La politique spatiale de Macron ne créera pas nos Elon Musk

Elon Musk GTC 2015 by NVIDIA Corp (CC BY-NC-ND 2.0) — NVIDIA Corp, CC-BY

Par Pierre Brisson.

Emmanuel Macron s’intéresse à l’Espace. C’est bien. Mais ne pourrait-il laisser les Français s’y intéresser tout seuls et les entreprises pratiquer une concurrence libre et non faussée ?

Puisque nous sommes en période électorale on voit encore une fois, que la politique du président de la République est une petite pincée de milliards par-ci, une petite pincée par-là. Il s’agit de distribuer de l’argent qu’il n’a pas (c’est-à-dire que les Français n’ont pas) en demandant qu’il soit dépensé comme lui, monarque républicain, l’entend. Et tant pis si l’entreprise qui le reçoit a failli parce que ses dirigeants n’ont pas su ou voulu prendre les bonnes décisions.

Le travers étatiste

Ce qui se passe dans le domaine spatial est une excellente illustration de ce travers étatiste, centralisateur et inutile puisqu’il ne traite pas les vrais problèmes qui sont des problèmes de direction d’entreprise. Autant jeter 1,5 milliard à la mer ou, plutôt, envoyer les billets dans l’espace comme Elon Musk y a envoyé une voiture (mais c’était un test).

La France spatiale est dans une situation catastrophique à cause de ses rigidités et plus généralement du système. Une quasi-administration, ArianeGroup, dirigée par d’excellents ingénieurs issus des meilleures écoles européennes, c’est-à-dire françaises, allemandes, espagnoles, fait, année après année, un travail d’excellente qualité… sans aucune imagination et dans un cadre dantesque qui condamnerait à une situation non-concurrentielle n’importe quelle entreprise.

Il s’agit en effet d’utiliser toutes les ressources européennes en ménageant les susceptibilités de chacun, non seulement au niveau des entreprises partenaires mais bien sûr des États puisque le secteur est « stratégique », ce qui signifie sous contrôle public. Les États restent indirectement actionnaires au travers d’Airbus, certes minoritaires mais toujours directifs, étant donné la dilution du capital dans le public. En fait un énorme machin ingérable pour ne pas dire une machine de Shadocks.

Après s’être moqué du cow-boy Elon Musk qui voulait faire une fusée réutilisable (j’entends encore les rires et je vois les sourires condescendants de ces aristocrates de nos grandes écoles d’ingénieurs jugeant sans même le nommer les prétentions de ce manant ignorant), ces cadres brillants qui dirigent ArianeGroup ont finit par se rendre à l’évidence.

La crainte de l’innovation c’est un handicap, la récupération des fusées c’est possible, la réutilisation ça marche, le travail à plusieurs réparti dans toute l’Europe c’est un facteur de complications organisationnelles et logistiques coûteuses évidemment moins efficaces que l’intégration verticale que chérit Elon Musk.

Les vols habités ne doivent pas être sous-estimés

Par ailleurs l’astronautique ce n’est pas que les vols robotiques. Les vols habités avec objectif non-strictement scientifiques ne sont pas à écarter dédaigneusement comme une activité non-noble sous prétexte que nous ne sommes pas des guignols désireux de refaire On a marché sur la Lune.

Le résultat c’est que la part du marché de SpaceX est de plus en plus importante et que celle d’ArianeGroup, dont les produits sont commercialisés par Arianespace (74 % ArianeGroup), l’est de moins en moins. En 2020 les Américains ont fait 44 lancements (quatre échecs), les Chinois 39 (quatre échecs), les Russes 17, les Européens 5 (3 Ariane 5 et deux mini lanceurs Vega dont un échec Vega), les Japonais 4, les Indiens 2. Sur les 44 lancements américains, 29 l’ont été par SpaceX dont 9 en réutilisation des lanceurs.

Mais au-delà de la situation telle qu’elle est, regarder l’évolution qui y a conduit fait blêmir (si on est Européens et Français en particulier). Arianespace, créée en 1980, a été le premier lanceur de satellites commerciaux en 1984 et elle a effectué 288 lancements pour lancer 1021 satellites sur 41 ans.

Mais SpaceX, petite société créée par un « aventurier » (c’est ainsi qu’on le considère chez nous, et ce n’est pas flatteur), arrivée sur le marché des lanceurs moyens en 2010 avec son Falcon 9, en a effectué 129.

Arianespace stagne, SpaceX s’envole :

  • Pour Arianespace, en 2021 trois lancements dont une seule Ariane 5 et deux Vega (contre 11 en 2016, en 2017, en 2018, et 9 en 2019).
  • Pour SpaceX : 8 lancements en 2016 ; 18 en 2017 ; 21 en 2018 ; 13 en 2019 ; 29 en 2020 ; déjà 23 en 2021…et son carnet de commandes est plein.

Le résultat c’est qu’ArianeGroup utilise toujours son Ariane 5 qui a remplacé Ariane 4 en 1995 et que le nouveau lanceur, de puissance moyenne, Ariane 6 ne sera disponible qu’en 2022 bien que l’étude en ait commencé en 2012, qu’il n’est toujours pas réutilisable et restera toujours non compétitif.

