Quoi qu’il en coûte : la note du Trésor qui n’explique rien

Le « quoi qu’il en coûte » de ces derniers mois a évidemment rendu la situation économique et sociale du pays plus préoccupante que jamais.

Par Nathalie MP Meyer.

Nos éminences de Bercy commenceraient-elles à se préoccuper de l’inquiétude qui pourrait se développer dans l’opinion publique en raison de l’explosion de la dette publique française induite par la désormais fameuse politique du « quoi qu’il en coûte » covidien ?

On le dirait bien, car après la grande tournée de rentrée de Bruno Le Maire dans les médias pour nous convaincre que l’économie française se portait à merveille, en omettant notablement le fait que ce pseudo-résultat a été obtenu par une furieuse distribution d’argent gratuit, c’est au tour d’Agnès Bénassy-Quéré, chef économiste de la Direction générale du Trésor, de faire ce que les politiciens aiment bien appeler « de la pédagogie » sur la question de la dette publique.

Dans une note publiée le 2 septembre dernier sous le titre « D’où vient l’argent ? », elle a entrepris d’apporter une réponse rassurante à tous ceux qui se demandent par quel « miracle » notre État en déficit permanent et déjà très endetté, cet État qui disait même vouloir réduire ses dépenses, a pu déverser des milliards d’aide aux ménages et aux entreprises :

Nos entreprises n’avaient plus de clients, et pourtant nous étions toujours payés en fin de mois. Comment ce miracle est-il possible ? Où est le loup ?

Hé oui, où est le loup ?

Nulle part, d’après Mme Bénassy-Quéré. Et de nous expliquer ce que nous savions déjà, à savoir que l’État s’est endetté encore un peu plus.

Rappelons au passage que la dette publique française atteignait presque 100 % du PIB en décembre 2019 et qu’elle caracole maintenant à 118,2 % du PIB (chiffre INSEE à la fin du premier trimestre 2021) :

quoi qu'il en coûte

Retour à la note. En temps ordinaire, l’État se finance auprès des ménages (et des entreprises quand elles ont une trésorerie positive) via le système financier (dépôts bancaires, comptes sur livret, assurance-vie) qui convertit leur épargne en placements et également via les investisseurs étrangers.

En temps de covid, pas de problème pour couvrir l’accroissement soudain et colossal des besoins de financement de l’État, puisque les aides accordées pour maintenir le pouvoir d’achat des ménages (prise en charge du chômage partiel) se sont largement converties en un surcroît d’épargne du fait de l’impossibilité de consommer certains biens et services immobilisés par les confinements.

Parallèlement, continue Mme Bénassy-Quéré, la banque centrale européenne (BCE) a continué de racheter des blocs de prêts des banques, notamment leurs titres de dettes publiques – c’est la technique du quantitative easing – afin de leur donner des marges de manœuvre supplémentaires pour prêter aux entreprises privées et aux États « tout en faisant pression à la baisse sur les taux d’intérêt payés par tous les emprunteurs ».

Objectif : relancer l’économie.

Et de fait, pour ce qui est de prêter, les banques ont prêté aux entreprises. Alors, tout roule, comme nous l’affirme Bruno Le Maire ? Eh bien, pas tout à fait. Car les banques ont émis quantité de prêts garantis par l’État (les fameux PGE), c’est-à-dire des créances qu’elles étaient sûres de recouvrer d’une manière ou d’une autre.

Autrement dit, le contraire d’une incitation à faire leur travail d’analyse du risque, ce qui les a conduites à soutenir des entreprises qu’elles n’auraient jamais financées en temps ordinaire. Du reste, le nombre de faillites d’entreprises est actuellement très inférieur à ce qu’il était en période pré-covid. C’est parfaitement anormal.

Mais pas de quoi perturber Mme Bénassy-Quéré qui n’aborde nullement la question de la qualité des prêts accordés à l’économie. Il lui suffit de savoir dans une logique purement comptable que si la BCE crée effectivement des moyens de paiement, de la monnaie supplémentaire, en inscrivant ces blocs de prêts rachetés à son bilan, elle détient en face une créance de même montant sur les États.

