La Commune, 150 ans après (1) : les raisons d’une révolution

Fred Romero France Allemagnes 1870-1871 - Musée de l'Armée, Paris by Fred Romero on Flickr (CC BY 2.0) — Fred Romero, CC-BY

La Commune a 150 ans en cette année 2021. Le 18 mars 1871, la tentative de Thiers de désarmer la garde nationale parisienne, en faisant enlever les canons, déclenche l’insurrection.

Par Gérard-Michel Thermeau.

La Commune a 150 ans en cette année 2021. Le 18 mars 1871, la tentative de Thiers de désarmer la garde nationale parisienne, en faisant enlever les canons, déclenche l’insurrection. Mal organisée, l’opération tourne au fiasco. En effet, à Montmartre, les soldats fraternisent avec la foule. L’assassinat des généraux Lecomte et Thomas dans l’après-midi marque le début de la tragédie.

Mais Thiers a déjà décidé d’abandonner Paris aux insurgés. Il sait qu’il ne peut compter sur la fidélité de troupes démoralisées et insuffisantes. Il installe son gouvernement à Versailles où se trouve déjà l’Assemblée élue le 8 février. La guerre civile est désormais à l’ordre du jour.

Maxime du Camp a résumé la position des deux camps en quelques mots :

« Paris ne pardonnait pas à la province de n’être pas venue le délivrer ; la province ne pardonnait pas à Paris ses perpétuelles révolutions. »

La Commune : ultime soubresaut du grand drame révolutionnaire

La Commune est l’ultime soubresaut du grand drame révolutionnaire enclenché en 1789 et poursuivi tout au long du XIXe siècle. Comme l’avait bien vu Tocqueville, « car il n’y en a qu’une seule, révolution toujours la même à travers des fortunes et des passions diverses… »

Thiers aurait pu dire en 1871 avec plus de raisons que Napoléon en 1799 : « la révolution est terminée. » C’est à lui que revenait la tâche de mettre un point final à l’instabilité politique de notre pays depuis plus de 80 ans.

« Les mouvements fondateurs révolutionnaires sont tous des actes violents qui laissent présager une coercition continue. » notait pessimiste Martin Malia dans son Histoire des révolutions. La révolution est une « guerre interne » et cette dimension de guerre civile est particulièrement visible dans cette révolution avortée qu’est la Commune.

La Commune a suscité bien des mythes. À droite, les communards ont été vus comme des bêtes féroces, issus des bas-fonds de la société. À gauche, la Commune a été idéalisée et présentée comme l’annonciatrice de l’avenir radieux socialiste.

Qu’en est-il exactement ?

La Commune souveraine

L’idée communaliste avait germée pendant la guerre franco-allemande. Cette guerre avait ravivé la crainte pour les uns et l’espoir pour les autres de reprendre le cours de la Révolution. L’ombre de l’an II, la guerre associée à la dictature jacobine, est dans tous les esprits tout au long de cette période qui va de l’automne 1870 au printemps 1871. Dès septembre, des militants de l’Internationale avaient constitué un Comité central des arrondissements parisiens ressuscitant la notion de « Salut public ».

Mais aux idées habituelles de réquisitions, à la levée en masse, à l’idée du peuple en armes s’était ajoutée l’autogestion communale. La « commune souveraine » devait permettre, on ne sait comment, la « défaite de l’ennemi » et ouvrir la voie au « gouvernement des citoyens par eux-mêmes ». Ce mot magique, Commune, va réunir une coalition très hétéroclite de patriotes enragés et d’anciens pacifistes, mêlant blanquistes, proudhoniens, néo-babouvistes, anarchistes, bakouninistes et même en cherchant bien quelques marxistes. Le jacobinisme s’unissait au socialisme.

Pourtant ce mouvement communaliste n’arrive pas à prendre le pouvoir le 31 octobre 1870 lors d’une confuse insurrection qui tourne court. Les impératifs de la lutte contre l’ennemi favorisent le réflexe patriotique de soutien au gouvernement. C’est l’arrêt des combats qui va provoquer finalement l’insurrection.

De L’insurrection à la révolution

Les résultats des élections du 8 février suscitaient chez ces patriotes parisiens la crainte d’une restauration. L’installation de l’Assemblée à Versailles ne faisait qu’aviver l’inquiétude de la garde nationale parisienne.

Elle était devenue une sorte d’armée populaire. Début mars, son contrôle échappe à l’état-major au profit d’un Comité central de la Fédération des gardes nationaux. Paris est virtuellement en situation insurrectionnelle. La journée du 18 mars s’inscrit dans ce contexte.

« Si l’on cherche à nous enlever ce que nous possédons, nous brûlerons plutôt Paris que de nous laisser vaincre par ces bandits. » écrivait un ouvrier menuisier quelques jours plus tôt. La tentative de reprise des canons, le 18 mars,  est vue comme le prélude du désarmement du peuple.

