Métaux lourds et désinformation : difficile d’y échapper

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Santé Publique France a publié des résultats plutôt rassurants sur l’imprégnation des Français aux métaux lourds. Mais la peur a pris le dessus.

Par André Heitz.

Santé Publique France a publié des résultats plutôt rassurants sur l’imprégnation des Français aux métaux lourds. Mais il a suffi de quelques remarques incidentes pour créer de la peur et de l’indignation  chez certains médias et sur les réseaux dits sociaux.

Le 1er juillet 2021, Santé Publique France a publié les résultats du deuxième volet de l’étude de l’exposition de la population française aux métaux issus du volet biosurveillance d’ESTEBAN (Étude de santé sur l’environnement, la biosurveillance, l’activité physique et la nutrition), bien sûr avec un communiqué de presse à la clé.

Un communiqué de presse factuel

En résumé :

« Cette étude a permis de décrire l’exposition à 27 métaux et de mesurer leur présence dans l’organisme des adultes, et pour la première fois à l’échelle nationale chez les enfants. Cette nouvelle photographie des imprégnations souligne que l’ensemble de la population est concerné. Il est donc nécessaire de maintenir les études de biosurveillance pour suivre l’évolution des expositions aux métaux et poursuivre les mesures visant à les réduire, en agissant en particulier sur les sources d’exposition, compte tenu de leurs effets néfastes sur la santé (cancérogénicité, effets osseux, rénaux, cardiovasculaires, neurotoxiques…). »

C’est factuel, même si le râleur invétéré peut insinuer que c’est aussi un appel pressant à poursuivre le financement du programme et qu’on y a instillé une dose d’anxiogenèse.

Des études de bonne facture sur les métaux lourds

Les études – il y a huit documents téléchargeables à partir du communiqué de presse – sont de bonne facture et n’appellent guère de critiques, contrairement à l’expertise « Pesticides et effets sur la santé : Nouvelles données» de l’INSERM. Celle-ci avait adopté une clé de lecture et d’évaluation concluant à l’existence de présomptions de liens entre pesticides et atteintes à la santé sur des bases en dernière analyse minces : pour une « présomption forte » par exemple, il suffisait d’une méta-analyse de bonne qualité ou plusieurs études de bonne qualité et d’équipes différentes, montrant des associations statistiquement significatives (associations qui ne sont pas encore des relations de cause à effet). Malgré cela, correctement interprétée, cette expertise de l’INSERM est plutôt rassurante. C’est ce que nous avons vu dans « Pesticides et effets sur la santé : nouvelles données, cadeau aux marchands de peur ».

Il en est – ou en serait – de même des études sur l’imprégnation des Français aux métaux lourds.

Le cheminement intellectuel est ici plutôt simple.

On mesure l’imprégnation de la population (un échantillon représentatif de la population générale composée de 1104 enfants et 2503 adultes, âgés de 6 à 74 ans) à tel ou tel métal ; on compare avec des valeurs de référence plutôt bien établies ; à l’aide d’un questionnaire sur le mode de vie et notamment les habitudes de consommation, on cherche les sources de métal ; le cas échéant, on prodigue des recommandations aux autorités sanitaires ou aux consommateurs.

Des résultats grosso modo conformes à ce que l’on sait déjà

Il est inutile de paraphraser les résultats restitués dans le communiqué de presse :

« Les principaux résultats montrent que :

  • l’exposition de la population à ces métaux concerne l’ensemble des participants adultes et enfants (plus de 97 % à 100 % de détection) ;
  • les niveaux mesurés chez les adultes étaient similaires en mercure dans les cheveux et nickel urinaire par rapport à ceux mesurés dans l’étude ENNS (Étude Nationale Nutrition Santé) en 2006-2007 ;
  • les niveaux mesurés chez les adultes étaient plus élevés en arsenic, cadmium et chrome que ceux mesurés dans l’étude ENNS en 2006-2007. Cette évolution était cohérente pour le cadmium et le chrome avec celle observée dans les études de l’alimentation totale (EAT1 et EAT2) de l’Anses ;
  • par ailleurs, les niveaux mesurés que cela soit pour l’enfant ou l’adulte en France étaient plus élevés que ceux retrouvés dans la plupart des pays étrangers (Europe et Amérique du Nord) sauf pour le nickel et le cuivre. »

