Sus à la science « capitaliste » !

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Une chasse aux sorcières a lieu dans le milieu de la recherche contre des personnes accusées de faire partie d’une « science capitaliste ».

Par André Heitz.

Faisons le lien avec l’excellent – et déprimant – « Politiquement correct à l’université : danger sur la science » de M. Marcel Kuntz, publié ici le 25 octobre 2021.

David Romps a démissionné de son poste de directeur du Centre des Sciences Atmosphériques de Berkeley (Berkeley Atmospheric Sciences Center – BASC) et s’en est expliqué sur Twitter.

En septembre dernier, le Département des Sciences de la Terre, de l’Atmosphère et Planétaires du MIT (MIT Department of Earth, Atmospheric and Planetary Sciences – EAPS) avait annulé une conférence en raison des opinions politiques de l’orateur. M. David Romps a demandé au personnel enseignant s’il pouvait inviter ce chercheur, qui produit un excellent travail, ces prochains mois pour présenter l’exposé qu’il avait préparé et, en l’invitant dès à présent, réaffirmer que le BASC est une organisation purement scientifique et non politique. Les réponses ayant été peu claires, M. David Romps a préféré remettre son mandat.

Au-delà de l’appauvrissement de la démarche scientifique, M. David Romps a opiné :

« Plus largement, une telle exclusion signale que certaines opinions – même bien intentionnées – sont interdites, ce qui accroît l’autocensure, dégrade le discours public et contribue à la balkanisation politique de notre pays. »

 

Fête de ma science = Fête de l’agrochimie !

La 30e Fête de la Science s’est déroulée du 1er au 11 octobre 2021 en métropole ainsi qu’en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française (elle aura lieu du 5 au 15 novembre 2021 en Corse et en Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Mayotte et Guyane). Elle est théoriquement organisée par le ministère chargé de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, en pratique par des entités locales.

À Lyon, dans le lot de 190 événements, il y avait « Dis, une abeille, ça pique ? Idées reçues et idées fortes, ce qu’il faut retenir des interactions entre les abeilles et les hommes », une conférence et des stands à destination du grand public, pour comprendre de manière ludique le vaste monde des abeilles.

Un double crime !

D’une part, l’événement était organisé par l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), une entité qui a – très – mauvaise presse dans certains milieux. Rappelons que Les gardiens de la raison – Enquête sur la désinformation scientifique de M. Stéphane Foucart, Mme Stéphane Horel et M. Sylvain Laurens lui consacre de nombreuses pages pas très aimables, en plus d’être très contestables.

D’autre part, l’événement était animé par Mme Sandrine Leblond, ingénieure agronome et apicultrice depuis plus de 20 ans. Où est le problème ? Mme Sandrine Leblond travaille chez… BASF! Circonstance aggravante, l’AFIS Lyon est présidée par M. Anthony Fastier, toxicologue chez BASF.

 

Nous n’entrerons pas ici dans les diverses manœuvres qui ont suivi la première éructation sur Twitter. Le ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a fini par modifier sa page d’annonce de l’événement et indiqué l’affiliation professionnelle de Mme Sandrine Leblond.

Cela en dit long sur la pusillanimité du ministère, et aussi sur le pouvoir de nuisance d’un trouble-maker.

Le Monde, pages Planète et sous la signature de M. Stéphane Foucart, nous livre quelques éléments dans « Quand un groupe chimique s’invite à la Fête de la science pour parler des abeilles » avec en chapô : « Le programme de la manifestation de vulgarisation scientifique fait apparaître plusieurs conflits d’intérêts, impliquant des employés de l’entreprise BASF. » Dans la version papier, cela devient carrément : « À Lyon, l’agrochimie s’invite à la Fête de la science » et « Le programme de la manifestation fait apparaître plusieurs conflits d’intérêts ».

BASF déploie, certes, une activité non négligeable dans le domaine de la protection des abeilles et des pollinisateurs. Elle finance notamment, à hauteur de 10 %, le Réseau Biodiversité pour les Abeilles (RBA) qui n’a pas l’heur de plaire à une association d’apiculteurs tenant le haut du pavé médiatique.