En une dizaine de jours, du 18 au 28 mars,  la situation devient révolutionnaire. Les maires parisiens tentent de négocier entre les deux camps. Clemenceau adjure, en vain, l’Assemblée de « faire des élections municipales ». Mais ce ne sont pas seulement les monarchistes qui refusent tout compromis.

Le républicain Jules Favre s’écrie : « Que l’émeute le sache bien, si l’Assemblée est à Versailles, c’est avec l’esprit de retour, pour combattre l’émeute et la combattre résolument. » La guerre civile qui se dessine n’oppose donc pas la gauche républicaine à une droite réactionnaire mais une minorité d’extrême-gauche au reste des forces politiques.

Trop de têtes et trop faibles

Les têtes dirigeantes de la Commune sont insignifiantes et le mouvement en compte trop et trop faibles. Les dirigeants politiques n’ont pas laissé de traces dans la mémoire collective. On ne s’intéresse guère qu’à Rossel, figure romantique de l’officier patriotique, Jules Vallès qui devait être le talentueux romancier de l’aventure, Gustave Courbet, qui ne sait pas trop ce qu’il fait là, ou Louise Michel, muée en figure de proue féministe dans les nouveaux programmes de lycée.

Un conseil communal, représentant surtout les électeurs des arrondissements populaires, est installée le 28 mars. Assez vite les « bourgeois républicains » vont démissionner. L’élément dictatorial va s’en trouver renforcé. L’assemblée perd très vite son caractère municipal pour se transformer en un mélange de gouvernement et de parlement avec des commissions d’allure ministérielle. Mais le Comité Central conserve le contrôle de la Garde nationale.

Les illusions de la liberté communale

Pendant quelques jours, l’illusion de la liberté règne dans une atmosphère festive. C’est le côté proudhonien de la Commune, le rêve de l’autogestion populaire. On veut ouvrir des ateliers coopératifs et des comptoirs de vente. Mais soucieuse de ménager les finances, la Commune passe des marchés avec des entrepreneurs capitalistes et non aux coopératives dont les prix sont trop élevés.

Le 14 avril, 400 artistes proclament « la libre expansion de l’art, dégagé de tout tutelle gouvernementale ». Ce « gouvernement du monde des arts par les artistes » compte Corot, Daumier, Manet, Millet et Dalou. Mais ces beaux principes auraient-ils été suivis d’effet ? La Commune, par ailleurs, décrète la suppression des subventions aux théâtres et de tout monopole. Là aussi, on compte sur l’autogestion pour se substituer à l’exploitation par un directeur.

La Commune veut aussi changer l’école. Les communaux souhaitent un enseignement obligatoire, gratuit et laïque mais surtout pratique : « il faut que, dès son jeune âge, l’enfant passe alternativement de l’école à l’atelier » écrit Henri Bellanget dans Le Vengeur du 8 avril.

La propriété privée n’est pas remise en question, sauf pour punir les Versaillais. La Banque de France est respectée et va même financer la Commune.

Le virage dictatorial de la Commune

Mais très vite le visage dictatorial jacobin va s’imposer. Les premières escarmouches amènent les officiers versaillais à procéder à des exécutions sommaires de prisonniers fédérés. Aussitôt, à Paris, on crie contre les « Chouans » et les « Vendéens ». On se croit en 1789, on veut aller à Versailles. Une sortie en masse tourne au fiasco le 3 avril. De nouveau, des prisonniers sont exécutés sommairement par les Versaillais.

La Commune, le 5 avril, réactive la loi des suspects. Toute personne soupçonnée de complicité avec Versailles sera incarcérée et pourra servir d’otage. Pour chaque exécution d’un partisan de la Commune, « un nombre triple » d’otages sera exécuté. Devant le nombre de démissions entrainées par ce durcissement, des élections complémentaires sont organisées mais l’abstention est massive. Au fil du temps, la représentativité de l’assemblée communale s’effrite.

La liberté de la presse est remise en cause dès le 5 avril. La liberté de conscience est affirmée sous un curieux jour : le clergé est dénoncé  comme « complice des crimes de la monarchie ». Vingt-trois églises sont fermées, plus de 200 prêtres sont arrêtés.

Les arrestations arbitraires permettent des règlements de compte où les prévenus sont traités en ennemi. Rigault, procureur général de la Commune, justifie ainsi son action : « Je ne fais pas de la légalité, je fais la révolution. »

Portrait du « communeux »

Mais qui sont-ils ces « communeux » ?

La Commune compte 79 élus qui représentent la « petite bourgeoisie populaire », les « ouvriers » venant du monde artisanal. La plupart ne sont pas Parisiens de naissance. Pour le reste, les soutiens du mouvement sont connus par l’étude des quelques 36 000 personnes jugées après l’échec final.

Ils se recrutent dans les rangs de la garde nationale, expression du peuple en armes. Ils sont plutôt jeunes et pour moitié analphabètes, signe de leur origine populaire. En somme, quand les campagnes votent mal, c’est-à-dire pour les conservateurs, c’est à cause de l’analphabétisme des paysans, signe d’ignorance. Mais que les révolutionnaires recrutent parmi les analphabètes de la capitale cela souligne le caractère « populaire » du mouvement.

