La route ne doit pas devenir un système à deux vitesses

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Entre le réseau non concédé, géré par l’État, et celui des autoroutes gérées par le secteur privé, le fossé ne cesse de se creuser en termes d’investissements, de qualité des infrastructures et donc de sécurité routière.

Par Patrick Guennat.

Le fameux Code de la route que nous connaissons tous vient de souffler ses 100 bougies ! Promulgué en 1921, il a depuis subi de nombreuses mises à jour. Parmi elles, l’apparition de panneaux incongrus comme « Chaussée déformée, trous en formation » !

C’est le cas par exemple près de Giverny, dans l’Eure, où trois de ces panneaux jalonnent deux kilomètres d’un asphalte qui part en lambeaux. Plutôt que de rénover la route, la Direction départementale de l’équipement (DDE) choisit donc de prévenir plutôt que de guérir, un choix synonyme de constat d’impuissance.

Partout en France, ces trous « en formation » ne cessent de grandir et sont à l’origine des « petits » accidents de la route qui font les choux gras de la presse régionale.

Face à ce phénomène, associations et collectifs de conducteurs se mobilisent. À Pâques, vous avez peut-être croisé sur les routes de Touraine ces motards déposant de gros œufs en chocolat dans les nombreux nids-de-poule constellant les chaussées, vers Tours et Saint-Pierre-des-Corps.

Une manifestation pleine d’humour destinée à alerter les pouvoirs publics sur un sujet très sérieux : la sécurité routière des deux-roues et le scandale de ces trous dans l’asphalte qui peuvent se révéler meurtriers.

Pascal Poireau de la FFMC 37 (Fédération française des motards en colère) commente :

C’est symbolique et visuel. C’est vraiment pour alerter sur l’état de nos routes. Quand on passe en voiture sur un nid-de-poule, on est secoué et on va peut-être perdre un enjoliveur. Mais quand on passe en moto, on se retrouve par terre.

L’état des routes responsable de 47 % des accidents

Question sécurité routière, les pouvoirs publics avancent pourtant des bilans en net progrès : en 2020, le nombre de morts au volant a même atteint son plus bas niveau depuis 1925. Les causes des accidents mortels sont connues de tous : alcool, vitesse excessive, fatigue…

Tous ces critères liés au comportement humain négligent étonnamment le plus important de tous : l’état des chaussées du réseau non concédé, c’est-à-dire les routes nationales, départementales et communales, en constante dégringolade depuis dix ans. Et c’est même très inquiétant.

En 2012, la France caracolait pourtant en tête du classement mondial pour l’état de ses infrastructures routières. Sept ans plus tard, elle pointait à une piteuse dix-huitième place. « Une chute vertigineuse » comme titrait le magazine Capital en octobre 2019 qui pointait du doigt « un manque d’investissements » pour expliquer ce mauvais classement établi par le Forum économique mondial.

L’état alarmant du réseau français serait même à l’origine de 47 % des accidents :

Dans son livre blanc Sécurité routière, le Syndicat des équipements de la route note qu’en France, depuis 1993, les statistiques d’accidentalité sont établies à partir des fiches BAAC (Bulletin d’analyse des accidents corporels) fournies par les services de la police et de la gendarmerie nationale, suite à un accident corporel survenu sur la voie publique.

Ne sont donc pris en compte que les facteurs humains, mais jamais l’état des infrastructures. Pourtant, selon  les chiffres de l’association 40 Millions d’Automobilistes, « 47 % des accidents répertoriés en France impliqueraient le mauvais entretien de la chaussée ».

Des estimations corroborées par l’assureur MMA :

Le problème des chaussées dégradées se concentre sur le réseau public non concédé avec 17 % du réseau gravement endommagé (2040 km). Ne sont pas non plus à négliger les 36 % du réseau considéré comme moyennement endommagé. Ainsi, on arrive à seulement moins de la moitié du réseau routier français jugé en bon état…

Un vrai pavé dans la mare.

