrique du Sud en 1834, au point d’aboutir à l’exode massif des Boers au cours du Grand Trek en 1835.

Avançant en direction du Nord à partir de Capetown (Le Cap en français), tout en combattant les tribus locales comme les féroces Zoulous notamment, les Boers atteignent ce qu’ils nomment la région du Transvaal et fondent dans le même temps l’État libre d’Orange (comprenez libre de toute domination britannique), État reprenant les mœurs racistes pré-britanniques. Les Boers traitent avec brutalité les quelques non-blancs qui résident et travaillent au sein de leur économie agricole, et ne leur accordent aucun droits.

A contrario, l’atmosphère de Capetown au 19ème siècle, sous contrôle britannique, est radicalement différente. En effet, la région de Capetown connait durant cette période un mixage interracial sans contrainte unique au monde pour l’époque. Une large population non-blanche, « les Cape Coloureds » (nom de la population métisse du Cap), partage déjà les mêmes églises, écoles, institutions et commerces que les blancs. Fait important à mentionner, ces derniers ont aussi le droit de vote. Ces habitudes de non-discrimination entrent dans la loi en 1854 avec l’adoption du Cape Qualified Franchise. En tant que ville portuaire, Le Cap devient internationalement célèbre pour sa politique de laissez-faire sur le plan social, les mariages mixtes y étant légaux par exemple, rivalisant avec des villes comme la Nouvelle-Orléans en termes d’ouverture sur le monde.

La séparation physique entre les deux populations européennes, ainsi que les faibles interactions entre les Afrikaners et les tribus africaines, permettent un équilibre précaire au milieu du 19ème siècle. Cela ne devait pas durer. En effet, la découverte des premiers gisements d’or près de la rivière Rand dans le Transvaal en 1871 (soit 5 ans après la découverte de diamants dans cette même région), a l’effet d’un aimant sur les populations du sous-continent : Afrikaners, Britanniques, Xhosas, Sothos, Zoulous, tous sont attirés par les nouvelles opportunités qui s’offrent peu à peu dans le bassin géologique du Witwatersrand.

Synergie et Compétition

La ruée vers l’or sud-africain rend imbattable la synergie entre le capital possédé par les blancs et la main-d’œuvre noire. Les gains offerts par la coopération entre des investisseurs britanniques impatients et des milliers d’ouvriers noirs disponibles sont suffisants pour faire voler en éclat les barrières géographiques, linguistiques et culturelles. Bien évidemment, au début, les capitalistes blancs ne peuvent se passer de l’entremise des locaux blancs. Mais très vite les coûts extravagants de ces intermédiaires deviennent peu justifiables au fur et à mesure que de plus en plus d’ouvriers noirs deviennent aptes à remplacer les blancs dans des tâches de plus en plus qualifiées. Très rapidement, motivé par les économies potentielles, le remplacement des travailleurs blancs semi-qualifiés et qualifiés par de la main-d’œuvre noire locale bon marché devient la norme dans l’industrie minière.

Les travailleurs blancs craignent la compétition bon marché que représentent les nombreux bras disponibles auprès des populations noires locales. Ainsi, les membres de corporations blanches, avec l’appui de représentants de l’État, dont des policiers, s’en prennent régulièrement aux travailleurs noirs pour les décourager de faire le voyage jusqu’aux régions minières afin d’y postuler pour un travail. Dès les années 1890, la Chambre des Mines, un organisme regroupant les employeurs du secteur minier, se plaint régulièrement du traitement infligé aux travailleurs noirs et tente à plusieurs reprises d’obtenir de meilleurs traitements. Ce combat n’est ni altruiste, ni mû par la croyance dans les Droits des individus. De fait, les propriétaires de mines emploient bien souvent eux-aussi des procédés racistes. Mais, d’un point de vue général, leurs intérêts économiques, nécessairement favorables aux travailleurs noirs, sont tels qu’ils conduisent la Chambre des Mines à financer les premiers procès et les premières campagnes de défense des travailleurs noirs.