Et, pour les sources :

Les déterminants de l’exposition mesurés, principalement alimentaires, étaient similaires à ceux observés dans la littérature :

  • la consommation de poissons et de produits de la mer influençait les concentrations en arsenic, chrome, cadmium et mercure ;
  • la consommation de céréales, celles en cadmium et lorsqu’elles provenaient de l’agriculture biologique, celles en cuivre ;
  • la consommation de légumes issus de l’agriculture biologique, celle en cuivre.

D’autres déterminants connus ont également été observés :

  • la consommation de tabac augmentait les concentrations en cadmium et cuivre ;
  • les implants médicaux, celles en chrome ;
  • les plombages, celles en mercure urinaire. »

Des résultats plutôt rassurants… dans l’ensemble

Il n’y a rien d’étonnant à en trouver dans la quasi-totalité de la population. C’est le résultat de l’ubiquité de la présence de métaux lourds dans notre environnement – d’origine naturelle ou anthropique – et de la sensibilité des méthodes d’analyse modernes. Par exemple, pour le cadmium, la limite de quantification (LOQ) dans l’urine était de 0,005 µg/L ; cela correspond à 15 milligrammes dans une piscine olympique de 3000 m3.

Le communiqué de presse relève toutefois, en quelque sorte avec flegme que :

« Des dépassements de valeurs-guide sanitaires ont été observés au sein de la population d’après l’étude Esteban pour l’arsenic, le mercure, le plomb et plus particulièrement le cadmium avec un peu moins de la moitié de la population adulte française qui présentait une cadmiurie supérieure à la valeur recommandée par l’Anses. »

Mais, là encore, les valeurs-guides sont fixées à des niveaux très protecteurs.

Voici ce que dit le rapport (HBM = human biomonitoring value) pour le cadmium, le plus gros fauteur de troubles, chez les enfants :

 

« Seuil HBM I : Sur les 1052 enfants, 183 soit une prévalence en population de 18,14 % [14,22 % ; 22,06 %] avaient des concentrations en cadmium urinaire supérieures à 0,5 µg L-1, seuil HBM I. Ce seuil représente la concentration en cadmium urinaire en dessous de laquelle, il n’y a aucun risque d’effets défavorables sur la santé selon les connaissances du moment.

Seuil HBM II : Sur les 1052 enfants, 3 avaient des concentrations en cadmium urinaire supérieures à 2 µg L-1 (HBM II). La valeur HBM-II représente la concentration en cadmium au-dessus de laquelle il y a un risque accru d’effets défavorables sur la santé chez les individus sensibles de la population générale et, par conséquent, un besoin aigu de mesures de réduction d’exposition et le recours à des soins ou conseils sanitaires. »

Chez les 2419 adultes, 269 (soit 12,15 % de la population) dépassaient le seuil HBM I (1 µg/L) et 2 individus, le seuil HBM II (4 µg/L).

Un ton médiatique qui fait peur

Mais voilà : une « imprégnation » (17 occurrences dans le communiqué de presse) devient si facilement une « contamination » qui est de plus généralisée. Les dépassements, les augmentations par rapport à des études antérieures, des niveaux plus élevés que dans d’autres pays… il n’en fallait pas plus pour déclencher l’hystérie.

Nous accorderons, presque de manière routinière, la palme au Monde, pages Planète, avec dans la version électronique : « Arsenic, cadmium, chrome… Tous les Français sont contaminés aux métaux lourds, y compris les enfants ».

Le Figaro, par exemple, n’est pas en reste avec en titre : « Mercure, arsenic, cuivre : tous les Français, même les enfants, sont exposés aux métaux lourds », avec les inévitables : « constat pour le moins alarmant » et « Les résultats sont édifiants ».

