PestiRiv : à peine annoncée, déjà instrumentalisée

Santé Publique France et l’ANSES ont annoncé le lancement de PestiRiv, une grande étude sur l’exposition aux pesticides des riverains de zones viticoles et non viticoles. Qu’en est-il ?

Par André Heitz.

Santé Publique France et l’ANSES ont annoncé le 19 octobre 2021 le lancement de PestiRiv, une grande étude sur l’exposition aux pesticides des riverains de zones viticoles et non viticoles. L’activisme anti-pesticides a été prompt à l’instrumentaliser contre le monde viticole bordelais avec le concours des usual suspects médiatiques.

Les riverains de vignoble sont-ils davantage exposés aux pesticides ?

Santé Publique France (SPF) et l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES) ont annoncé le lancement d’une grande étude sur l’exposition aux pesticides des riverains de zones viticoles et non viticoles – afin d’établir des comparaisons. Une pré-étude menée du 28 octobre au 21 décembre 2019 a permis de s’assurer des meilleures chances de réussite de cette étude.

Elle portera sur 3350 participants tirés au sort parmi des volontaires, des adultes de 18 à 79 ans et des enfants de plus de 3 ans (1500 adultes et 750 enfants vivant à moins de 500 mètres des vignes et à plus d’un kilomètre de toute autre culture, et 750 adultes et 350 enfants vivant à plus de 5 kilomètres de toute exploitation viticole et à plus d’un kilomètre des autres cultures).

Il y aura 250 zones d’études dans six régions administratives et deux périodes de mesure : d’octobre 2021 à février 2022, et de mars à août 2022, de manière à couvrir les périodes de traitement creuses et pleines.

L’exposition aux pesticides — la « contamination » en langage activiste — sera mesurée à la fois chez l’Homme et dans l’environnement avec des recueils d’échantillons d’urines et de cheveux, de poussières et d’air à l’intérieur des logements, ou encore de fruits et légumes du jardin de certains participants. On mesurera les pesticides dans l’air extérieur dans certaines zones viticoles et d’autres, éloignées de toute culture (ce qui est déjà fait par ailleurs). Et on exploitera d’autres données utiles.

En particulier — ce qui explique l’accompagnement de la démarche par les instances professionnelles qui sera évoqué ci-dessous — les viticulteurs des sites concernés seront priés de fournir des renseignements sur leurs calendriers de traitements.

(Source : téléchargé à partir d’ici)

Les pesticides controversés dans le Bordelais

L’annonce a été plutôt mal accueillie dans le Bordelais. C’est que la question des pesticides et des « contaminations » y est vive.

En mai 2014, une institutrice — surtout elle — et une vingtaine d’écoliers ont été pris de malaises après l’épandage de produits phytopharmaceutiques par deux châteaux… dont un en agriculture biologique. Car, rappelons-le, l’agriculture biologique utilise aussi des pesticides, en particulier du cuivre, ainsi que du soufre qui ne fait pas que piquer le nez. Relaxés dans un premier temps, les châteaux ont été condamnés en appel, en quelque sorte collectivement, à des amendes avec sursis en novembre 2020.

Une suspicion de cluster, d’agrégat de cancers pédiatriques à Preignac, en Gironde, a été médiatisée en septembre 2015 (4 cas observés depuis 2003 à Preignac même contre 0,8 attendu – 3 cas contre 0,5 attendu si l’on ne retient que les cancers pouvant être liés à une exposition aux pesticides). Selon le résumé de l’enquête de l’Agence Régionale de Santé Aquitaine (ARS Aquitaine) et de l’Institut National de Veille Sanitaire (INVS), publiée en juin 2013, donc bien avant la médiatisation :

Les méthodes épidémiologiques ne peuvent déterminer si l’excès de cas de cancer, qui reste faible, est lié à un facteur de risque environnemental commun. Par ailleurs, il existe d’autres facteurs, notamment individuels, pouvant expliquer la survenue de ces pathologies qui n’ont pas été investigués. La contribution des pesticides au risque cancer ne pouvant être exclue, il a été recommandé de mettre en place des actions visant à diminuer les expositions ainsi qu’une surveillance sanitaire sur la commune.

Dans Rue89 Bordeaux, cela devient en août 2015 :

L’Institut de veille sanitaire constate un « excès faible » des cas de cancers d’enfants dans la commune du Sauternais sans toutefois lever le doute quant à leurs liens avec les épandages de pesticides.

Un article du Monde de Stéphane Foucart et Stéphane Mandard, « PestiRiv, l’étude sur les pesticides qui inquiète les vins de Bordeaux » (titre de la version électronique du 19 octobre 2021) rapporte des propos de SPF sur le choix qui s’est porté sur la viticulture :

Si la viticulture a été choisie […], c’est […] d’autre part que « des remontées de signaux sanitaires [leur] parviennent de zones viticoles, avec notamment des cas de clusters de cancers pédiatriques proches de ces zones ».

