Le soutien aux restrictions covid : l’ombre du crédit social

Screenshot 2021-08-13 at 16-07-13 Comment se passent les premiers contrôles du pass sanitaire - YouTube — RMC on Youtube,

Ceux qui soutiennent le plus les restrictions liées au covid tendent à aussi approuver le système de crédit social chinois. Voici leur profil.

Par Luigi Curini.
Un article de l’IREF Europe

Cette année et demie de pandémie a ravivé le débat sur les limites de la liberté individuelle, surtout lorsque la santé est en jeu. Alors que dans plusieurs pays, les gouvernements semblent raisonnablement prudents à cet égard, l’Italie a adopté des politiques (le fameux « laissez-passer vert ») qui n’ont pas d’égal parmi les démocraties occidentales.

Les citoyens italiens ne peuvent pas prendre le train, assister à un cours universitaire ou se rendre au travail sans fournir la preuve, éventuellement via une application spécifique sur leur smartphone, qu’ils sont vaccinés (ou ont été testés négatifs dans les dernières 72 heures). Malgré la perplexité affichée par certains commentateurs, le soutien général à ce laissez-passer est plutôt élevé.

Environ deux Italiens sur trois pensent que loin de les priver de leur liberté, il la renforce au contraire. Un taux qui peut paraître surprenant, mais qui s’explique par le fait que beaucoup d’Italiens considèrent ces mesures comme temporaires. Cependant, cerrtaines données mettent en évidence un scénario différent et moins optimiste.

Le profil de ceux qui soutiennent les restrictions de manière permanente

Un sondage réalisé en collaboration avec l’Observatoire socio-politique Hokuto à la fin du mois de juillet (donc avant l’adoption du laissez-passer vert) montre qu’une minorité seulement de la population italienne était favorable à l’idée de prolonger de façon permanente certaines mesures restrictives adoptées pour lutter contre la Covid-19, indépendamment du risque lié à la pandémie.

Il s’agit toutefois d’une minorité significative :

  • 31 % voulaient mettre en quarantaine les personnes entrant dans le pays en provenance de l’extérieur de l’Europe ;
  • 28 % soutenaient des mesures qui permettraient uniquement aux personnes vaccinées de voyager à l’étranger, même dans un monde post-covid ;
  • 26 % approuvaient l’obligation de porter un masque à l’intérieur des bâtiments (comme c’est actuellement le cas) ;
  • 22 % accueillaient favorablement l’exigence d’un futur laissez-passer vert pour les événements publics ;
  • 18 % étaient favorables au suivi des personnes allant au restaurant.

Pour donner un point de repère, ces pourcentages sont inférieurs à ceux rapportés par une enquête similaire publiée dans The Economist pour la Grande-Bretagne. Ils sont toutefois loin d’être négligeables.

covid crédit social Répartition des personnes qui seraient favorables à des restrictions permanentes, indépendamment des risques liés au Covid

Quels sont les facteurs le plus fortement corrélés à la volonté de certains Italiens de rendre permanentes les limites à la liberté individuelle héritées des mois de covid ? Pour répondre à cette question, nous avons produit une statistique que nous appelons l’indice de protection. Il varie entre 0 (ceux qui sont contre le maintien des restrictions signalées dans la figure 1) et 8 (ceux qui sont pour).

La moyenne générale est de 1,7, c’est-à-dire qu’en moyenne les Italiens sont favorables au maintien de près de 2 mesures restrictives sur 8. Les données révèlent la présence d’un noyau dur « protectionniste » en matière de mesures restrictives, qui souhaiterait les conserver toutes ou presque, minoritaire, c’est vrai, mais qui concerne quand même environ un Italien sur cinq.

En outre, quatre facteurs sociodémographiques semblent jouer un rôle important dans ce contexte : en général, l’indice de protection prend une valeur plus élevée chez les hommes hautement instruits qui vivent dans les grandes villes et sont âgés de 45 à 54 ans.

Cela ne correspond guère au récit actuel sur l’électeur populiste typique, bouc émissaire fréquent des maladies des démocraties libérales.

Variables socio-démographique et leur relation avec l'indice de PROTECTION covid crédit social

L’ombre du crédit social chinois

Ces données attirent l’attention sur un système en vigueur dans un tout autre régime, celui de crédit social (SCS) récemment introduit en Chine, qui évalue les individus, les entreprises, les organisations sociales et les agences gouvernementales en fonction de leur « fiabilité ».

Le SCS n’est pas (encore) unifié puisqu’il comprend un éventail d’initiatives gérées par des gouvernements locaux et des sociétés commerciales. Il intègre plutôt diverses sources de données qui justifient des privilèges (par exemple, des réductions d’impôts et un accès plus facile aux services gouvernementaux) et des sanctions (par exemple, un accès limité aux trains à grande vitesse et aux services financiers).

Les autorités utilisent la technique de la carotte et du bâton pour orienter le comportement des citoyens, ce que les Chinois semblent apprécier : selon l’une des rares analyses à ce sujet, près de la moitié des personnes interrogées dans le cadre d’une enquête nationale (49 %) ont indiqué qu’elles approuvaient fortement le SCS.

L’enquête montre notamment que les citoyens chinois ne perçoivent pas le SCS comme un instrument de surveillance de la part de l’État, mais comme un outil permettant d’améliorer la qualité de vie, de combler les lacunes institutionnelles et réglementaires et d’imposer un comportement plus honnête et respectueux de la loi dans la société. Le résultat est une plus grande confiance sociale.

La seule raison solide qui semble éroder le soutien du public au SCS est l’opacité, mais globalement, cela ne choque pas les citoyens chinois de recevoir un score officiel du gouvernement. Ils ne s’inquiètent que s’ils pensent que ces scores sont biaisés.

Il est intéressant de noter que les personnes interrogées qui approuvent le SCS sont généralement plutôt âgées, ont des revenus plutôt élevés, sont de sexe masculin, ont un bon niveau d’éducation et vivent dans des zones urbaines. Ce profil est exactement le même que celui qui caractérise les partisans d’une plus grande protection covid en Italie.

Et l’on peut le rapprocher avec une certaine inquiétude de celui des grands défenseurs historiques de la liberté dans les sociétés occidentales. Une race en voie de disparition ? Ou nous prévient-il du danger que recèle la poursuite des mesures de protection covid qui n’étaient là qu’à titre très temporaire.

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