De son côté, l’État institue tout une série de lois pour mettre des bâtons dans les roues des ouvriers noirs. Les célèbres Pass Laws, par exemple, ont pour but de réduire drastiquement l’offre de travailleurs non-blancs dans les bassins d’emploi blancs. Suite à ces lois, les noirs n’ont plus le droit ni de s’installer durablement à proximité de leur lieu de travail, ni de se déplacer sans passeport. Cette dernière restriction créant de fait une situation ubuesque : les passeports n’étant délivrés qu’à ceux ayant déjà un emploi, il devient impossible à un non-blanc de se rendre dans une zone où il aurait des chances d’y décrocher un emploi. Contrainte supplémentaire : les non-blancs n’ont pas le droit de ramener leur famille avec eux si ils ont encore un travail dans une mine.

Chacune de ces restrictions sabre les chances des noirs d’entrer de plain-pied dans l’économie du pays, pour y concurrencer les blancs à égalité. Confinés dans leurs statuts précaires, les noirs sont privés de toute chance crédible de bâtir le capital humain nécessaire pour pouvoir un jour challenger leurs patrons blancs sur le marché du travail.

Et pourtant, malgré ces règles inégales, l’intérêt économique trouve maintes fois le moyen d’envoyer dans les bras les uns des autres, les ouvriers noirs et les capitalistes blancs. Les syndicats blancs du début des années 1900 naissent précisément pour contrecarrer cette tendance. Le Parti Travailliste Sud Africain (PTSA) par exemple, est formé en 1908 explicitement pour faire avancer la cause des ouvriers européens. Le PTSA  et les syndicats auquel il s’allie, dont le puissant Syndicat des Travailleurs des Mines, sont tous exclusivement blancs et ouvertement socialistes. Ces organisations s’opposent aux dégradations des standards « européens » ou « civilisés » sur le lieu de travail – comprenez ici par l’avancement des ouvriers noirs acceptant bien volontiers de travailler pour moins cher que les salaires des ouvriers syndiqués.

Pour décourager les propriétaires de mines de remplacer des travailleurs européens par des travailleurs africains, les syndicats ont souvent recours à la violence et à la menace d’une grève. Ils utilisent aussi l’arme législative à leur avantage : ainsi le Mines and Works Act de 1911, considéré généralement comme le premier décret d’interdiction raciale (Colour Bar Act), utilise l’excuse de la sécurité des travailleurs pour instituer un système de licence. Une commission gouvernementale est créée pour certifier les individus effectuant des « tâches à risque ». La résultante est de dé-certifier tous les non-européens, qui sont considérés comme « non-qualifiés ».

Cette victoire législative des syndicats blancs gèle les opportunités des Africains jusqu’à l’explosion de la demande en minerai liée à la Première Guerre mondiale, créant des emplois et augmentant les salaires pour toutes les races. Les travailleurs blancs ne s’opposent quasiment plus aux opportunités nouvelles pour les noirs – uniquement lorsque ces dernières semblent se faire au détriment des leurs.

La récession qui suit la guerre et la chute vertigineuse des cours de l’or met fin à la trêve. En décembre 1921, la Chambre des Mines annonce un plan de licenciement de 2000 emplois « blancs » bien rémunérés dans l’intention de les remplacer par des Africains. Avant que la substitution prévue ait lieu, le Syndicat des Travailleurs des Mines lance une grève géante, occupant toute la région minière du Rand durant deux mois.

Dans un assaut à grande échelle impliquant 7000 soldats, avec des tanks, de l’artillerie et du soutien aérien, le gouvernement reprend le contrôle de la région au prix de 250 vies perdues. Plusieurs meneurs de la grève sont pendus. L’insurrection a été magistrale, tout comme le slogan des grévistes qui hante tous les esprits : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! Et battez-vous pour une Afrique du Sud blanche ! ».  Les mineurs ne voient pas une once d’ironie dans leur vision mi-Lénine, mi-Lester Maddox1 de leur combat. Cependant, ils comprennent assez judicieusement que la menace contre leurs intérêts réside dans les intérêts mutuels entre les capitalistes blancs et la main-d’œuvre noire.

Les ouvriers blancs partagent la même couleur de peau que leurs patrons, mais leurs objectifs sont assez différents, les investisseurs voulant par nature faire appel à la main d’œuvre la meilleure marché. Alors que les Africains s’assimilent à la culture occidentale et à la population active du pays, la réserve de « talents noirs » disponibles croît encore. La position privilégiée des travailleurs blancs va donc inévitablement être remise en cause. On ne parle pas là de racisme ordinaire de la part des travailleurs blancs, mais bien d’une volonté politique bien précise d’exclure sur la base de la couleur de peau à des fins économiques. Ainsi, le scrutin historique de 1924 éjecte le gouvernement de Smuts, vu par les grévistes comme inféodé aux intérêts des grosses entreprises minières suite à la répression de la Rébellion du Rand.