Bref, Mme Bénassy-Quéré nous explique doctement qu’actif égale passif. Cela me fait irrésistiblement penser à l’histoire du touriste en montgolfière qui demande où il est à un promeneur qui passait par là. Le promeneur, obligeant et précis, lui répond : sous un ballon. Typiquement l’explication parfaitement exacte qui n’explique rien.

Si les Français se posent effectivement des questions sur l’issue des aides covid qui ont clairement consisté à distribuer de l’argent sans aucune création de richesse en contrepartie, c’est moins « D’où vient l’argent ? » que « Comment la France trouve-elle encore des gens assez fous pour lui prêter ? » et que « Comment tout cela va-t-il finir ? »

La fin du texte de Mme Bénassy-Quéré montre d’ailleurs qu’elle n’en sait rien elle-même, ou du moins qu’elle imagine implicitement que les stocks de dette et d’épargne vont se dégonfler gentiment d’eux-mêmes, sans casse pour personne :

La question centrale va être la façon dont ces stocks d’actifs et de dettes vont influencer les flux nouveaux de production et de dépense, et comment ils peuvent progressivement se dégonfler sans enrayer la reprise.

Pour répondre à la première question, « qui est assez fou pour prêter à la France », il est évident que la politique de taux bas de la BCE et des banques centrales en général dans le but de soutenir voire relancer l’économie a pour effet de stimuler l’interventionnisme des États et le poids de l’État-providence. Une politique d’inspiration toute keynésienne que l’économiste Jacques Rueff qualifiait d’illusion, de « monde de magicien », et dont la France profite à plein sans vergogne sous le parapluie protecteur des pays dits frugaux du nord de l’Europe. Des pays qui pourraient finir par se lasser. Encore que stimulée par la crise du covid, la tendance keynésienne soit de plus en plus en vogue au sein de l’Union européenne.

Quant à la seconde question, « Comment tout cela va-t-il finir ? », sa réponse dépend beaucoup de ce qu’il va advenir de ces blocs de prêts rachetés par la BCE et dont Mme Bénassy-Quéré nous dit qu’il constituent une créance de la BCE sur les États. Pour les rembourser, il va obligatoirement falloir augmenter les impôts à un moment où à un autre, avec tout ce que cela comporte d’influence négative sur l’investissement, donc sur la croissance du secteur marchand, donc sur l’emploi et le pouvoir d’achat, donc sur la collecte d’impôt.

En l’absence de remboursement – et c’est la situation dans laquelle nous sommes actuellement car les stocks de prêts ne font qu’augmenter – la BCE a créé de la monnaie sans aucune contrepartie dans l’économie réelle, ce qui signifie obligatoirement perte de valeur de la monnaie, inflation, ruine de l’épargnant, donc moindre capacité d’investissement dans l’économie, donc à nouveau crise, soutien public, et on recommence.

Dans tous les cas, l’issue nous sera gravement dommageable.

Mais non ! nous dit Bruno Le Maire, la croissance va venir éponger tout cela. Mais justement, quelle croissance ? Celle qu’on va continuer de s’offrir à crédit, celle qui se fonde sur les méthodes de magicien dénoncées par Rueff, celle de la fuite en avant dans la dette, celle des taux maintenus artificiellement bas et des prêts accordés sans réfléchir ? Ou alors une croissance réelle fondée sur un retour au libre jeu du marché ?

Fière de son État-providence, championne de la dépense publique et des impôts, la France n’a pas attendu la pandémie pour enchaîner les déficits publics année après année depuis 45 ans sans jamais faire la moindre réforme significative pour alléger le boulet étatique porté par le secteur marchand. Mais le « quoi qu’il en coûte » de ces derniers mois a évidemment rendu la situation économique et sociale du pays plus préoccupante que jamais.

Je suis très pessimiste. Il faudrait faire machine arrière, redescendre de quelques marches et réfléchir d’urgence à la façon de le faire le moins douloureusement possible, car plus on attend, plus la chute sera dure. Et pourtant, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour réclamer un « monde d’après » encore plus dépendant de l’interventionnisme étatique, donc de la dépense et de la dette publique. Ça promet.

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