« Les startups sont au carrefour des défis du XXIe siècle »

Un entretien avec Philippe Englebert, conseiller entreprises du président de la République, Emmanuel Macron et auteur du livre Les Startups en France, aux éditions Que sais-je ?

À l’occasion de la sortie de son livre Les Startups en France, Philippe Englebert le conseiller entreprises d’Emmanuel Macron, s’est entretenu avec Corentin Luce pour dresser un état des lieux de l’écosystème français et expliquer cette transformation profonde de notre société, derrière les anglicismes à profusion et les effets d’annonce.

Diplômé de l’ESCP et de Sciences Po, Philippe Englebert a commencé sa carrière comme banquier d’affaires chez Goldman Sachs. Après une expérience à la Direction générale du Trésor sur le financement des entreprises et comme conseiller sur les questions technologiques au ministère de l’économie et des finances, il est aujourd’hui conseiller entreprises du Président de la République, Emmanuel Macron.

Corentin Luce : vous commencez votre ouvrage par préciser les difficultés et embûches conceptuelles pour le terme de startup. Est-il malgré tout possible de le définir succinctement ?

Philippe Englebert : Oui, bien sûr ! Les startups ne doivent pas être un concept ni un monde d’initiés. C’est tout l’objet de mon livre. Je dirais simplement que c’est une jeune entreprise innovante et en forte croissance.

Vous rappelez le rôle de catalyseur, non de créateur, de la Covid-19 en matière de numérisation de l’appareil productif et de la société. Dans quelle mesure ?

Oui la numérisation a été enclenchée bien avant la Covid-19 mais la pandémie a été un catalyseur d’une part en accélérant des comportements enclenchés auparavant, comme le télétravail ou les commandes en ligne, dans la restauration par exemple, d’autre part en initiant d’autres pratiques du fait du confinement et qui depuis perdurent.

Par exemple, en quelques semaines, le nombre de téléconsultations de professionnels de santé est passé de quelques milliers à plusieurs centaines de milliers. Elle a ainsi pu révéler le retard de certaines entreprises en matière de numérisation qui depuis ont pour beaucoup pris la mesure du besoin d’accélérer.

En quoi les startups sont-elles au carrefour des enjeux du 21ème siècle, selon vous ?

Le XXIe siècle est marqué par deux transitions majeures pour nos sociétés et nos économies : la transition numérique et la transition écologique. Les startups sont naturellement au cœur de la transition numérique. Elles proposent déjà de nombreuses solutions permettant de numériser de nombreux pans de notre quotidien ou de celui des entreprises.

Doctolib offre par exemple une solution de gestion d’agenda des professionnels de santé et de prise de rendez-vous pour les patients. Ankorstore est une place de marché jouant le rôle de grossiste en ligne pour de nombreux petits commerces. Les exemples sont nombreux. S’agissant de la transition écologique, je ne crois pas à la décroissance.

Si les changements de comportement ont un rôle dans la réduction de notre impact environnemental et qu’il ne faut pas tomber dans le solutionnisme technologique, je suis convaincu que l’innovation permettra de résoudre de nombreux défis écologiques.

Ce seront des technologies de rupture dans la mobilité, l’alimentation ou la décarbonation de l’industrie que seules des startups pourront faire émerger. Regardez la filière qui est en train d’émerger en France de transformation d’insectes en protéines pour animaux avec Ynsect, Innovafeed et Agronutris. Dans les batteries électriques, il y a des pépites comme Verkor ou Northvolt.

Dès votre introduction, vous présentez un paradoxe : alors que l’attention médiatique et politique se concentre sur les grandes entreprises du numérique, alias GAFAM en Occident et autres BATX pour l’Asie, les startups inondent de plus en plus notre quotidien… Comment l’expliquez-vous et cela ne risque-t-il pas de détourner les politiques publiques à l’avenir ?

Il est indéniable que les services des GAFA font partie notre quotidien (un peu moins les BATX qui sont, pour le moment, plus focalisés sur l’Asie) : moteur de recherche, réseaux sociaux, achats en ligne, etc. Mais c’est aussi de plus en plus le cas pour les produits et services de nos startups françaises.

Plus d’un Français sur deux utilise au moins une fois par mois un produit d’une startup du Next40. Et ce ne sont pas que les Parisiens qui sont inondés par les publicités pour ces startups dans les transports en commun. Très concrètement, c’est du covoiturage avec BlaBlaCar, de l’assurance habitation avec Luko ou santé avec Alan, de la recherche de stage et d’emplois sur JobTeaser, de la formation en ligne sur Openclassrooms, etc.

Le livre regorge d’exemples. Pour les GAFA et les BATX, la politique publique vise à réguler ces géants de la tech qui posent de nombreux défis en matière de concurrence, respect de la vie privée, désinformation, etc. Des textes sont ainsi en discussion au niveau européen.

