Le revenu universel, le mirage de la liberté réelle

OPINION : le revenu universel est financé par un impôt, une contrainte économique imposée aux autres. Il constitue donc une atteinte à la liberté individuelle.

Par Elie Blanc.

Lors des prochaines élections, l’instauration d’un revenu universel (ou revenu de base) pourrait refaire l’objet de débats.

À première vue, l’idée peut paraître séduisante. Notre système d’aides sociales est complexe, injuste et désincite au travail. Pourquoi ne pas le remplacer par un revenu assuré à tous sans conditions ? Ce fonctionnement serait à la fois plus simple, plus transparent et inciterait davantage à la recherche d’emploi.

Avant de s’engager dans un débat sur l’utilité d’un tel changement, il est nécessaire de se demander si une telle mesure serait moralement acceptable. Pour le revenu universel, la réponse paraissait assez vite trouvée (du moins pour un libertarien) : ce montant alloué par l’État a donc été prélevé par l’impôt et suppose par conséquent une atteinte à la propriété privée dont il convient de s’indigner.

Pourtant, de manière surprenante, des libéraux comme Gaspard Koenig ne soutiennent pas le revenu de base pour sa légitimité morale. Ils se détachent de cette approche classique en termes de droits naturels pour suivre une approche en termes de « liberté réelle » :

Il s’agit de passer d’une conception formelle de la liberté à une conception libérale de la liberté réelle, qui éliminerait l’idée de contrainte économique.

Ce glissement conceptuel est selon moi intellectuellement très discutable et moralement extrêmement dangereux.

Une mauvaise définition de la liberté

Pour Gaspard Koenig, la liberté se comprendrait donc comme une absence de contraintes, ou du moins celles-ci rendraient impossible la réalisation d’un choix libre et éclairé.

Il poursuit ainsi :

On ne pourra pas dire « je me prostitue parce que je n’ai pas le choix », et les débats sur l’interdiction de la prostitution n’auront plus lieu d’être puisque l’argument de la contrainte économique sera caduque.

Malheureusement, on comprend mal comment suivre une démarche cohérente à partir d’une telle définition. Selon cette même définition, le revenu universel est financé par un impôt qui est également une contrainte économique imposée aux autres, et qui constitue donc une atteinte à leur liberté.

Selon cette logique, on pourrait donc au mieux rendre libre un individu en asservissant un autre individu, ce qui est moralement difficilement défendable.

En outre, considérer les contraintes qui s’imposent à nous comme des obstacles à notre liberté est très discutable.

Lorsque Robinson arrive sur son île, cesse-t-il d’être libre parce qu’il doit remplir son estomac qui crie famine ou parce que la pluie l’oblige à construire un abri ? Non seulement les contraintes auxquelles il doit faire face ne bornent pas sa liberté, mais elles lui donnent au contraire un moyen de s’exprimer. Seul, il est bien libre de choisir quels besoins satisfaire en priorité et par quels moyens. C’est précisément le fait de devoir choisir qui permet à son libre-arbitre de se manifester.

En réalité, la liberté ne trouve de limites que dans la présence d’autrui, seule la contrainte exercée par un autre peut être comprise comme une atteinte à notre liberté.

Dire de la prostituée qu’elle n’est pas libre d’exercer ce métier n’a de sens que si et seulement si elle y est contrainte par quelqu’un. Dire qu’elle n’est pas libre car c’est le meilleur moyen pour elle de répondre à ses besoins est un non-sens.

Cette conception nouvelle de la liberté n’est en réalité qu’un constructivisme, une volonté de transformer la société selon un modèle arbitraire, quitte à sacrifier les droits les plus fondamentaux.

Qui ne peut conduire qu’à la tyrannie

N’ayons pas peur des mots, la définition de Gaspard Koenig est une conception non pas libérale, mais marxiste1 de la liberté qui voudrait libérer l’Homme des déterminismes qui pèsent sur lui et dont il serait incapable de se défaire. Le concept de « liberté réelle » n’est d’ailleurs pas sans rappeler les militants d’extrême gauche et leur « égalité réelle ».

