La sécurité n’est pas la liberté

108th Session of the International Labour Conference by UN Geneva (Creative Commons CC BY-NC-ND 2.0) — UN Geneva, CC BY-NC-ND 2.0

Plutôt que de se concentrer sur la sécurité, il est important de défendre la liberté individuelle, la seule qui vaille, de façon inconditionnelle.

Par Vilfredo Burgess.

« La sécurité est la première des libertés ». On s’est formalisé de ce que Emmanuel Macron ait employé cette formule sous prétexte qu’elle s’est jadis trouvée dans la bouche de Jean-Marie Le Pen. Là n’est pas le problème. On peut passer un temps inutile à s’attacher à ne pas employer les mêmes « éléments de langage » de tel ou tel adversaire politique, mais ce ne sont que des mots.

Ce qu’il me paraît d’abord plus important de souligner est que la hiérarchie des libertés implicite dans l’expression est arbitraire. Cet arbitraire est contradictoire avec le principe même de liberté. Si nous ne sommes pas libres de prioriser nos besoins, par exemple, de santé, sur nos besoins en sécurité, alors la liberté est vidée de son contenu.

La liberté au singulier plutôt que les libertés plurielles

Plus encore, quel est encore le sens de parler de « libertés » au pluriel ? Dans les art. 2 (où la liberté vient avant la sûreté, tiens), 4 et 11 de la Déclaration des droits de l’Homme, la liberté apparaît au singulier. On peut la définir de plusieurs façons : la susdite déclaration parle de pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui. On peut aussi la définir, dans le sillage de Montesquieu, comme le pouvoir de faire ce que l’on doit. On ne voit dès lors pas très bien quel sens il y aurait à distinguer des libertés, encore moins si c’est pour les hiérarchiser.

Enfin, la sécurité n’est pas une liberté pour la bonne raison que c’est un bien. Les économistes la caractérisent même généralement comme un « bien public », c’est-à-dire qui ne peut être fourni que par une autorité centrale. Or nous sommes libres de consommer les biens que nous désirons dans les quantités que nous désirons.

Les liens entre la sécurité et la liberté

Ce qu’une interprétation plus charitable de l’expression employée par Emmanuel Macron pourrait signifier, c’est que la provision de la sécurité est « première » dans le sens où elle est la condition nécessaire (sinon suffisante) à l’épanouissement de la liberté individuelle. C’est, dans une version vulgarisée, le modèle de Hobbes. Mais là encore, l’argument est circulaire : si la sécurité est une liberté, elle ne peut être la condition de son propre épanouissement.

Une application de ce type de raisonnement se trouve dans l’article de Randall G. Holcombe, « Government : unnecessary but inevitable » (2004), où il explique qu’il ne peut y avoir d’enrichissement de la société si la sécurité n’est pas d’abord assurée. Pourquoi ? Parce que les membres improductifs voleraient les membres productifs de la société. Non seulement c’est toujours le cas aujourd’hui, et on n’entend pas Holcombe se plaindre, mais il faudrait déjà que de la richesse soit produite pour qu’il y ait quelque chose à voler. Ainsi, vouloir fonder la liberté sur la sécurité ou quoi que ce soit d’autre qui, tout en n’étant pas la liberté elle-même, la présuppose, aboutit à un cercle.

À l’heure où Marine Le Pen fait campagne sur les « libertés chéries », un slogan qui pervertit le singulier de La Marseillaise, il est important de défendre la liberté individuelle, la seule qui vaille, de façon inconditionnelle.

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