Pour les startups de la French Tech, l’État a pour objectif de créer les conditions, en particulier en matière de normes et de financement, de leur émergence, partout sur le territoire, et ensuite de rendre possible que certaines d’entre elles deviennent des leaders mondiaux. Beaucoup d’argent y est consacré avec les programmes d’investissement d’avenir et encore plus avec le plan France 2030 présenté par le Président de la République.

En matière de politiques publiques, les enjeux sont donc différents et je ne crois pas que le gouvernement fasse le choix de l’un par rapport à l’autre. Comme je l’explique dans le livre, je pense que la souveraineté technologique repose sur deux jambes : la régulation des grands acteurs et la capacité à faire émerger des leaders technologiques.

Vous recensez trois items (la recherche d’un modèle d’affaires, un modèle d’affaires industrialisable, un modèle assurant une très forte croissance) permettant de dresser les particularités du modèle de développement des startups. Le dernier que vous avez identifié, à savoir une très forte croissance, peut-il conduire à des bulles spéculatives ?

J’évoque en effet ce point dans le livre car beaucoup de monde a en tête la bulle Internet du début des années 2000 et on entend souvent que les valorisations des startups n’ont aucun sens.

Par exemple, la FinTech Revolut lancée en 2015 et qui a aujourd’hui des revenus de quelques centaines de millions d’euros vaut déjà près de 30 milliards d’euros soit plus que la Société Générale et ses dizaines de milliards de revenus. Au niveau global, les multiples de valorisation sont en moyenne à des niveaux plus raisonnables qu’en 2000 et surtout l’intensité technologique des startups est beaucoup plus forte.

On ne parle pas simplement de sites web. Il y a sans doute des excès et il faut traiter le bon grain de l’ivraie mais il faut se rappeler que ceux qui ont passé la bulle internet sont les géants technologiques d’aujourd’hui tels qu’Amazon (1997) et Google (1998).

Dès les premières pages, vous rappelez les mots de John Chambers dans un entretien avec Les Échos, en date du 3 janvier 2020 concernant le rôle majeur des startups pour réaliser des innovations de rupture avant de l’expliquer plus en détail. Cependant, le numérique (IA en tête) tel qu’il se dessine semble faire la part à la centralisation des données et des systèmes pour optimiser la création de valeurs, est-ce susceptible de changer la donne ?

Les données sont en effet au cœur de nombreux modèles d’affaires dans le numérique. Les Américains et les Chinois sont très dominants s’agissant des données des particuliers. En revanche, nous avons encore de quoi jouer en Europe sur certaines verticales comme les données de santé, qui sont assez centralisées en France, ou les données industrielles.

Par ailleurs, le numérique n’a pas le monopole de l’innovation de rupture. Dans le spatial avec les micro lanceurs, le nucléaire avec les petits réacteurs modulaires ou l’alimentation avec les protéines à base d’insectes, de nombreuses innovations de rupture sont en train d’émerger pour lesquelles la France est bien positionnée. Avec France 2030, des investissements massifs seront consacrés à ces filières, notamment aux acteurs émergents qui sont les plus porteurs d’innovations de rupture.

Précisément, le financement, nerf de la guerre, est le titre de votre chapitre II. Les chiffres peuvent suggérer que c’est en matière de fonds de capital-risque que le bât blesse dans le triptyque particuliers-État-fonds. Est-ce le cas ?

Il est vrai que les fonds de capital-risque français et plus largement européens sont de plus petite taille que leurs équivalents américains. En raison de leur petite taille et des règles de diversification des investissements, les fonds européens de capital-risque sont rarement capables de financer des tickets d’investissement dépassant 100 millions d’euros.

Un tel manque de fonds européens de taille suffisante est préjudiciable à l’autonomie stratégique européenne et au développement de nos licornes qui peuvent avoir plus de difficultés à se financer. C’est notamment le résultat du manque d’investisseurs institutionnels de très long terme en Europe.

L’État est ainsi plus présent en investissant lui-même dans les fonds et il cherche à mobiliser et attirer les grands investisseurs institutionnels français et étrangers dans cette classe d’actifs. C’est tout l’objet de l’initiative Tibi lancé par le président Emmanuel Macron en septembre 2019 et qui a permis de mobiliser six milliards d’euros auprès des assureurs français et qui porte aujourd’hui ses fruits avec des fonds dépassant les 500 mllions voire le milliard d’euros comme Eurazeo.

Près de neuf startups sur dix en possession du label French Tech 120 sont B2B alors que les mastodontes américains et chinois sont essentiellement B2C, est-ce un atout ou une faiblesse en matière de souveraineté technologique ?