En chapô dans le Monde :

« Une étude de Santé publique France révèle que les niveaux d’imprégnation progressent et dépassent ceux observés dans la plupart des pays européens et d’Amérique du Nord. »

Et en guise de mise en route :

« Arsenic, cadmium, chrome, cuivre, mercure, nickel… Une quantité impressionnante de métaux lourds aux multiples effets néfastes sur la santé est présente dans l’organisme de l’ensemble de la population française, y compris les enfants. Et à des niveaux qui progressent et dépassent souvent ceux observés chez nos voisins européens et en Amérique du Nord.

Ce tableau inquiétant est issu de la grande enquête épidémiologique Esteban (Étude de santé sur l’environnement, la biosurveillance, l’activité physique et la nutrition), pilotée depuis plusieurs années par Santé publique France (SPF)… »

Un catastrophisme bien sélectif

On aura noté dans le résumé de Santé Publique France, le lien entre imprégnation au cuivre et consommation de céréales et de légumes issus de l’agriculture biologique.

Bien des spécialistes de l’agribashing – le dénigrement de l’agriculture conventionnelle, souvent en tant qu’argument de promotion du mode biologique – se sont abstenus de signaler ce lien plutôt fâcheux.

Empressons-nous de préciser : c’est un lien statistique, général. Si vous achetez vos légumes chez un producteur qui ne traite pas au cuivre, vous serez sans doute logés à la même enseigne que les consommateurs de produits conventionnels. Et les augmentations ne sont pas extraordinaires : par exemple 8,3 % pour les enfants consommant des légumes issus de l’agriculture biologique 3 à 7 fois par semaine.

Relevons par ailleurs que Le Monde a produit un articulet dans sa version papier sur « Les enfants exposés au cuivre par les légumes issus de l’agriculture biologique ». Ce titre est un peu étroit, mais l’intention y était.

 

Le cas particulier du cadmium et des engrais phosphatés

Le cadmium coche toutes les cases… du Monde :

« Le cas du cadmium est aussi emblématique que problématique. Il est classé cancérogène pour l’homme depuis 2012 par le Centre international de recherche sur le cancer, et mutagène et toxique pour la reproduction selon la réglementation européenne. C’est un toxique cumulatif : le risque d’apparition d’effets délétères est lié à la dose qui s’accumule dans l’organisme dans le temps. Il a des effets toxiques sur les reins, le squelette, l’appareil respiratoire, et est fortement suspecté d’être un perturbateur endocrinien. »

Ce catalogue de malversations omet de préciser les conditions dans lesquelles ces déterminations ont été faites (dans le cas du CIRC, c’est sur la base d’études sur les travailleurs du cadmium) et les doses. Pour la réglementation européenne, le classement est en 1 B, soit cancérogène, « supposé », et mutagène et toxique pour la reproduction de catégorie 2 (« substances préoccupantes du fait qu’elles pourraient induire des mutations héréditaires dans les cellules germinales des êtres humains » ou « suspectées »).

Nous avons vu ci-dessus ce qu’il en était du point de vue statistique. Le cadmium provient de nombreuses sources, dont la cigarette pour les fumeurs (actifs ou passifs), les fruits de mer et le… chocolat (ainsi que de plusieurs activités industrielles).

Nous ne récriminerons pas trop : il y a d’autres informations sur nos habitudes de consommation et leurs conséquences sur notre imprégnation aux métaux lourds.

Un « documentaire » ?

Que dire, en revanche, d’un « documentaire » diffusé le dimanche 19 septembre 2021 dans le cadre de la série « Vert de rage » et dénonçant un, ou plutôt des « scandales du cadmium» ?

Des « scandales » qui sont pour une grande partie, en réalité, des faits marginalement connus documentés à leur juste proportion… Il paraît que :

« Grâce à un test réalisé sur 54 Bretons, en partenariat avec l’hôpital parisien Lariboisière, l’enquête apporte une preuve formelle : le cadmium se retrouve à des taux inquiétants dans les urines des consommateurs. »

C’est, pour nous limiter à cet aspect, comme si l’enquête ESTEBAN et les enquêtes précédentes n’avaient jamais eu lieu. Et, bien sûr, nous ne saurons jamais ce qu’il faut entendre par « taux inquiétants ».

 

 

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