Le gouvernement de Pact, composé d’Afrikaners nationalistes (membres du National Party) et de syndicalistes blancs issus du Parti travailliste, met en place un programme de réformes socialistes connu sous le nom de Politique du Travail Civilisé (Civilized Labour Policy). Cette politique s’inspire directement de politiques déjà existantes dans les social-démocraties occidentales, reprenant ces mêmes lois et leur ajoutant un volet racial.

Après que les tribunaux aient rejeté le premier Colour Bar Act en 1923, suite à un procès de la Chambre des Mines, cette politique est promptement remise en place en 1926 par le Mines and Works Act. Tout comme le précédent, ce dernier utilise le prétexte de la « sécurité au travail » pour empêcher les noirs d’accéder à de meilleurs emplois. Malgré cette excuse, le gouvernement reconnait volontiers sa volonté de « contrer la force des avantages économiques dont jouissent en ce moment les aborigènes » (Doxey, 1961, p. 160).

Similairement, le Industrial Conciliation Act de 1924 autorise la mise en place de salaires syndiqués propres à chaque secteur de manière à assurer la paix sociale. L’année suivante, le Wage Act étend ce système aux non-syndiqués. Ces règles ne sont ni plus ni moins que du syndicalisme racial.

Le pouvoir historique des syndicats blancs sur leurs patrons est clairement visible dans les statistiques de l’emploi pour chaque race. De 1910 à 1918, le nombre de noirs pour chaque blanc dans les mines oscille entre 8 et 9, ce chiffre tombe à 7,4 en 1918 suite à l’accord de « statu quo » négocié par les syndicats. Après le matage de la Rébellion du Rand en 1922, ce chiffre bondit à 11,4. Cependant, en 1929, il n’y a déjà plus que 8,8 noirs pour chaque blanc suite à la Politique du Travail Civilisé mise en place par la coalition National Party – Parti Travailliste. En 1953, au paroxysme de l’apartheid, ce ratio est encore abaissé à 6,4 noirs pour chaque blanc, chose qui aurait été naturellement impossible dans un marché libre pour des raisons économiques et démographiques.

Les syndicats noirs ne sont pas illégaux, mais aucun n’est officiellement reconnu par le ministère du Travail jusqu’à ce qu’une loi encourageant les syndicats africains soit votée à la fin des années 1970. En conséquence, le pouvoir des syndicats blancs n’en est que renforcé. Ce pouvoir est aussi consolidé légalement par l’intermédiaire des Industrial Conciliation Acts de 1924, 1936 et 1956 qui donnent aux syndicats le droit de fixer les règles du jeu. L’étendue du pouvoir des syndicats soutenus par l’État est tout bonnement impressionnante : détermination des salaires, conditions d’emploi, bénéfices, qualifications à l’entrée, règles de travail, droit de négociation au nom de tout le secteur industriel, etc. Rien que ça. Mais c’est le niveau d’intervention étatique nécessaire pour contrer la synergie naturelle entre les employeurs et les travailleurs non-blancs. C’est d’ailleurs l’objectif officiel : renverser les lois du marché qui tendent à abaisser constamment les « standards civilisés des ouvriers européens ».

Ironiquement, la réglementation du marché du travail dont le but est de mettre des bâtons dans les roues des noirs, est aussi un obstacle pour ceux qu’on appelle communément « les blancs pauvres », ou le tiers le plus défavorisé de la classe privilégiée. Ainsi, la phase finale de la Politique du Travail Civilisé est la nationalisation des entreprises employant de larges effectifs de non-blancs. Sous l’influence d’une loi de discrimination positive en faveur des blancs (Affirmative Action), la compagnie ferroviaire nationale et les autres grosses entreprises se mettent à embaucher et à faire avancer prioritairement des « blancs peu qualifiés ». De fait, beaucoup d’entreprises sont nationalisées dans cet unique but. Merle Lipton rapporte que la tendance perverse à la préférence pour des travailleurs blancs plus chers devient flagrante suite à la mise en place de la Politique du Travail Civilisé en 1924 (Lipton, 1986). Entre 1924 et 1933, le nombre de blancs employés par la South African Railways grimpe de 4 760 à 17 783, soit de 10% à 39% des employés, alors que le nombre d’employés noirs chute de 37 564  à 22 008, soit de 75 à 49%. Au sein du gouvernement central et des administrations locales, la proportion de blancs augmente de 45 à 64%, la proportion de noirs y baissant de manière correspondante.