Mais résumons : dès lors que vous travaillez pour une entreprise – surtout de l’agrochimie honnie – vous devez être interdit de parole et de vulgarisation, même quand vous le faites à titre personnel :

« Contactée par Le Monde, Mme Leblond renvoie vers son employeur, BASF, qui assure n’avoir pas été informé de la participation de son employée à la manifestation, et n’avoir aucun lien avec celle-ci. « Nos employés sont libres de participer à des activités culturelles, sportives ou autre, sans en référer à l’entreprise« , explique-t-on chez BASF. »

On admirera au passage la technique de fabrication du doute : BASF a déclaré être étrangère à l’initiative de sa collaboratrice… pour le journal « l’agrochimie » – pas seulement BASF – s’invite à la Fête de la Science.

Même les revues scientifiques

On peut tomber de sa chaise quand on voit la revue Current Opinion in Insect Science (notez le mot « opinion » et le singulier…) publier un « Editorial overview: Halting the pollinator crisis requires entomologists to step up and assume their societal responsibilities » (aperçu éditorial : Pour mettre fin à la crise des pollinisateurs, il faut que les entomologistes s’engagent et assument leurs responsabilités sociétales) de Jeroen P. van der Sluijs, Stéphane Foucart et Jérôme Casas.

Stéphane Foucart auteur scientifique ?

Certes dans une revue qui a le mot « Opinion » dans son titre. Ce n’est pas la première fois. Nature avait publié en mars 2018 une courte lettre, co-signée par Mme Stéphane Horel, « Risks associated with glyphosate weedkiller resurface» (les risques associés à l’herbicide glyphosate refont surface) – voir notre article sur ce site.

Dans cet éditorial, les auteurs postulent que la science réglementaire est capturée par les entreprises et écrivent :

« Pour aller de l’avant dans une telle situation, les auteurs [Laura Drivdal et Jeroen P van der Sluijs] appellent à une approche transdisciplinaire dans laquelle les entomologistes se joignent aux spécialistes des sciences sociales, aux juristes, aux législateurs et aux décideurs pour former une communauté élargie de pairs qui aborde conjointement les dimensions humaines du déclin des pollinisateurs et coproduit des options politiques adéquates. »

Cela a le mérite d’être clair et, incidemment, de renforcer les preuves du militantisme de la Task Force on Systemic Pesticides (groupe de travail sur les pesticides systémiques) dont l’un des membres influents a été M. Jeroen van der Sluijs (voir ici et ici : ce groupe s’était donné pour ambition de produire des articles « scientifiques » dans le but exprès de sous-tendre des campagnes activistes).

Sus à la science non conforme à l’idéologie ? Le premier intertitre des trois auteurs correspond à un air connu : « La construction sociale de l’ignorance »…

L’état d’esprit des auteurs nous est par ailleurs révélé par une interview de M. Jérôme Casas, le troisième auteur, dans « Déclin des pollinisateurs : un chercheur de l’IRBI à Tours appelle à la mobilisation contre la fabrique de l’ignorance » de France3 Régions.

Quels benêts, ces chercheurs… enfin ceux qui ne sont pas du bon côté, celui du militantisme :

« Les scientifiques eux-mêmes se font avoir […]. Les industriels lancent des appels d’offres très bien rémunérés, sur lesquels même un chercheur qui veut sauver les abeilles peut se précipiter. Mais il s’agit seulement de gagner du temps pour les grands groupes, de gagner de précieuses années de commercialisation. En tant que scientifiques, nous ne devrions pas accepter cet argent, mais comme nous crevons de faim dans la recherche… »

Sous-entendu : ils répondent aux attentes des industriels en produisant les résultats attendus. En fait, il est urgent selon M. Jérôme Casas, d’en produire d’autres, en quelque sorte politiquement corrects :

« Les entomologistes doivent refuser toutes les avances d’industriels dont les buts sont bien trop clairs pour que l’on puisse parler d’une science neutre. Il faut donc lutter contre cette fabrique de l’ignorance qui dépasse largement le cadre des seuls pesticides. Étudier l’effet de tel ou tel pesticide dans tel ou tel cocktail sur l’abeille domestique n’a plus d’intérêt aujourd’hui. Il faut proposer des programmes de recherche, en lien avec les sciences politiques, pour permettre le maintien de la faune sauvage. »

Interdiction de fricoter avec l’industrie, INRAE!

