Faut-il réhabiliter Adolphe Thiers ?

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Ce vendredi 21 mai marque les 150 ans de la funeste Semaine sanglante mettant fin à la dernière tentative révolutionnaire du XIXe siècle. L’occasion de revenir sur l’opposant principal à l’insurrection parisienne : un certain Adolphe Thiers.

Par Jonathan Frickert.

En parallèle des polémiques autour du bicentaire de la mort de Napoléon, une partie du spectre politique commémore depuis deux mois les 150 ans de la Commune de Paris. Ce vendredi 21 mai marque les 150 ans de la funeste Semaine sanglante mettant fin à la dernière tentative révolutionnaire du XIXe siècle.

L’occasion de revenir sur l’opposant principal à l’insurrection parisienne : un certain Adolphe Thiers.

Adolphe Thiers, un personnage balzacien

Petit, nasillard et agité, Adolphe Thiers fut un des hommes les plus caricaturés de son temps. Issu d’une petite bourgeoisie périclitante, il trainera jusqu’à sa mort le boulet de son père, escroc notoire ayant passé sa vie à mendier. Totalement imbu de lui-même et inspirateur du personnage balzacien d’Eugène de Rastignac, Adolphe Thiers est un authentique personnage romanesque comme notre histoire aime les forger.

Avocat à l’éloquence médiocre avant de devenir journaliste puis député et plusieurs fois ministre, Thiers sera pourtant reconnu à la fin de sa vie comme un orateur capable à lui seul de discipliner une chambre basse de plus en plus instable, lui qui aura su anticiper les grands drames de son temps et qui mettra fin à l’agitation révolutionnaire du XIXe siècle.

Adolphe Thiers, un libéral anglophile fondateur de la République

Orléaniste et libéral-conservateur, Thiers fut un des grands défenseurs des libertés de son siècle. Auteur en 1849 d’un fascicule contre le socialisme naissant, cette figure de la monarchie de Juillet puis de la Deuxième République se fera arrêter durant le coup d’État du 2 décembre. Redevenu député à la faveur de la libéralisation de l’Empire, son Discours sur les libertés nécessaires restera dans les mémoires. Pour Thiers, la nature d’un régime importe moins que la garantie d’un certain nombre de libertés.

Sur le plan institutionnel, et à l’inverse d’un Guizot, il estimera que « le roi n’administre pas, ne gouverne pas, il règne », formule quasi identique à celle d’un historien libéral britannique contemporain de Thiers, Thomas B. Macaulay, pour qui le monarque britannique est « un souverain qui règne, mais ne gouverne pas ».

Conformément à ces convictions, Thiers préfère également la prescription à la convention. Dès 1850, ce Clisthène moderne estime que « la République est le régime qui nous divise le moins », symbole de stabilité dans un siècle fait d’agitations, avant d’être deux décennies plus tard un des pères fondateurs de la république la plus libérale de l’histoire de notre pays.

Malheureusement, sa mémoire sera entachée par deux événements qui marqueront toute l’histoire récente.

Adolphe Thiers, l’homme de la défaite

Pressentant dès le départ le piège de Bismarck, Thiers a été un opposant de la première heure au conflit franco-prussien.

Élu chef du pouvoir exécutif en février 1871, l’homme fort du pays sera naturellement au cœur du processus de paix.

Comme le rappelait en février dernier l’historien Éric Anceau, après de rudes négociations, c’est un Adolphe Thiers presque en larmes qui sort d’un château de Versailles fièrement occupé par le chancelier qui y proclama quelques jours plus tôt l’Empire allemand.

La défaite aura coûté cher : l’Alsace amputée de Belfort, la Moselle et une indemnité de 5 milliards de francs-or. Un montant exorbitant qu’il parvient à réunir en seulement quelques jours et d’en résorber la dette sans instaurer l’impôt sur le revenu exigé par les socialistes qui ne sera mis en place que 44 ans plus tard.

En 1873, le succès de sa politique permet d’accélérer l’évacuation des troupes allemandes. Thiers est alors salué par Léon Gambetta qui le désignera comme « le libérateur du territoire ».

C’est dans ce contexte parmi les plus traumatisants de l’histoire de notre pays que se déroule ce qui sera ensuite la principale accusation formulée contre lui.

Une erreur meurtrière

À ce qui était jusqu’alors la pire défaite de l’histoire de France s’ajoute un hiver 1871 particulièrement rude, notamment dans la capitale où la famine fait rage.

Le 8 février 1871, les Français élisent une majorité de députés royalistes favorables à l’armistice, la province en ayant assez des guerres et de l’agitation révolutionnaire parisienne qui parcourut le XIXe siècle, alors que les élus les plus à gauche sont envoyés par la capitale.

La tentative, le 18 mars 1871, de faire enlever les canons payés par les contribuables parisiens afin d’éviter que ces derniers ne poursuivent la guerre ne sera, à raison, jamais pardonnée au chef de l’État, mais était-il réellement le boucher dépeint par l’extrême gauche ?

Le (faux) bourreau de la Commune

Comme le note l’historien Pierre Nora dans L’Obs, si la Commune fut un projet initialement fédéraliste et hostile à l’État, elle est en réalité un pot pourri réunissant essentiellement des socialistes et des marxistes souhaitant rejouer 1793 et n’hésitant pas à procéder à des destructions d’édifices, des exécutions sommaires et des répressions des libertés publiques.

La Commune n’aura duré que deux mois, ne laissant guère le temps de devenir la dictature qu’elle préfigurait, mais cela sera suffisant pour inspirer le mépris de grandes figures de la gauche républicaine de l’époque, de George Sand à Flaubert.

Tel ne sera pas le cas de nombreux dictateurs du XXe siècle qui s’y sont explicitement référés comme la toute première révolution socialiste.

De son côté, Adolphe Thiers est un historien auteur de deux histoires de la Révolution, du Consultat et de l’Empire qui lui vaudront d’intégrer l’Académie française à seulement 36 ans.

Fort de cette connaissance des mécanismes révolutionnaires, et après avoir tenté en vain de convaincre Louis-Philippe d’adopter sa stratégie en 1848, Thiers tentera deux mois durant de négocier et de faire chuter de l’intérieur la révolte, une attitude saluée par Émile Zola. Partisan du dialogue, Thiers ne souhaite pas ajouter un conflit civil au conflit militaire.

Fin mai, ce sont des généraux à bout de souffle, éreintés par le contexte mortifère que connait alors le pays, qui lancent l’assaut avec les résultats dramatiques que l’on connait.

La Commune opposa le Paris révolutionnaire à la France conservatrice. Une authentique tragédie française où tout pays asservi par la défaite lutte contre un destin inéluctable.

Une réécriture idéologique

Aujourd’hui, il existe dans l’Hexagone de nombreuses rues et de nombreuses statues célébrant la mémoire d’Adolphe Thiers que la cancel culture tente de faire disparaitre.

Comme le notait très justement l’historien François Roth en 1990, la mémoire d’Adolphe Thiers a été salie à partir des travaux d’Henri Guillemin, de mai 1968 et du centenaire de la Commune.

De quoi faire oublier le contexte historique et l’incroyable soutien que ses contemporains apportèrent à celui qui fut un des pères fondateurs de la République, un adversaire résolu du socialisme et un partisan acharné des libertés.

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