L’opposition droite-gauche moins importante que libéralisme-constructivisme

Friedrich August von Hayek, 27th January 1981, the 50th Anniversary of his first lecture at LSE, 1981 By: LSE Library - Flickr Commons

Libéralisme ou constructivisme, collectivisme ou individualisme, interventionnisme étatique ou liberté individuelle, tels sont les bons critères qu’il convient d’utiliser et qui aideraient à la compréhension des phénomènes politiques.

Par Pascal Salin.

Comme on le sait, il est actuellement question de la fondation d’un parti politique de droite (dont le parti Les Républicains pourrait éventuellement faire partie) et il est évidemment utile de savoir précisément en quoi consiste cette droite, par opposition à la gauche.

La définition de la gauche, pour sa part, est assez claire car on peut considérer qu’il revient au même de parler de gauche et de socialisme. Or le socialisme peut être défini comme un système politique et économique dans lequel l’État bénéficie de pouvoirs importants sur les individus et l’organisation de la société, et peut-être surtout au sujet de la nécessité d’imposer une redistribution des revenus des individus.

La droite n’est pas l’inverse de la gauche étatiste

La droite pourrait évidemment être considérée à l’opposé, donc une situation dans laquelle l’État serait dépourvu de pouvoirs importants ou même inexistants. En ce sens il en résulterait que la droite pourrait être définie comme étant libérale. Mais la réalité est malheureusement différente. Quand on parle de la droite on considère seulement qu’elle n’est pas totalement identique à la gauche.

En outre il ne faut pas oublier le conservatisme. Il est de ce point de vue caractéristique qu’un parti conservateur soit désigné comme étant d’extrême droite. Mais peut-on dire que la gauche n’est pas conservatrice et que la droite l’est ?

En réalité il y a plusieurs critères permettant de distinguer les opinions politiques. Mais ces critères sont indépendants les uns des autres et il n’est pas vrai que la gauche et la droite peuvent être définies de manière précise à partir de plusieurs critères différents pour les deux.

Et il n’existe pas seulement un parti de droite et un parti de gauche, mais aussi en particulier des partis centristes ou des électeurs centristes, c’est-à-dire ayant des accords avec les idées caractéristiques de la droite et de la gauche.

La droite et la gauche sont traversées de courants variés. Pour essayer d’y voir un peu plus clair, il conviendrait de trouver des critères objectifs de classification. Dans les médias comme dans l’opinion publique, l’assimilation est facilement faite entre libéralisme et droite, par opposition à la gauche.

Les échecs successifs des politiques économiques menées par les gouvernements de droite sont ainsi régulièrement attribués à l’inspiration supposée libérale – ou « néo-libérale » – de leurs équipes.

La réalité est que les politiciens de droite ne doivent pas être considérés comme étant libéraux. C’est bien pour cela que les politiques menées par les gouvernements de droite et de gauche au cours des décennies passées n’ont pas été foncièrement différentes et aucune n’a été véritablement libérale.

Être de gauche et libéral

On peut également retourner le problème et se demander s’il est concevable d’être à gauche et  libéral.

Pour donner une réponse positive – mais provisoire – à cette question, à titre de simple illustration, on pourrait citer le cas du grand économiste libéral français Frédéric Bastiat qui siégeait sur les bancs de la gauche lorsqu’il était député des Landes à l’Assemblée nationale de 1848 à sa mort en 1850. Difficile d’imaginer une telle situation aujourd’hui.

Or, si les prescriptions d’inspiration libérale paraissent de gauche à une époque et de droite à une autre, c’est uniquement parce que les frontières entre la droite et la gauche se sont déplacées dans le temps.

Pour sortir de la confusion qui semble exister dans ce domaine, il est indispensable de se référer au fameux texte de Friedrich Hayek, « Why I am not a Conservative », qui a été traduit en français sous le titre « Pourquoi je ne suis pas un conservateur ».

Le problème posé par Friedrich Hayek dans ce texte oppose les constructivistes aux libéraux.

Les premiers croient possible de construire une société conforme à leurs vœux. Les libéraux estiment qu’une société se construit elle-même de manière imprévisible grâce à des processus de coordination inter-individuels et de création continuelle d’informations.

Les formes qu’elle peut prendre à un moment donné sont donc le résultat non voulu intentionnellement des actions innombrables de ses membres. Il en résulte, du point de vue normatif, que les libéraux ne souhaitent pas interférer avec ces processus et qu’ils ne cherchent pas à imposer une forme finale à l’évolution des sociétés.

Contre les socialistes et les conservateurs

Les libéraux s’opposent donc à la fois aux socialistes et aux conservateurs, c’est-à-dire à deux catégories de constructivistes : les socialistes veulent réformer la société, les conservateurs veulent la maintenir dans l’état où elle se trouve. Il y a donc des constructivistes de gauche et des constructivistes de droite.

