L’introuvable conservatisme libéral français

Parler de libéral-conservatisme en France est difficile à comprendre, surtout quand on le compare à ses cousins anglophones.

Par Johnathan Razorback.

Comment expliquer la singulière absence, en France, d’un grand parti de droite unissant libéraux et conservateurs ?

Ce phénomène a intrigué plusieurs historiens des idées politiques. Pour un François Huguenin, il proviendrait en partie de l’hostilité inexpiable que les conservateurs de la variante réactionnaire (souvent issus des anciennes aristocraties) ont voué au monde moderne.

Aux États-Unis, le sociologue Robert Nisbet a soutenu que conservateurs et libéraux présenteraient un certain nombre de divergences intrinsèques dans leur façon de penser comme dans leurs opinions sur ce qui est politiquement souhaitable.

Il est toutefois intéressant de noter que les différences tendent à disparaître selon la place que les libéraux ou les conservateurs occupent au sein de leurs courants respectifs. Il existe par exemple des libéraux qui penchent vers le conservatisme, dont l’exemple le plus éminent est peut-être celui d’Alexis de Tocqueville. On parle de libéraux-conservateurs pour qualifier ce « pôle » du libéralisme.

Là où les libéraux-conservateurs tendent à quitter le centre libéral pour la droite modérée, les conservateurs-libéraux font le chemin en sens inverse, depuis une forme partiellement modernisée de conservatisme vers le centre de l’espace politique. L’alliance de ces deux pôles est susceptible de donner naissance à des partis de centre-droit puissants et idéologiquement stables.

Laissez-faire et État limité

Si les conservateurs libéraux ne partagent pas l’intransigeance des libéraux dans la défense de la « liberté négative » (dans le domaine des mœurs comme en économie), ils sont néanmoins plus proches du laissez-faire, de la préservation d’un État limité et du respect des droits individuels que ne le sont les autres courants du conservatisme.

On peut toutefois se demander si ce demi-libéralisme ne relève pas davantage d’un besoin carriériste de se différencier au sein de la droite, ou d’un calcul politique conjoncturel, plutôt que d’une véritable synthèse doctrinale assumée. Les conservateurs libéraux sont donc « libéraux », ou plutôt pro-marché en économie (du moins en parole), à la différence des modèles corporatistes ou étatistes des autres courants conservateurs, et davantage favorables à la séparation des pouvoirs ou à une modération dans l’intervention de l’État (laquelle reste nécessaire pour maintenir certains idéaux ou mœurs traditionnels, ainsi que la stabilité sociale). Philosophiquement, l’adhésion de nombreux conservateurs-libéraux à une vision perfectionniste du rôle de l’État les empêchent de basculer définitivement dans le camp libéral.

Cette forme de conservatisme est particulièrement présente au Royaume-Uni, depuis l’époque de David Hume au moins. Dans les dernières décennies, elle a été illustrée par des philosophes tels que Michael Oakeshott ou Roger Scruton. En politique, elle est indissociable de la « révolution conservatrice » thatchérienne1, mais ses origines idéologiques sont bien plus anciennes que les années 1980.

En France, le conservatisme libéral (qui correspond imparfaitement à la droite orléaniste), tout comme le libéralisme lui-même, a été historiquement très faible en politique, mais, de surcroît, il n’a guère connu, en dehors de Montesquieu, de grandes figures intellectuelles. On peut à la rigueur penser à Émile Faguet, ou, de nos jours, à des auteurs tels que l’essayiste Laetitia Strauch-Bonart.

En politique, les hommes de droite ayant admis certains compromis avec les valeurs modernes et libérales ont bien souvent connu l’échec, ou se sont ralliés au conservatisme réactionnaire sous la pression de forces plus à droite, ou de celle des circonstances.