Le mercredi 10 novembre 2021, après un report d’un an, se tiendra un Colloque chimie et agriculture durable à la Maison de la Chimie. Il est parrainé par l’Académie d’Agriculture de France et son programme comporte de nombreux intervenants issus des industries, en activité ou à la retraite.

science capitaliste

Et, scandale ! M. Thierry Caquet, Directeur Scientifique Environnement de l’Institut National de la Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE). Sa présentation est intitulée – dans le sens du vent de la bien-pensance qui sied si bien à l’INRAE – « Recherche agronomique et transition agroécologique ».

Scandale ? Un collectif de chercheurs, l’Atelier d’écologie politique (Atécopol), fort de 154 scientifiques essentiellement des régions toulousaine et occitane, a écrit le 27 octobre 2020 une lettre ouverte cinglante de quatre pages à M. Philippe Mauguin, PDG de l’INRAE pour protester contre la participation de M. Thierry Caquet au colloque.

Le titre de leur page dédiée est explicite : « La santé et l’environnement sont-ils solubles dans la chimie ? Un cas d’école d’instrumentalisation des sciences par l’agro-industrie ».

Cet aréopage de militants prétendant mettre la recherche au service d’un projet de société a des problèmes avec l’orientation générale du programme :

« Mais un manque de hauteur sur les questions en jeu est patent dès les premières lignes de présentation du colloque. Il y est question de l’urgence de développer une agriculture « raisonnée » : ce vocable, apparu au milieu des années 1990 comme réponse des industriels et de la FNSEA à la dénonciation des pollutions d’origine agricole, a été mis en évidence comme visant à promouvoir une agriculture productiviste et utilisatrice de pesticides… »

Ah ces « industriels » (et la FNSEA)…

« Plus préoccupant encore, avec neuf intervenants sur seize, les industriels sont surreprésentés, certains étant visibles dans le programme (comme Bayer France côté pesticides, ou Yara France côté engrais chimiques) et d’autres apparaissant sous une autre affiliation (deux cadres de l’agrochimie, l’un actif et l’autre retraité ainsi qu’un retraité d’un groupe semencier apparaissent dans le programme au titre de leur appartenance à l’Académie d’Agriculture de France, sans que leur employeur ou ex-employeur ne soit mentionné)… »

Et qui retrouvons nous au détour du mille-feuilles argumentatif ?

« Cette description des intervenants suggère donc un second problème plus grave, d’ordre éthique : une « manipulation de l’autorité de la science à des fins d’influence » telle qu’analysée dans Les gardiens de la raison, par Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens. »

La conclusion est évidemment lyrique :

« En attendant, nous vous appelons à vous saisir de ce sujet en tant que PDG de l’INRAE pour défendre les valeurs de service public que se doit de porter cet institut. Selon nous, les institutions publiques à vocation scientifique ont la mission essentielle de garantir l’absence de toute collusion entre la recherche académique et des intérêts privés qui pourraient se faire au détriment de l’intérêt général. »

L’ex-INRA, instituée pour contribuer au développement d’une activité économique – l’agriculture, c’est-à-dire essentiellement la production de notre alimentation – ,devrait avoir pour « mission essentielle de garantir l’absence de toute collusion »

Il va de soi que cette forte pensée a été relayée par le Monde, pages Planète. C’est « « Chimie et agriculture durable » : un colloque qui passe mal », sous la plume de Mme Martine Valo.

Mme Martine Valo fait parler un membre de l’Atécopol :

« Nous pensons ensemble que notre responsabilité est d’alerter en tant que scientifiques, explique un membre du collectif de Toulouse. En écrivant ce texte, nous avions en tête tous les débats qui traversent la société en ce moment : l’interdiction du glyphosate, les distances d’épandage par rapport aux habitations, les néonicotinoïdes… Nous avons aussi réagi à l’ambition de ses organisateurs qui prétendent vulgariser la science auprès des jeunes. Sur le site qui retransmet les colloques de la Maison de la chimie, on trouve encore les conférences climatosceptiques de Vincent Courtillot ! »

À la lecture de ce gloubi-boulga, on peut se dire qu’il y a des pans entiers de la recherche française qui sont malades. Sus à la science « capitaliste » !

 

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