Cette distinction faite par Hayek entre constructivistes et libéraux se trouvait déjà – avec des mots différents – dans l’ouvrage de Gustave Molinari, Les Soirées de la rue Saint Lazare. Ce livre, publié en 1849, met en scène trois personnages : le socialiste, le conservateur et l’économiste. Il est d’ailleurs caractéristique que le personnage appelé économiste soit en réalité un libéral, ce qui montre bien à quel point, à cette époque, l’étude de l’économie conduisait à des positions libérales.

Dans ces dialogues imaginaires, l’économiste (libéral) s’oppose toujours au socialiste et au conservateur – les constructivistes – tandis que les positions de ces deux derniers ne sont pas fondamentalement éloignées les unes des autres. Traditionnellement, on considère que la gauche est réformiste, alors que la droite est plus conservatrice. Mais ceci est sans doute devenu contestable à notre époque, puisque la gauche milite pour les avantages acquis, ce qui la rend, de ce point de vue, conservatrice.

Une opposition claire et fondamentale

L’opposition radicale entre un constructiviste et un libéral est à la fois parfaitement claire et fondamentale. Elle ne recoupe pas parfaitement la distinction entre gauche et droite qu’il est d’ailleurs beaucoup plus difficile à caractériser. Elle rejoint une autre opposition – qui concerne moins les attitudes politiques que les options analytiques – à savoir la distinction entre une vision collective et une vision individualiste des sociétés.

Pour un individualiste, on ne peut pas comprendre le fonctionnement d’une société sans faire référence aux comportements des individus qui la composent et aux interactions qui existent entre eux.

Celui qui procède à une analyse de type collectif (ou collectiviste) a, quant à lui, tendance à penser qu’une société a une existence propre – à la limite, qu’elle est même dotée de volonté et de capacité à agir – et qu’on peut analyser son « comportement » ou son évolution sans faire référence aux individus qui la composent. Il est évident qu’un libéral est fondamentalement individualiste et qu’un constructiviste a, plus ou moins implicitement, une vision collective de la société.

Bien évidemment, on ne trouvera probablement pas dans le monde politique un ralliement inconditionnel à l’une ou à l’autre vision. Ceci est particulièrement vrai en France, ce pays où l’opposition aux idées libérales est particulièrement importante.

Une défiance commune envers le marché libre

Certes, la droite est sans doute un peu plus libérale que la gauche, mais toutes deux partagent une même méfiance à l’égard du marché libre, de la liberté contractuelle et de la propriété privée, un même intérêt pour l’interventionnisme étatique.

On peut s’étonner qu’il en soit ainsi dans un pays qui a abrité dans le passé certains des plus illustres penseurs libéraux (Turgot, Say, Bastiat, Tocqueville, etc.) et l’on doit évidemment s’interroger sur cette étrange situation. Les facteurs en sont évidemment nombreux et l’on peut certainement citer à cet égard la tradition étatique centralisatrice de la France, mais aussi la prise en main par l’État de l’école et de l’Université.

Pour sa part, Friedrich Hayek – qui portait beaucoup d’intérêt à cette « exception culturelle » française – y voyait l’influence du positivisme, également bien représenté dans le passé en France, et d’un penchant pour l’attitude d’esprit de l’ingénieur qui a conduit à penser que « l’ingénieur social » pouvait être aussi efficace pour la gestion des sociétés que l’ingénieur proprement dit pour le fonctionnement des machines.

Toujours est-il que le conformisme intellectuel qui règne aussi bien dans l’éducation que dans les médias ou la politique a des conséquences importantes. En particulier, le personnel politique ne pouvant pas se différencier fortement du point de vue idéologique est conduit à substituer les conflits de personnes aux conflits d’idées.

Tout le monde, ou presque, adhérant à un même système de pensée et au « modèle français », la droite et la gauche sont fondamentalement conservatrices et constructivistes. Pour les gouvernants, qu’ils soient de droite ou de gauche, tout problème trouve sa solution non pas dans l’autorégulation résultant des interactions individuelles, mais dans une nouvelle réglementation ou un nouvel impôt.

À titre d’exemple le début du quinquennat de Nicolas Sarkozy peut facilement s’interpréter dans cette optique. La fameuse ouverture – c’est-à-dire l’ouverture de la droite vers la gauche et non la conversion de la droite au libéralisme – était d’autant plus facile que les frontières idéologiques étaient minces entre les deux camps.

Il a été ainsi caractéristique que le président de la République ait confié la présidence d’une commission chargée de rechercher les conditions d’une meilleure croissance à Jacques Attali, l’ancien conseiller de François Mitterrand qui a beaucoup fait pour briser la croissance en pratiquant des politiques anti-libérales.

Constructivisme à droite comme à gauche

Ainsi, compte tenu du caractère absolument irréconciliable des deux visions de la politique économique, la vision constructiviste et la vision libérale, on pourrait s’attendre à ce que la scène politique reflète ces différences fondamentales. En fait droite et gauche partagent largement une seule et même vision et elles ne se distinguent que par des nuances.

Déjà, durant les années 1980, on exprimait souvent l’idée que du point de vue de la politique économique’il n’y avait plus de distinction entre droite et gauche, parce que la gauche avait redécouvert l’entreprise. Cette similitude était incontestable.