Du Colour Bar Act à l’apartheid

Le Colour Bar Act amène le calme dans les mines car les travailleurs noirs et les capitalistes blancs visés par cette loi manquent de poids politique pour remettre en cause le système. De plus, une longue période de prospérité débute au milieu des années 1930, nourrie par la demande internationale pour les minerais sud-africains. La demande liée à la Seconde Guerre mondiale est particulièrement forte et résulte à nouveau d’une large expansion du secteur industriel et minier. Ceci amène beaucoup d’Africains à entrer sur le marché du travail. Pendant le boom, ces nouveaux travailleurs ne prennent pas la place des travailleurs blancs, au contraire, l’afflux massif de travailleurs noirs évite les pénuries de main-d’œuvre sévères qui se profilaient à l’horizon, et qui, au bout du compte, auraient mis à mal la prospérité des ouvriers blancs.

Tout comme la récession post-1918, la contraction qui suit la Seconde Guerre mondiale met fin à la tranquillité. Dès 1948, les premiers signes perceptibles du chômage des blancs envoient un électrochoc à l’électorat blanc. La peur que les blancs pauvres soient dépassés par des travailleurs noirs grimpant peu à peu l’échelle sociale attise les tensions racistes : le National Parti est élu pour mettre en place l’apartheid : une nouvelle politique sociale complète de « développement séparé ».

La dynamique que l’apartheid entend briser est la suivante : la coopération économique interraciale entraîne une intégration sociale accrue, celle-ci entrainant à son tour une coopération économique accrue car les employeurs blancs sont systématiquement attirés par la main-d’œuvre noire bon marché. Les racistes voient dans la ségrégation sociale inscrite par la Loi la méthode phare afin de protéger les intérêts des travailleurs blancs.

On peut aussi ajouter à cela le soutien des fermiers blancs envers ces mesures du fait de leur intérêt économique à disposer d’une main-d’œuvre noire artificiellement surabondante en lui interdisant l’accès aux emplois industriels. En effet, les fermiers blancs sont des alliés de choix dans la mise en place et la conservation de l’apartheid. Le découpage de la carte électorale crée de fait une surreprésentation de l’électorat rural, donnant la victoire au National Party en 1948, bien que ce dernier ait perdu le scrutin populaire par une marge substantielle.

La manière impitoyable dont l’Afrique du Sud applique l’apartheid est bien connue. Le Group Areas Act de 1950, dicte aux membres des différentes races l’endroit où ils peuvent légalement résider. Le Population Registration Act de 1950 donne à l’État le contrôle sur l’identité raciale de ses citoyens, enfin, les Pass Laws régulent le droit de déplacement des non-blancs à l’intérieur même du pays. Les dépenses gouvernementales en éducation sont très largement concentrées sur les enfants blancs, les dépenses par enfant noir ne représentant que 5% des dépenses par enfant blanc en 1952. Les Africains n’ont pas le droit d’être propriétaire d’un bien immobilier. Toutes ces mesures n’ont pour but que d’asseoir le « protectionnisme économique » dont jouissent déjà les travailleurs blancs.

Les capitalistes s’opposent violemment à l’apartheid, et en retour les défenseurs de l’apartheid s’opposent violemment au capitalisme. Comme le note l’historien Brian Lapping : « Le National Party dut outrepasser de gros intérêts financiers, commerciaux et industriels dans le pays […] Outrepasser les patrons, les ‘capitalistes’, comme les communistes et le National Party se plaisaient à les nommer, était très populaire avec la base du parti » (Lapping 1987, p. 103).

La fameuse Broederbond, la « confrérie secrète des Afrikaners », qui exerce une influence considérable sur les politiques racistes du gouvernement  explique de manière très succincte et directe ses objectifs en 1933 : « L’abolition de l’exploitation des ressources nationales par les étrangers […] la nationalisation de la finance, et la planification économique centralisée ». (Lipton 1986, p. 29). La suprématie blanche a maintenant sa propre politique industrielle !