Dans le livre, j’essaye d’expliquer cet écart de positionnement. Les startups B2C bénéficient souvent d’un effet de réseau, c’est-à-dire que l’intérêt du produit ou service augmente si d’autres personnes l’utilisent. Plus vous avez de connaissances sur un réseau social comme Facebook ou WeChat (Tencent), plus vous êtes incité à l’utiliser.

Afin de bénéficier de cet effet de réseau, il faut convaincre le maximum de personnes d’utiliser votre service. Il faut ainsi réaliser des investissements massifs pour communiquer auprès de la cible, qui est souvent très large du côté des consommateurs. Or, les startups européennes ont un accès plus difficile au financement.

Par ailleurs, les startups se focalisent naturellement sur leur marché national d’origine avant de s’internationaliser. Par rapport au marché français, ceux américains et chinois sont généralement suffisamment grands pour que leurs startups y atteignent la taille critique permettant de bénéficier d’effets de réseau ainsi que d’économies d’échelle, et de conquérir ensuite des marchés étrangers dans les meilleures conditions.

Néanmoins, je pense que la souveraineté repose sur l’équilibre des forces donc la distinction B2B/B2C est pour moi moins pertinente à partir du moment où nous développons par exemple des logiciels essentiels dans des chaînes de valeur pour faire tourner des économies étrangères.

Quel bilan faites-vous de la French Tech et quelles sont les pistes d’amélioration ?

Je pense que le bilan de la French Tech est très positif et le livre le présente de manière détaillée. Les levées de fonds ont quadruplé depuis 2017 pour atteindre près de 10 milliards d’euros cette année. Près d’une vingtaine de startups sont devenues des licornes depuis 2017 alors que la France n’en comptait qu’une poignée cette année-là.

Derrière ces milliards et la référence à une créature légendaire qui peuvent être abstraits voire indécents, il y a une réalité tangible : des dizaines de milliers d’emplois créés partout en France par les startups, et des services qu’utilisent quotidiennement de nombreux Français comme ManoMano, Lydia, BlaBlaCar ou Back Market.

Cependant, nous n’avons pas encore de géants technologiques comme les GAFA américains ou les BATX chinois. Pour ce faire, nous devons progresser en matière de financement, notamment d’introductions en bourse, et d’accès à un réservoir de talents plus large. La French Tech doit aussi plus s’ouvrir en matière de mixité, de diversité sociale et géographique, ce qui est aussi une réponse au besoin de recrutement.

Ce ne peut être un écosystème composé uniquement d’hommes blancs trentenaires parisiens. Je pense que l’idée de start-up nation, ce n’est pas une nation de privilégiés au sein de la nation mais bien celle de la nation toute entière qui bénéficient des retombées des startups.

Le président de la République a présenté le RGPD comme un atout face aux GAFA et BATX. Est-ce pertinent alors que la collecte, l’utilisation et la centralisation des données sont la matrice des mastodontes du numérique ?

Quand près de trois milliards de personnes dans le monde utilisent un réseau social pour communiquer et s’informer au quotidien, il ne me semble pas acceptable que les seules règles qui s’appliquent soient ses conditions générales d’utilisation. Les valeurs européennes ne sont pas les mêmes que celles des Américains ou des Chinois.

Les réglementations comme le RGPD ou les textes aujourd’hui discutés tels que le Digital Services Act et le Digital Market Acts, permettent de défendre nos valeurs en matière de respect de la vie privée, de protection des consommateurs ou de liberté d’expression.

Nous ne pouvons sacrifier nos valeurs sur l’autel des modèles d’affaires les plus profitables. Je note d’ailleurs que la Californie la transpose localement. Le RGPD est aussi un atout pour l’Europe car c’est une réglementation qui s’applique dans toute l’Union européenne, ce qui facilite sa mise en œuvre pour les entreprises.

Plus globalement, est-ce que la France et l’Europe ne tuent pas à petit feu ces futurs GAFAM en raison d’une législation protéiforme de plus en plus contraignante en matière de numérique (Digital Services Act, Digital Markets Act…) ?

Je ne crois pas. Au plan national, je pense que ces dernières années l’État a été un véritable partenaire des startups. De nombreuses réglementations ont été modifiées ces dernières années pour libérer l’innovation, casser les rentes et faciliter la croissance des entreprises comme avec la loi PACTE qui a simplifié les seuils par exemple, ou l’accompagnement administratif dont bénéficient les startups du Next 40 / French Tech 120.

Au niveau européen, les textes qui sont aujourd’hui discutés visent plutôt à défendre nos valeurs face à des géants hégémoniques qui aujourd’hui décident comment nous communiquons, ce que nous pouvons voir ou ne pas voir. Ces réglementations ont vocation à être appliquées différemment selon la taille de l’entreprise, ce qui est une approche équilibrée pour ne pas freiner l’émergence d’acteurs technologiques européens.

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