Marx et Bastiat : protectionnisme versus libre-échange

karl marx credits Eisbaarchen (licence creative commons)

Mini série de l’été : Damien Theillier nous invite à la réflexion philosophique en présentant le Podcast ‘Conflits’ animé par Jean-Baptiste Noé. Aujourd’hui, Marx versus Bastiat, le protectionnisme et sa critique.

Par Damien Theillier.

L’un des événements qui marqua à tout jamais Frédéric Bastiat, fut sa rencontre avec l’industriel et économiste anglais Richard Cobden (1804-1865), qui défendait le libre-échange et contribua à l’abolition des lois protectionnistes en Grande-Bretagne (1848-1851).

Par ailleurs, on ne le sait pas, mais Karl Marx fut un lecteur de Frédéric Bastiat. Il reprocha à Bastiat son manque de scientificité (postface de la deuxième édition du Capital). En réalité Bastiat refusait de penser l’économie sur le modèle des sciences positives. Il rejetait également le déterminisme historique. Mais leur désaccord portait avant tout sur le libre-échange.

Exposons leurs arguments.

La critique du libre-échange par Karl Marx

Marx a formulé une critique, reprise à droite comme à gauche, des effets néfastes de l’économie de marché sur l’ensemble de la vie sociale. Malheureusement, il est victime de qu’on appelle aujourd’hui le biais de négativité : il n’a vu que les effets négatifs du capitalisme sans voir que ses effets positifs les surpassent largement.

Il a cru aussi découvrir, scientifiquement, la loi d’évolution des sociétés humaines, le sens de l’histoire. Sa théorie du matérialisme scientifique, donne, selon lui, la garantie scientifique du succès du socialisme comme nouvelle organisation économique capable de remplacer le capitalisme.

Marx fait valoir deux arguments contre le libre-échange :

Le libre-échange exacerbe la lutte des classes

C’est-à-dire la domination de la classe industrielle sur la classe ouvrière et donc l’exploitation.

Selon Marx :

Ce ne sont pas les individus qui sont posés comme libres dans la libre concurrence, seul le capital est posé comme libre. Aussi longtemps que la production procédant du capital est la forme nécessaire et par suite la plus appropriée au développement de la force productive sociale, le mouvement des individus à l’intérieur des pures conditions du capital apparaît comme leur liberté, une liberté affirmée dogmatiquement comme telle par une réflexion constante sur les barrières renversées par la libre concurrence. La libre concurrence est le développement réel du capital. […] D’où l’absurdité de considérer la libre concurrence comme l’ultime développement de la liberté humaine, et la négation de la libre concurrence comme la négation de la liberté individuelle et de la production sociale fondée sur la liberté individuelle. Ce n’est là que le libre développement d’un fondement borné – la domination du capital. Ce type de liberté individuelle est par conséquent en même temps l’abolition la plus complète de toute liberté individuelle et le complet assujettissement de l’individualité aux conditions sociales, qui prennent la forme de puissances chosiques, et même de choses toutes puissantes – de choses indépendantes des individus eux-mêmes. Karl Marx – Fondements d’une critique des politiques économiques (1857-1858)

Si on laisse les marchandises s’échanger librement, cela ne peut que profiter à la classe dominante. Donc libérer le capital, c’est libérer l’exploitation, la marchandisation du prolétariat.

Le libre-échange est destructeur 

De l’emploi, des traditions, mais aussi du capitalisme lui-même car il réduit tout le monde à la pauvreté.

Ce pourquoi, ironiquement, Marx prendra la défense du libre-échange :

En général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange.

Par la suite et logiquement, Marx avance deux arguments en faveur du protectionnisme :

Il entrave l’exploitation capitaliste

De ce fait, mettre en place des mesures protectionnistes, qu’il s’agisse de droit de douanes, de quotas, ou de normes écologiques, revient à prélever les profits et à entraver l’exploitation capitaliste, voire à hâter sa fin !

Il protège l’emploi national

Un gouvernement doit aider ses industries naissantes en les protégeant de la concurrence internationale ainsi qu’en favorisant la production et l’emploi local.

La critique du protectionnisme par Frédéric Bastiat

La réponse de Bastiat au protectionnisme se fait en deux temps :

L’emploi n’est pas un but en soi, c’est un simple moyen

Le véritable but de l’économie c’est la production de biens et de services dont les gens ont besoin pour sortir de la pauvreté.

La liberté des échanges favorise le consommateur

Le meilleur exemple c’est le fait que partout où le libre-échange s’est installé, les habitants de ces pays sont sortis de la pauvreté.

 

Qu’en est-il alors de la lutte des classes et de l’exploitation ? La lutte des classes est moins économique que politique explique Bastiat. Cette conception des rapports sociaux apparaît très clairement dans son pamphlet le plus connu, La Loi.

Bastiat développe ainsi l’idée que la lutte des classes nait lorsque la loi sort de son rôle. Dans les cas où elle se contente de faire respecter les droits de chacun et de garantir « l’organisation collective du droit individuel de légitime défense », personne n’est dans la possibilité de l’instrumentaliser à son profit au détriment de tous, à tel point que la forme même du gouvernement devient une question secondaire.

Ce n’est que lorsque la loi sort de ses justes bornes que le législateur devient corruptible. Il s’ensuit alors une lutte acharnée entre divers intérêts catégoriels, tous soucieux de capturer l’appareil législatif en vue d’obtenir des privilèges par définition spoliateurs.

Or c’est précisément ce que Bastiat nomme le socialisme :

La chimère du jour est d’enrichir toutes les classes aux dépens les unes des autres ; c’est de généraliser la Spoliation sous prétexte de l’organiser. Or, la spoliation légale peut s’exercer d’une multitude infinie de manières ; de là une multitude infinie de plans d’organisation : tarifs, protection, primes, subventions, encouragements, impôt progressif, instruction gratuite, Droit au travail, Droit au profit, Droit au salaire, Droit à l’assistance, Droit aux instruments de travail, gratuité du crédit, etc.

Et c’est l’ensemble de tous ces plans,  en ce qu’ils ont de commun, la spoliation légale, qui prend le nom de Socialisme. Frédéric Bastiat – La Loi

Selon Bastiat, la lutte des classes est donc le résultat d’une crise institutionnelle qui survient lorsque le pouvoir politique échoue à sa mission de garantir les libertés individuelles en participant lui-même à l’exploitation des uns par les autres.

Or l’intervention de l’État est toujours plus visible que les bienfaits de la liberté. Telle est l’une des grandes contributions de Frédéric Bastiat à la philosophie politique.

On croit souvent que les hommes au pouvoir agissent dans l’intérêt général. Ils seraient au service du peuple, tandis que l’entrepreneur serait au service de son intérêt égoïste.

Mais selon Bastiat, l’intérêt personnel qui motive l’action humaine dans le secteur privé peut s’appliquer aussi bien à la prise de décision dans le secteur public. Les clients de ce marché politique sont les électeurs. Ils recherchent des faveurs et des privilèges du gouvernement. De leur côté les politiciens sont les fournisseurs de ces faveurs et de ces privilèges, dans le but de satisfaire les intérêts de la majorité et de se faire réélire.

En réalité l’homo politicus et l’homo economicus ne sont pas si différents qu’on veut bien le dire. En revanche, là où ils diffèrent, fait remarquer Bastiat, c’est en matière de responsabilité. L’homme politique joue avec l’argent des autres. Il ne paie pas les conséquences des choix publics.

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