Cependant elle tenait non pas au fait que la gauche avait redécouvert l’entreprise, mais au fait que la droite n’avait pas découvert les solutions libérales, alors même qu’il existait dans le monde des exemples aussi spectaculaires que ceux de Ronald Reagan aux États-Unis, de Margaret Thatcher en Angleterre, mais aussi d’un gouvernement travailliste qui a mis en œuvre avec succès, en Nouvelle-Zélande, des politiques économiques d’inspiration parfaitement libérale.

En effet, être libéral ce n’est pas soutenir l’entreprise ou privilégier une catégorie sociale particulière (par exemple les entrepreneurs contre les salariés, les riches contre les pauvres), mais défendre la liberté individuelle et le respect des droits.

Malheureusement, les Français ont été trop nourris d’une pensée unique, inspirée du marxisme, et ils ont ainsi tendance à tout analyser en termes de catégories sociales antagonistes. Il en résulte une prédominance de l’optique de la répartition sur celle de la création de richesses : n’est-ce pas un président de la République censé être de droite, Jacques Chirac, qui a fondé sa campagne présidentielle sur l’ambition de réduire la « fracture sociale » ?

La politique comme archaïsme

À partir du moment où l’on voit la société par le prisme de rapports de force entre différentes classes et que l’on met de côté la création de richesses liée à la préservation de la propriété et de la liberté contractuelle, la politique devient dominante, l’activité économique étant soumise aux conflits et aux intérêts politiciens. Cette vision archaïque finit par s’auto-justifier et elle explique que l’on tourne le dos aux vraies mesures.

Certes, il est vrai malgré tout que de manière générale la droite est plus favorable que la gauche à la propriété privée, élément indispensable de la doctrine libérale. Mais si les libéraux peuvent, de ce fait, être plutôt classés à droite, tout au moins à notre époque, cela ne signifie pas que la droite est libérale. Une partie importante de la droite est nationaliste et/ou interventionniste au point de vue économique. La tradition gaulliste l’illustre parfaitement.

Le général de Gaulle était classé comme un homme de droite, mais il avait pour première préoccupation non pas la défense de la liberté individuelle, mais la grandeur de la nation. Et du point de vue économique, il a été l’initiateur des grandes nationalisations de l’après-guerre et il présentait le Plan français comme une « ardente obligation ».

Il existe donc des critères qui se croisent et qui finissent par rendre la lecture du monde politique difficile : ainsi une vision collectiviste conduira sans doute la gauche à se préoccuper d’une catégorisation authentiquement marxiste (les exploiteurs et les exploités, les travailleurs et les patrons, etc.) quand la droite mettra davantage l’accent sur la nation contre l’international (ou contre l’individualisme). Mais ce clivage peut se retrouver à gauche, puisqu’il y a une tradition internationaliste (« prolétaires de tous les pays unissez-vous ! »), mais aussi des courants nationalistes ou souverainistes et, bien sûr, des courants altermondialistes.

Symétriquement, et comme nous l’avons déjà souligné, on peut trouver des points de contact entre le libéralisme et la gauche. Il existe ainsi une gauche libertaire – et d’ailleurs irréaliste – dont on peut penser qu’elle serait prête à défendre l’individu contre le pouvoir central.

Mais elle est en réalité aux antipodes du libéralisme car elle est anarchiste, c’est-à-dire qu’elle revendique la liberté individuelle contre le pouvoir, mais sans reconnaître que cette liberté individuelle implique nécessairement le respect des droits de propriété (et c’est bien pourquoi elle est irréaliste). Elle constitue donc plus une réaction épidermique contre le pouvoir qu’un courant libéral au sein de la gauche.

En définitive, la distinction entre droite et gauche est une distinction politique et non une distinction idéologique, c’est-à-dire relative aux idées. Dans une démocratie où règne la loi de la majorité, on est nécessairement conduit à distinguer deux camps. Traditionnellement on les appelle la droite et la gauche par référence à la situation de leurs membres dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale.

De ce point de vue, il faut bien qu’il y ait des députés à droite de l’hémicycle et d’autres à gauche. Mais à la limite, on pourrait aussi bien distinguer les bleus et les rouges ou les A et les B. Malheureusement, dans le monde hyper-politisé dans lequel nous vivons, en particulier en France, on a tendance à utiliser les critères de distinction d’origine politique pour analyser tous les problèmes économiques et sociaux : on se demandera ainsi si le système éducatif est démocratique ou non, ou si telle ou telle politique, telle ou telle idée est de droite ou de gauche. Mais il serait sain de renverser les perspectives, de s’interroger d’abord sur les visions idéologiques.

Libéralisme ou constructivisme, collectivisme ou individualisme, interventionnisme étatique ou liberté individuelle, tels sont les bons critères qu’il conviendrait d’utiliser et qui aideraient à la compréhension des phénomènes politiques. Ainsi il serait souhaitable et efficace de distinguer non pas la droite et la gauche, mais un parti libéral et un parti non-libéral (par exemple un parti socialiste), à condition évidemment que le libéralisme soit conçu de manière correcte.

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