Et pour compléter le paysage, des entités anti-pesticides sont incorporées sous forme d’associations particulièrement virulentes qui bénéficient de plus d’un fort soutien médiatique et activiste, régional et national (voir par exemple ici et ici).

On est dans le baston judiciaire. Le 25 février 2021, le tribunal de Libourne a condamné solidairement Mme Valérie Murat et son association Alerte aux Toxiques, pour « dénigrement collectif » de la filière viticole, à payer 100 000 euros de dommages et intérêts au Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux (CIVB), ainsi que 25 003 euros à d’autres plaignants du monde du vin. Cet appel a été interjeté et une audience a eu lieu le 13 octobre 2021. Le tribunal dira le 10 novembre 2021 si l’appel est recevable.

Des vignerons bordelais se rebiffent

Pour couronner le tout, Le Monde, déjà cité, rapporte que l’enquête portera sur 500 ménages en Nouvelle-Aquitaine et seulement 300 dans le Grand Est, 250 en Occitanie et en Provence-Alpes-Côte d’Azur, 200 en Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté.

C’est dans ce contexte tendu que, le 1er octobre 2021, M. Bernard Farges, président du CIVB a écrit une lettre à Mme Fabienne Buccio, préfète de la Nouvelle-Aquitaine, « dont Le Monde a pu prendre connaissance »  :

Nous ne sommes pas convaincus que l’Anses et SPF, une fois le travail d’analyse et de diffusion réalisé, feront l’effort de pédagogie et de contradiction nécessaire pour éviter des conclusions hâtives, faisant fi de toute rigueur scientifique. […] Nous n’accompagnerons pas cette démarche, ni auprès des entreprises viticoles girondines ni auprès des maires des communes concernées.

Le langage des deux Stéphane est imagé dans la phrase d’introduction (de mise en condition du lecteur) :

La perspective de la publication de ces résultats met pourtant déjà en émoi le patron du CIVB.

Prendraient-ils leurs désirs pour des réalités qui devraient se matérialiser en 2024 ?

(Source)

D’étranges choix journalistiques

Dans l’article d’Anaïs Moran et Pauline Moullot « Pesticides : les vins de Bordeaux font déjà pression contre l’étude PestiRiv », Libération écrit que le CNIV, le Comité National des Interprofessions des Vins :

A demandé l’organisation […] d’une réunion d’échanges pour débattre de cette répartition surprenante de la prise d’échantillon, discuter du protocole et de la politique de diffusion des résultats, relate [M. Bernard Farges]. Le CIVB ne prend même pas la peine d’agir dans l’ombre. Une copie de la lettre a été envoyée aux instances nationales de la filière viticole. 

Curieux ! Pourquoi le CIVB agirait-il dans l’ombre ? Surtout par rapport à son organisation faîtière ? Et alors qu’il a été alerté par le CNIV du déséquilibre patent de l’échantillonage, quoique pas aussi important que ne l’allègue la profession.

Pourquoi l’article du Monde n’a-t-il pas évoqué cette démarche de l’interprofession nationale, pour se concentrer sur le seul cas du Bordelais ?

Par ailleurs, M. Bernard Farges a prévenu Mme Fabienne Buccio :

Dans ce contexte, et sans réponse de l’ANSES et de Santé publique France à notre demande, nous n’assisterons pas à la réunion du 10 novembre et nous n’accompagnerons pas cette démarche.

C’est Public Sénat qui l’affirme dans « PestiRiv : une étude « utile » sur les pesticides dans les vignes, mais gare au risque de « stigmatisation », alertent des sénateurs ».

Selon l’article du Monde :

Le représentant des viticulteurs bordelais prévient la préfète que son organisation ne participera pas à la prochaine réunion prévue le 10 novembre.

La circonstancielle initiale de la lettre a été omise. Le CIVB est ainsi présenté comme ayant annoncé le boycott effectif d’une réunion. Pourquoi ? En plus dans un article écrit à quatre mains soumis, en principe, à une double vigilance ?

Par ailleurs, FranceBleu Gironde a trouvé un représentant de la profession bordelaise qui porte un autre message :

Du côté des professionnels on joue la transparence. Jean-François Galhaud, président du conseil des vins de Saint-Émilion, estime que les viticulteurs n’ont pas de crainte à avoir du moment où ils n’ont rien à cacher. Il regrette cependant que la même étude ne soit pas menée dans les villes : « On peut très bien trouver les mêmes polluants dans les cheveux des enfants en ville. » 

Dans l’article « Pas de collaboration du vignoble à l’étude PestiRiv sans concertation préalable » Vitisphère cite M. Jérôme Despey, président du conseil spécialisé vin de FranceAgriMer :

La filière a unanimement dit qu’il est pertinent d’étudier [l’exposition aux pesticides], surtout pour nous qui sommes les premiers exposés (viticulteurs, salariés, famille…). Mais il est perturbant que la filière n’ait pas de réponse à ses questions sur le protocole et la méthodologie de l’étude, alors qu’il y a communication dans la presse.