L’analphabétisme, stigmatisé là, est signe positif ici. Ne cherchons pas en tout cas de mythiques « prolétaires » parmi eux. Nos gardes nationaux sont largement issus de la boutique et de l’atelier des faubourgs, héritiers des sans-culottes de l’an II, et non avant-garde des « temps nouveaux ».

Le mouvement compte aussi ses « gavroches », proches du personnage de Hugo, et ses femmes. Celles-ci présentent les mêmes caractéristiques sociologiques que les hommes et participent activement à la vie des clubs. La Commune a été féministe et c’est là un trait qui frappe beaucoup.

La Commune, remake de la Grande Révolution

Le ton est donné avant même la création du Comité de Salut public par la Commune et l’adoption du calendrier révolutionnaire.

On chante la Marseillaise et le Chant du Départ. On se réunit dans des clubs. Les journaux portent des noms évocateurs : le Père Duchêne, La Montagne, l’ami du Peuple, Le Bonnet rouge. Dans tout ce fatras, le seul journal de qualité est Le cri du Peuple de Jules Vallès. Le ton des journaux est très violent et ne cesse de se référer à l’an II.

Si on avait brûlé une guillotine le 6 avril dans le XIe arrondissement, le 17 mai, une cantinière propose au club Saint-Jacques d’installer quatre guillotines « pour terrifier les aristocrates ». Au club Éloi, un citoyen veut faire tomber cent mille têtes. Dans les clubs en général on rêve d’exterminer les Versaillais et de faire disparaître la « race ignoble des prêtres ». Plusieurs clubs votent la mort de l’Archevêque de Paris et des otages.

Le 30 avril, le Club Nicolas-des-Champs adopte la motion : « tout citoyen qui refusera de servir la République les armes à la main sera fusillé. » Une petite vieille surnommée la Mère Duchêne n’y va pas par quatre chemins : « Qu’est-ce que l’existence de quelques mauvais citoyens quand il s’agit de fonder la liberté ? » Elle suggère donc de casser beaucoup d’œufs pour faire l’omelette.

Violences symboliques, violences réelles

On préconise la destruction de tous les monuments qui rappelent la monarchie. La condamnation à mort de l’hôtel particulier d’Adolphe Thiers est un épisode très révélateur. Par arrêté du 21 floréal an 79, le Comité de salut Public ordonne : « la maison de Thiers, située place Georges, sera rasée. » Faute de pouvoir guillotiner ses ennemis hors de portée, la Commune assassine les édifices. Cela permet de mieux comprendre l’embrasement final de Paris.

L’anticléralisme virulent ravive les beaux jours de la Terreur. Il s’agit d’emprisonner le plus grand nombre d’ecclésiastiques pour en faire des otages. À Saint-Sulpice, un orateur s’adresse au « Dieu du ciel » : « si tu n’es pas un capon, tu descendras sur cet autel que nous avons profané, et je te plongerai mon poignard dans le cœur. » Des mascarades antireligieuses sont organisées, de nombreuses églises profanées et pillées. La violence verbale contre les « calotins » ne va cesser d’enfler.

Le prolétaire célébré, pas le socialisme

Gaston Buffier écrit dans La Révolution politique et sociale du 15 avril : « le prolétaire, esclave du monde antique, serf d’avant 89 – trois mots différents, trois termes équivalents-, le prolétaire redresse son corps brisé par le travail. » Il célèbre le « martyr du salariat », le « meurt-de-faim de l’univers ». Un correspondant de La Sociale le 28 avril dénonce « les propriétaires, les seigneurs, les agioteurs, les tripotiers, les financiers… tous les jouisseurs du produit des travailleurs » et appelle à l’union des prolétaires.

Au club de la Délivrance, une femme prend la parole, le 12 mai :

« Pour nous autres, la plaie sociale qu’il faut d’abord fermer, c’est celle des patrons, qui exploitent l’ouvrier et s’enrichissent de ses sueurs. […] Nous ne serons heureuses que lorsque nous n’aurons plus ni patrons, ni riches, ni prêtres. »

Mais les mesures réclamées relèvent du jacobinisme : réquisition, taxation, perquisitions domiciliaires, confiscation des biens des émigrés. On souhaite des maximum comme en l’an II. On veut faire « abouler » Rothschild mais on ne voit guère au-delà. Le socialisme est une nébuleuse aux yeux de ces militants révolutionnaires.

La politique de l’État communal ne sera guère cohérente avec ces beaux discours. Après avoir décidé que les traitements seraient limités à 6000 francs, la Commune va rétribuer des fonctions bien au-dessus. Les réformes sociales resteront limitées : interdiction des amendes et des retenues sur salaires, interdiction du travail de nuit des boulangers.

Mais la Commune pour réussir doit obtenir l’adhésion de la province. Or cet appui va lui faire cruellement défaut.

A suivre

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