Le fossé s’élargit entre réseau concédé et non concédé

Dans ce panorama des mauvais chiffres, seul le bilan du réseau concédé des autoroutes fait office de bonne nouvelle. Cela s’explique en grande partie par les investissements réalisés sur les 9200km d’autoroute concédés.

Selon les chiffres publiés en 2020 par l’Association des sociétés françaises d’autoroutes et d’ouvrages à péage (ASFA), les concessionnaires ont consenti « 1,8 milliard d’euros d’investissements » en 2019. Résultat : les autoroutes sont « 5 fois plus sûres que les autres réseaux », avec un bilan global de « deux fois moins de tués depuis 2002 ».

Ce bilan s’explique entre autres par les clauses des contrats liant l’État aux sociétés d’autoroutes. Ces dernières sont tenues de maintenir le réseau exploité en bon état et sont pour cela seules responsables des investissements d’entretien, l’État s’étant délesté de cette charge au début des années 2000.

Les récentes annonces gouvernementales n’inverseront probablement pas la tendance. En septembre dernier, le gouvernement Castex a lancé son Plan de relance de 100 milliards d’euros.

Sur l’enveloppe de 11 milliards dédiés aux transports, seulement deux milliards iront à la route, principalement pour développer les nouvelles mobilités durables comme les installations de bornes de recharge électrique. L’asphalte, lui, attendra.

D’autant que l’État a transféré la responsabilité de l’entretien du réseau secondaire aux collectivités locales, elles-mêmes étranglées financièrement.

Ce qui entraîne de multiples conséquences pour le pays, comme le souligne la Ligue des conducteurs :

Cette situation est le résultat d’années de sous-investissement dans l’entretien des équipements routiers. Un exemple parmi d’autres : là où la France dépense annuellement environ 50 000 euros par kilomètre dans son réseau routier, le Royaume-Uni y consacre 80 000 euros […]. La situation est donc critique, pour la sécurité de tous sur la route évidemment, mais elle perturbe aussi la capacité de circuler sereinement, la croissance économique et l’aménagement du territoire.

Pourtant, comme le note Bernard Sala, président du syndicat Routes de France :

L’entretien de notre réseau d’infrastructure routière est essentiel. Il doit être optimisé en s’appuyant davantage sur les expertises en matière d’auscultation et de diagnostic, afin d’anticiper et de réaliser les travaux au bon endroit, au bon moment et avec la technique adaptée.

Aux pouvoirs publics de prendre maintenant leurs responsabilités.

L’année 2021 apportera peut-être de vraies réponses, sachant que la Cour des comptes est en train de plancher sur un rapport consacré à l’exploitation et l’entretien des routes nationales et départementales. Un rapport qui intéressera sans aucun doute le premier concerné par le dossier, le ministre délégué aux Transports Jean-Baptiste Djebbari.

En attendant, de nouvelles idées sont aussi mises sur la table par les acteurs de la route, État comme sociétés concessionnaires d’autoroutes (SCA). Parmi elles, la prise en charge des routes nationales et des bretelles d’autoroutes aujourd’hui gérées par l’État, et elles aussi en mauvais état, que les SCA pourraient rénover.

Si des personnalités politiques comme Jean-Luc Mélenchon s’insurgent, voyant là « un risque de privatisation des routes nationales », la réalité est tout autre : les SCA se sont engagées à ne pas rendre payants ces quelques kilomètres de tronçons supplémentaires et à ne pas déplacer les péages.

L’objectif des parties prenantes est surtout de remettre à niveau ces accès au réseau autoroutier. La France compte 12 379 km d’autoroutes, dont 9158 km concédés à des SCA, et 8470 km de routes nationales. La mesure à l’étude ne concernerait que quelques dizaines de kilomètres tout au plus…

En laissant de côté les arguments souvent démagogiques, l’élargissement des partenariats public-privé serait surtout gage d’efficacité. Tout le monde aurait à y gagner, à commencer par les usagers de la route.

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