Pourquoi le Monde et Libération, et quelques autres à leur suite, ont-ils concentré leurs articles sur le seul CIVB embringué dans un conflit judiciaire avec une association anti-pesticides et « bénéficiant » d’une attention médiatique particulière?

Cacophonie administrative

Bernard Farges déplore aussi dans sa lettre le manque de transparence. Le Monde rapporte :

« Aucune discussion n’a été ouverte, ni sur l’échantillonnage, ni sur le protocole, ni sur la politique de diffusion des résultats à venir », déplore M. Farges dans sa missive. « Les parties prenantes sont informées, assure-t-on à SPF. Mais aucune, ni les professionnels viticoles ni les ONG, n’a son mot à dire sur le protocole. C’est la garantie de sa rigueur scientifique.»

Pourtant, Libération évoque un comité de suivi dans son article princeps, « PestiRiv, une enquête pour déterminer l’exposition des riverains aux pesticides dans les vignobles », d’Anaïs Moran et Pauline Moullot.

Selon l’article, en font partie l’omniprésent Générations Futures, faux-nez du lobby du bio, et Alerte des Médecins sur les Pesticides.

Légitimes les inquiétudes ?

Il sera sans doute difficile pour l’ANSES et SPF de faire « l’effort de pédagogie et de contradiction nécessaire » évoqué par M. Bernard Farges.

Ainsi, comment réagir à une France info qui titre : « Pesticides : les domaines viticoles ciblés par une enquête d’envergure » et met la viticulture en position d’accusée avec l’inévitable spot publicitaire pour le bio dans la séquence vidéo ?

Encore faut-il aussi que les professions agricoles le fassent de leur côté, et sérieusement. Il y a des marges de progrès.

L’article du Monde est fort disert sur les dangers des pesticides, les liens allégués avec cancers et maladie de Parkinson, ZNT (zones non traitées aux abords des lieux de vie)… Il ne pouvait sortir sans une citation de François Veillerette, de Générations Futures :

… Les résultats ne seront publiés qu’en 2024, en espérant qu’ils ne restent pas au fond d’un tiroir. Et ce ne sera que le début de l’histoire. Pendant ce temps, les gens continuent d’être malades.

Sa conclusion est écrite avant même le début de l’exercice. Les « gens continuent d’être malades »…

L’ANSES et SPF auront sans doute aussi du mal à maîtriser leur communication. Ainsi, selon un agent de l’ANSES, le glyphosate, qui n’est pas utilisé que sur les vignes, a été inclus dans la cinquantaine de molécules analysées en raison des « interrogations sur sa toxicité ».

Il n’y a pas que les maladresses.

Quand on lit par exemple « la contribution des pesticides au risque cancer ne pouvait être exclue » — à propos de l’agrégat allégué de Reignac — le commun des mortels comprend-il que l’analyse avait penché plutôt pour une absence de cause à effet ? Une évidence pour un esprit rationnel : s’il y avait un tel lien de causalité, il y aurait beaucoup de Reignac.

Une étude mal engagée ?

Le sénateur Henri Cabanel a taclé :

Je rappelle que tous les produits utilisés sont homologués, et que l’autorisation de mise sur le marché est précisément délivrée par l’ANSES, qui va donc être juge et partie.

Le militantisme anti-pesticides n’a pas sorti cet argument. Nul doute, cependant, qu’il criera aux conflits d’intérêts si ses espoirs sont déçus.

Mais visiblement, il attend des résultats dont il pourra tirer profit. Il peut se frotter les mains : par construction, PestiRiv montrera que les gens vivant à moins de 500 mètres des vignes sont davantage exposés aux produits phytosanitaires viticoles que ceux vivant à plus de 5 kilomètres.

Paraphrasons Raymond Devos : « Une fois rien, c’est rien ; deux fois rien, ce n’est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, le militantisme anti-pesticide pourra déjà monter des actions, et pour pas cher. »

Et le militantisme anti-pesticide criera « vendus » si l’ANSES et SPF s’avisaient d’expliquer ce que représente « trois fois rien » (rien multiplié par trois) – au-delà des circonlocutions de prudence habituelles style « on ne peut exclure… » ou « il est improbable que… »

Le dossier des pesticides — des médicaments pour les plantes — est décidément empoisonné.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.