Le recul de l’apartheid

Au début des années 70, les contradictions internes de l’apartheid causent sa lente érosion. À cause d’une discrimination légale massive, la part du revenu des noirs, s’effondre par rapport aux blancs et les ouvriers blancs gagnent de fait la bataille. Mais tout comme les deux périodes d’essor économique liées aux deux guerres mondiales, la robuste croissance économique des années 1960 va rendre les mesures « protectionnistes » de l’apartheid de plus en plus obsolètes, de plus en plus de travailleurs blancs n’ayant plus besoin de toutes ces barrières économiques contre les noirs, tandis que l’économie sud-africaine est perpétuellement étranglée par l’atrophie artificielle de sa force de travail. Les nécessités économiques guident alors l’orientation des réformes à venir. Herbert Giliomee et Lawrence Schlemmer notent dans leurs travaux que :

« Alors que la pénurie de main-d’œuvre blanche qualifiée s’aggravait, le gouvernement devint de plus en plus impatient avec les syndicats blancs qui bloquaient l’accès à l’apprentissage aux noirs et donc les empêchaient d’accéder à des postes qualifiés. En 1973, le gouvernement annonça l’autorisation accordée aux noirs, d’effectuer du travail qualifié dans des zones blanches. Le gouvernement ne respecta donc pas rigoureusement sa promesse de consulter les syndicats blancs avant d’adopter une telle décision. En 1975, l’armée annonça à son tour que les soldats noirs bénéficieraient d’un statut égal à celui des blancs, et que les soldats blancs auraient à suivre les ordres d’un officier même si celui-ci était noir. Cette règle brisait la structure hiérarchique qui commandait que les noirs devaient toujours travailler sous le commandement des blancs » (Giliomee et Schlemmer, 1989, p. 124).

La croissance des années d’après-guerre en Afrique du Sud lie si profondément la population non-blanche à la population blanche que l’idée même de « développement séparé » devient ridicule d’un point de vue pratique, sans parler des horreurs morales qui en découlent. Sans aucun travailleur noir qualifié, le niveau de vie des blancs se serait effondré en un rien de temps. L’inévitable synergie entre les races rapproche physiquement et socialement les individus de races différentes. Alors que l’électeur blanc moyen des années 1920 voyait les noirs comme des substituts à sa force de travail, une majorité grandissante des blancs comprennent déjà dans les années 1980 que la coopération interraciale est un bénéfice pour elle.

À la même période, la croissance brutale de la population noire urbaine et éduquée, avec notamment une modeste classe moyenne noire, contribue à augmenter le coût économique du maintien de l’apartheid. Au passage, l’ancien système tribal africain, qui était d’ailleurs cyniquement manipulé par les partisans de l’apartheid via notamment la fameuse politique des territoires tribaux (homelands policy en anglais), est complètement éclipsé par la montée en puissance d’aires urbaines adossées à des bassins d’emplois industriels.

Les difficultés du système de l’apartheid sont visibles au niveau du ratio du revenu des noirs par rapport aux blancs. De 1946 à 1960, malgré une baisse de la proportion de blancs dans la population totale, les blancs conservent constamment près de 70% des revenus totaux. De 1970 à 1980, ce chiffre tombe à 60%. Le déclin de l’apartheid est aussi visible au niveau de l’augmentation des dépenses d’éducation dont bénéficient les noirs, le ratio de 1 Rand2 par élève noir pour 22 Rand par élève blanc de 1952 tombe à 1 pour 5 en 1987. De manière plus évidente encore, l’abolition de la loi anti-mariage mixte en 1985 ou l’abolition des Pass Laws en 1986, ou encore l’élimination de « l’apartheid ordinaire », c’est-à-dire la séparation totale des infrastructures accessibles aux noirs et aux blancs, constituent des signes visibles du démantèlement de l’apartheid.