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de rejeter la conception habituelle de la liberté ou de l’égalité en termes de droits pour promouvoir une liberté ou une égalité que l’on pourrait réellement observer empiriquement. Remarquons d’emblée qu’il s’agit là d’une imposture intellectuelle évidente. La liberté et l’égalité étant des idées, elles ne peuvent avoir de réalisations concrètes observables. Personne ne pourra jamais voir d’atomes de liberté ou partir d’une situation concrète pour affirmer que « c’est ça la liberté » ou « c’est ça l’égalité »

La sociologie moderne, souvent empreinte de marxisme, suit exactement la même logique : les sociologues défendent l’idée que les individus sont déterminés par des facteurs sociaux indépassables, ce qui leur permet de demander une intervention de l’État afin de rétablir la justice sociale ; ou plus récemment l’égalité entre les sexes.

En effet, si l’on parvient à démontrer que les pauvres le sont uniquement parce qu’ils sont nés pauvres et que les riches le sont parce qu’ils sont nés riches, alors toute inégalité de revenus devient insupportable, puisqu’elle n’est plus une conséquence du mérite mais de la chance à la loterie des naissances. Le déterminisme est donc le terreau intellectuel idéal pour la mise en place d’une société communiste.

Cette représentation de la société est à rejeter avec la plus grande fermeté pour plusieurs raisons. La plus évidente est que nous sommes tous a priori dotés d’un libre-arbitre qui nous permet de dépasser ces déterminismes.

La prostituée qu’évoque Koenig n’avait-elle vraiment pas d’autres choix, ne pouvait-elle absolument pas chercher d’autres moyens pour parvenir à subvenir à ses besoins ? A priori, elle estime que pour elle la prostitution est le meilleur moyen de gagner sa vie. Et même si cela peut paraître sévère, quand bien même nous aurions toutes les raisons de penser qu’effectivement aucune alternative ne s’offrait à elle, il nous faut malgré tout considérer que ce choix est le fruit de son libre-arbitre, sans quoi nous prenons le chemin certain de la tyrannie par la recherche permanente d’une justice sociale illusoire et arbitraire.

En effet, même s’il était certain que la prostituée n’avait pas d’autres choix, cela ne justifierait en rien que soit ponctionné le revenu d’autres individus qui ne sont en rien responsables de sa situation. L’obligation de l’aider est peut-être éthique, mais elle ne doit surtout pas être d’ordre légal. Une obligation légale ouvrirait la porte à tous les abus et ne permettrait pas de vivre en société.

En effet, si on commence à admettre que certaines situations contraignent complètement nos choix dans le domaine économique, pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement au domaine pénal ? Dès lors, pourquoi toujours condamner un criminel si ce dernier justifie qu’il vit dans un contexte économique ou social (ou tout autre élément extérieur à sa volonté) qui a complètement contraint son choix ?

Kant répond à cette question dans Critique de la raison pure. Il explique qu’il faut nécessairement supposer que les individus conservent toujours au moins une part de libre-arbitre, non pas parce qu’il est absolument certain que cette hypothèse soit toujours vérifiée, mais parce que cette hypothèse est indispensable pour vivre en société.

Il écrit à propos des motivations d’un homme jugé pour avoir menti :

Or, bien que l’on croie que l’action soit déterminée par là, on n’en blâme pas moins l’auteur et cela, non pas à cause des circonstances qui ont influé sur lui ; car on suppose qu’on peut laisser tout à fait de côté ce qu’a été cette conduite et regarder la série écoulée des conditions comme non avenue, et cette action comme entièrement inconditionnée par rapport à l’état antérieur, comme si l’auteur commençait absolument avec elle une série de conséquences. Ce blâme se fonde sur une loi de la raison où l’on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et a dû déterminer autrement la conduite de l’homme indépendamment de toutes les conditions empiriques nommées.

Toute société qui ne reconnaîtrait pas que les citoyens sont présumés libres et responsables de leurs actes s’autorise à violer les droits naturels et ne peut que sombrer dans la tyrannie et la violence. Il faut donc renoncer à considérer les contraintes et les déterminismes comme des obstacles mais plutôt comme des moyens d’expression de notre liberté.

La vidéo de liber-thé, qui présente les arguments pour et contre sur le revenu universel :

Concours du mois, liber-thé fait gagner Capitalisme et liberté de Milton Friedman

 

  1. Dans Critique de l’économie politique Marx explique que « ce n’est pas la conscience qui détermine les Hommes, mais c’est leur existence sociale qui détermine leur conscience ».
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