Le résultat c’est que nous sommes toujours incapables de lancer des vols habités. Nos ATV (Automated Transfer Vehicle) qui ont approvisionné l’ISS cinq fois de suite étaient des merveilles de technologie mais ils ont été abandonnés au profit du Cygnus des Américains, Northrop Grumman Innovation System, en 2015. À partir de là on aurait pu continuer à parité avec les Américains et/ou développer un module européen habitable mais vous pensez bien que nous n’allions pas nous abaisser comme le fait SpaceX à vouloir y faire voyager des hommes.

Le réveil douloureux d’Emmanuel Macron

Alors Emmanuel Macron se réveille, après plus de quatre années de présidence. Il donne vraiment l’impression qu’il doit s’occuper de tout et le plus grave c’est que c’est peut-être vrai puisqu’avec les ponctions opérées par les impôts et taxes divers, l’État concentre la fortune du pays et doit bien la redistribuer. Et que l’État, c’est lui.

C’est terrible car comment un homme qui s’occupe de tout pourrait-il vraiment s’occuper aussi du choix de la politique de lancements de fusées ? Cette politique devrait être le choix d’un chef d’entreprise digne de ce nom qui connait son métier et qui est responsable, non pas devant les États mais devant ses clients et de vrais actionnaires.

Le résultat c’est qu’Emmanuel Macron s’occupe de l’espace superficiellement, comme du reste, probablement en écoutant les conseils de spécialistes ayant raté le dernier tournant technologique, et les avant-derniers aussi.

La manne présidentielle est, selon les mots du président rapportés par Air et Cosmos, pour « les mini-lanceurs réutilisables – qui est un objectif qu’on doit pouvoir atteindre d’ici 2026 –, mais aussi, les micro, minisatellites, les constellations de demain, et l’ensemble des innovations technologiques et de services qui sont au cœur justement de ce nouvel espace. »

Bref, nous courons après ceux qui sont déjà partis, qui ont réussi et qui ne nous attendrons pas. Ce qui est significatif c’est qu’on croit aux petits lanceurs moins puissants alors que Space X a développé avec succès (il a volé une fois en 2020 et deux fois en 2021) outre un lanceur moyen, Falcon 9, un lanceur lourd, Falcon Heavy ; sans compter le lanceur super-lourd, Starship, en développement.

Et ce qui est remarquable c’est que ces lanceurs sont modulaires donc encore plus économiques puisqu’un élément de l’un peut servir à l’autre. Le mini lanceur voulu par Emmanuel Macron est peut-être intéressant commercialement par sa souplesse (on n’a pas besoin d’avoir plusieurs satellites pour faire un lancement) mais il est aussi de capacités plus limitées.

Pas question d’entreprendre des missions d’explorations lointaines ou de positionner des télescopes lourds en orbite. Pas question non plus de se lancer dans les vols habités. On joue petit bras en montrant des muscles qu’on n’a pas.

Le raté du système européen

Enfin, il faut être clair, les mini-lanceurs ce n’est pas ArianeGroup, c’est la filiale Vega de la société italienne Avio et c’est Rocket Factory Augsbourg, la filiale de MT Aerospace elle-même filiale de OHB, groupe allemand. En fait l’orientation voulue par Emmanuel Macron c’est l’acte de décès d’Ariane 6 qui était quand même davantage français et la suite du fleuron Ariane 5. N’aurait-il pas mieux valu encourager la direction d’ArianeGroup à faire une Ariane 6 réutilisable plutôt que d’aider l’Allemagne et l’Italie qui se débrouillent très bien toutes seules pour faire leurs petits lanceurs ?

C’est le système européen/français qui a raté, par morgue, par esprit de clan, par dédain de la science économique (répondre à la demande et vendre plus au meilleur coût). Il aurait mieux valu laisser le secteur s’organiser librement, laisser l’argent entrer dans l’entreprise sans prélever trop d’impôts car il est plus important à une entreprise de gagner de l’argent et de le garder pour réinvestir, que de payer des impôts à un État qui a toujours de mauvaises raisons de le dépenser.

Il aurait mieux valu permettre en France le développement d’un capitalisme privé susceptible de prendre des risques directement ou via des fonds de pension en n’imposant pas les plus-values sur actions et en ne taxant pas à niveau spoliateur les successions, plutôt que d’encourager les gens à acheter des titres d’assurances-vie représentatifs d’emprunts d’État.

Sans doute aurait-il fallu également avoir en France un capitaliste passionné pour prendre les rênes d’une entreprise comme ArianeGroup et, même s’il n’avait pas suivi le meilleur cursus, capable d’imaginer des innovations audacieuses et les tenter en sortant des paradigmes appris à l’école.

La France s’est rigidifiée. Ce n’est plus le pays de la liberté, c’est le pays des gestionnaires ou des fonctionnaires, au mieux des techniciens, non des inventeurs. On le paye, dans tous les domaines. Et ça ne sert à rien de donner des coups de pouce financiers. Avec ce quinquennat, ça commence à faire beaucoup. Si ces dépenses ne parviennent pas à créer de nouvelles richesses, elles n’auront fait qu’appauvrir le pays. Ce sont les hommes qui comptent avec leur liberté de penser et d’agir, même en économie. Laissez-les vivre !

Elon Musk doit trembler après avoir appris la nouvelle politique spatiale d’Emmanuel Macron !

 

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