En 1991, le président F.W. de Klerk abolit le Group Areas and Population Act, véritable colonne vertébrale du système ségrégationniste. La nation s’attèle alors à la rédaction d’une constitution sans aucune discrimination raciale pour façonner une « nouvelle Afrique du Sud ». En avril 1994, Nelson Mandela, un activiste anti-apartheid qui a passé 27 ans en prison, est élu président de l’Afrique du Sud lors du premier scrutin non-raciste. L’African National Congress (ANC) de Mandela gagne 252 des 400 sièges à l’Assemblée nationale, et a conservé le pouvoir depuis la retraite de Mandela en 1999.

Les sanctions internationales contre l’Afrique du Sud ont-elles forcé ces réformes démocratiques ? Les preuves sont unanimes que le progrès observé est corrélé modestement, voire négativement, aux campagnes internationales. Ces dernières ont échoué à faire baisser les exportations et importations sud-africaines. De plus, la croissance du PIB s’est dans les faits accélérée après que la Communauté européenne et les États-Unis aient imposé leurs sanctions, respectivement en septembre et octobre 1986. De manière inattendue, les entreprises sud-africaines ont raflé à leur tour entre 5 et 10 milliards de dollars de plus-values en accaparant les actifs bradés par les entreprises occidentales entre 1984 et 1989.

Quel qu’en soit l’impact économique réel, l’effet immédiat des sanctions a été d’encourager le retranchement du régime de P.W. Botha alors au pouvoir. De plus, la droite pro-apartheid a enregistré de très bons scores aux élections parlementaires de mai 1987, poussant le gouvernement mené par le National Party à stopper toutes les réformes et à mater brutalement l’opposition anti-apartheid, déclarant dans la foulée l’état d’urgence qui s’est accompagné d’une virulente censure de la presse. Seuls l’affaiblissement des pressions internationales, le rebond de l’économie, et des changements clés dans la géopolitique internationale (avec notamment l’effondrement du bloc soviétique) ont été à même de relancer le train des réformes.

L’apartheid a été réclamé par ceux qui se voyaient menacés par la coopération entre les travailleurs noirs et les capitalistes blancs. L’idée que des groupes d’intérêt puissent dicter des règles économiques dont les conséquences sont la violence sociale dont a fait preuve l’apartheid est une leçon effrayante pour quiconque considère la politique, et donc l’économie, comme une question sérieuse.


Sur le web. Traduction : Kevan Saab pour Contrepoints.

[*] Thomas W. Hazlett est professeur de droit et d’économie à l’Université George Mason.

Références :

  • Doxey, G. V. The Industrial Colour Bar in South Africa. Capetown: Oxford University Press, 1961.
  • Frederickson, G. M. White Supremacy: A Comparative Study in American and South African History. London: Oxford University Press, 1981.
  • Giliomee, Herbert, and Lawrence Schlemmer. From Apartheid to Nation-Building. Capetown: Oxford University Press, 1989.
  • Hazlett, Thomas W. “The Economic Origins of Apartheid.” Contemporary Policy Issues 6 (October 1988): 85–104.
  • Hazlett, Thomas W. “The Effect of U.S. Economic Sanctions on South African Apartheid.” Applied Public Policy Research Program Working Paper series no. 3. University of California at Davis, Institute of Governmental Affairs, 1992.
  • Hazlett, Thomas W. “Kinnock’s Crowning Cheek on Apartheid.” Wall Street Journal, December 31, 1986, p. 14.
  • Hazlett, Thomas W. “One Man, One Share: How to Privatize South Africa.” New Republic 203 (December 31, 1990): pp. 14–15.
  • Hufbauer, Gary Clyde, Jeffrey J. Schott, and Kimberly Ann Elliott. Economic Sanctions Reconsidered. 2d ed. Washington, D.C.: Institute for International Economics, 1990.
  • Lapping, Brian. Apartheid: A History. London: Paladin Books, 1987.
  • Lingle, Christopher. “Apartheid as Racial Socialism.” Kyklos 43, no. 2 (1989): 229–247.
  • Lipton, Merle. Capitalism and Apartheid. London: Wildwood Press, 1986.
  • Lipton, Merle. “The Challenge of Sanctions.” Paper presented to the Economic Society of South Africa, Johannesburg, September 6–7, 1989. Washington, D.C.: Investor Responsibility Research Center, 1989.
  • Lowenberg, Anton D. “An Economic Theory of Apartheid.” Economic Inquiry 27, no. 1 (1989): 57–74.
  1. Célèbre gouverneur démocrate pro-ségrégation.
  2. Monnaie sud-africaine.