Zemmour évincé de CNews : le coup de pouce ambigu du CSA

Si les protestations contre la décision du CSA proviennent essentiellement des soutiens du polémiste, la sanction menaçant la liberté éditoriale a choqué bien au-delà des cénacles militants.

Par Frédéric Mas.

Un sondage Harris Interactive publié hier après-midi donnerait Éric Zemmour à 10 % dans les intentions de vote à la présidentielle.

Le polémiste et presque candidat Éric Zemmour a dû quitter CNews après la décision du CSA du 9 septembre dernier visant à décompter son temps de parole lorsque celui-ci porte sur le « débat politique national ».

La nouvelle a été accueillie avec enthousiasme par ceux qui accusent Zemmour de populariser les thèmes d’extrême droite dans les médias, avec colère pour les admirateurs du journaliste, mais aussi par les défenseurs inconditionnels de la liberté d’expression. Cette dernière devrait pourtant être totale, même pour les idées qui ne nous plaisent pas et nous paraissent particulièrement saugrenues ou rétrogrades.

« Censure d’un journaliste »

Si les protestations contre la décision du CSA proviennent essentiellement des soutiens du polémiste, la sanction menaçant la liberté éditoriale a choqué bien au-delà des cénacles militants. Ainsi, la journaliste et ancien membre de CSA Françoise Laborde, connue pour ses opinions progressistes, s’est offusquée sur Twitter de la décision de l’autorité de régulation de l’audiovisuel, parlant de « censure [de] journaliste » et de « dérive très grave ».

Le CSA a modifié ses règles récemment, en mars 2020, pour intégrer dans son décompte du temps de parole « des personnalités et anciennes personnalités politiques qui ne sont pas rattachées à un parti ou un groupement mais qui pèsent dans le débat », selon l’expression de Michèle Léridon, présidente du groupe de travail « Droits et libertés, pluralisme et déontologie » au sein de l’organisme.

Parce que les chaînes de télévision embauchent à tour de bras des anciens politiciens comme commentateurs en vue de la présidentielle, la frontière entre analyse journalistique et analyse politique s’est encore brouillée.

Seulement, Éric Zemmour, inspirateur et victime collatérale de la politisation des médias, n’est pas un ancien du Parti socialiste ou du Rassemblement national, et n’a jamais caché un engagement qui est public depuis des décennies. Le risque ici, avec cette nouvelle règle, est de créer un précédent né du flou entourant les critères de désignation de ce qui relève de l’engagement politique ou du travail journalistique.

Faudra-t-il à l’avenir décompter le temps de parole des éditorialistes et des amuseurs de France Inter, notoirement à la gauche de la gauche ? Si la question se pose, Éric Zemmour, quant à lui, a tout à fait conscience de l’ambiguïté de son statut aujourd’hui de potentiel candidat. Il lui permettait jusqu’à lundi dernier de bénéficier des privilèges de l’éditorialiste en termes de parole publique sans avoir à endurer les contraintes du candidat en campagne.

Zemmour et la polémique sur la liberté d’expression

Éric Zemmour est un habitué des prétoires, des chaînes d’info en continu et des polémiques pour ses propos aux relents racistes et xénophobes. Provocateur et cultivé, rhétoricien habile aux convictions tranchées, ses saillies sur les plateaux et dans la presse ne laissent personne indifférent.

Les confrères journalistes d’Éric Zemmour au Figaro ou à CNews ont à plusieurs reprises manifesté leur agacement face à sa liberté de ton, qui, il est vrai, tend à attirer l’attention du public sur ses dérapages plus ou moins contrôlés. Ainsi, le 24 octobre 2019, les élus du personnel du groupe Canal+ exigent le départ du journaliste de CNews, autant pour des raisons économiques qu’éthiques.

La parole de Zemmour engage-t-elle toute la rédaction de Cnews, du groupe Canal ou du Figaro ? C’est qu’il distille dans ses éditos la bonne parole droitière qui n’est pas vraiment celle de ses collègues, une profession largement dominée par la gauche et qu’elle a bien plus de succès que le prêchi-prêcha politiquement correct qui domine les ondes.

C’est cependant davantage son style agressif qui n’est pas sans faire penser à celui de Donald Trump qui attire les regards que ses idées nationalistes, qui ne sont au fond ni très originales ou très nouvelles. Pourfendeur du « capitalisme mondialisé », du « libre-échange » et des frontières ouvertes, Éric Zemmour n’a jamais caché son admiration pour l’autoritarisme de Bonaparte et son rejeton l’État centralisé, à la fois protectionniste et dirigiste.

Hostile au féminisme contemporain, à l’antiracisme de pacotille, à l’esprit de 1968, au « grand remplacement » et à l’Islam, il reprend à son compte les poncifs de la droite illibérale et identitaire qui aujourd’hui se retrouvent autant dans la bouche des Marine Le Pen que des déclinistes en tout genre.

Une pincée de laïcisme républicain, deux doigts de lepénisme old fashion, les éternelles solutions de l’État stratège technocratique, quelques sorties démagos sur les Noirs et les Arabes, le tout emballé dans une rhétorique victimaire : le zemmourisme est en quelque sorte un pot-pourri de tout ce qui se fait déjà sur le marché politique français, mais sans doute vendu avec un peu plus de talent, d’érudition historique, et de soutien des médias qui ont compris que le public se droitisait.

Zemmour ne dit rien de nouveau mais provoque : à la discrimination raciale, confessionnelle, à la guerre civile. Sa meilleure alliée, contrairement à ce que pense ses détracteurs et ceux qui saluent la décision des « sages » du CSA, c’est pourtant la censure.

Le rôle de la censure

Plus on censure Zemmour, plus ses idées sentent le soufre et attirent. Le polémiste le sait, il en joue habilement politiquement et médiatiquement. Comme bon nombre de provocateurs d’extrême droite, comme Alain Soral ou Dieudonné, la censure et le parfum d’interdit qu’elle dégage les font davantage prospérer que le libre échange des idées.

Dans un paysage médiatiquement largement dominé par la gauche, où les sujets sont le plus souvent trustés par une classe médiatique qui ne représente qu’elle-même et les intérêts du bloc élitaire, Zemmour apparaît à la fois comme une anomalie et une soupape de décompression droitière.

Pour le Zemmour écrivain qui sort un livre cette semaine comme pour le Zemmour candidat possible à l’élection présidentielle, la censure du CSA apparaît comme une aubaine et un coup de pouce inespéré.

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