On pense, au temps de la Révolution, à des royalistes modérés contraints de choisir l’exil ou le camp de la réaction, tels Jean-Joseph Mounier, le comte de Montlosier ou le Marquis de La Fayette ; à François Guizot, conservateur modéré2 et pourtant révulsé par l’épisode révolutionnaire de 1848 ; à Charles de Montalembert, figure de proue du catholicisme libéral, un temps partisan du coup d’État de Napoléon III et de la dénonciation des idées de 1789 ; à Charles Benoist, conservateur libéral-républicain, rallié à l’Action Française

Une ligne difficile à défendre

Depuis lors, bon gré mal gré ralliés à la démocratie (représentative), les conservateurs libéraux ont pu jouer un rôle sous les 3ème et 4ème Républiques, ou lors de la modernisation giscardienne des années 1970. De nos jours, un certain libéralisme a un instant percé dans le conservatisme de François Fillon, qui a connu le destin électoral que l’on connaît. Maintenir une position conservatrice-libérale, sans même parler de réussir à gouverner durablement sur une telle ligne, semble, en France, éminemment difficile.

Cette faible présence des conservateurs-libéraux au sein des droites françaises illustre plus largement l’impopularité des idées libérales en France. Comme le note Frédéric Mas (dans cet entretien), cette faiblesse tient en partie aux divisions nées de la modernisation violente du pays lors de la Révolution française, ainsi qu’à l’impossibilité des conservateurs-libéraux français, du fait de l’instabilité des régimes du XIXe siècle, d’élaborer un patriotisme constitutionnel, comme cela peut être le cas chez leurs équivalents anglo-saxons (Magna Carta, Bill of Rights, valeur quasi-sacrée de la Constitution américaine, etc.).

À l’inverse, la force du libéralisme dans le monde anglo-saxon ne se mesure pas simplement à la présence de libertariens déclarés, mais aussi à la capacité de la pensée libérale à influencer le reste de l’échiquier politique. Ce n’est pas un hasard si les formes d’antilibéralismes extrêmes -fascistes ou communistes- ont échoué à se développer dans l’ancien Empire britannique ou en Amérique du Nord.

Aux États-Unis, durant les années 1960, c’est entre autres autour de la figure du philosophe Frank Straus Meyer que le conservatisme libéral a connu son renouvellement le plus net. Meyer était un partisan du « fusionnisme », une stratégie politique visant à rapprocher les conservateurs et les libéraux, un projet rendu crédible par l’émergence au sein du parti républicain de la figure de Barry Goldwater, et qui n’a pas été sans effets, dans la moyenne durée, sur les milieux ayant entourés Ronald Reagan lors de son accession à la présidence des USA.

De nos jours, pour quelqu’un comme Clark Ruper, cette stratégie fusionniste serait obsolète et devrait, du point de vue libéral, être remplacée par une stratégie d’influence tous azimuts, aussi bien à destination de la gauche que de la droite.

Néanmoins, en dépit de l’apparition de courants conservateurs plus interventionnistes (comme le néo-conservatisme), le conservatisme nord-américain demeure fortement imprégné de valeurs libérales, comme le montrent les tentatives récentes, de Robert J. Guenther à Andrew Coyne et de Matthew Dragonette à Kay Coles James, d’en synthétiser les principes.

Sur le web

  1. Au sujet de laquelle on pourra lire Marie-Claude Esposito, « Le moment Thatcher », in Dominique Barjot, Olivier Dard, Frédéric Fogacci et Jérôme Grondeux (dir.), Histoire de l’Europe libérale. Libéraux et libéralisme en Europe (XVIIIe – XXIe siècle), Nouveau Monde Éditions, 2016, 359 pages, pp.299-317.
  2. Guizot passe fréquemment pour un dirigeant libéral. À tort, comme le montrait Michel Leter dans « Éléments pour une étude de l’école de Paris (1803-1852) », chapitre in Philippe Nemo et Jean Petitot (dir.), Histoire du libéralisme en Europe, Paris, Quadrige/PUF, 2006, 1427 pages, pp.429-509, p.483 en particulier.
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