Ils étaient Présidents : Adolphe Thiers

Retrouvez le prodigieux destin d’Adophe Thiers, ce Rastignac marseillais aussi intelligent qu’ambitieux, qui a joué un rôle dans la chute de Charles X, été ministre de Louis-Philippe, et opposant de Napoléon III.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Adolphe Thiers
Adolphe Thiers By: Ashley Van HaeftenCC BY 2.0

Le 31 août 1871 l’Assemblée nationale adopta le texte suivant :

« Le chef du pouvoir exécutif prendra le titre de président de la République française et continuera d’exercer, sous l’autorité de l’Assemblée nationale, tant qu’elle n’aura pas terminé ses travaux, les fonctions qui lui sont déléguées par décret du 17 février 1871. »

Ainsi Adolphe Thiers (Marseille, 15 avril 1797 – Saint-Germain-en-Laye, 3 septembre 1877) devint-il officiellement le second président de la République.

Avec sa petite taille, sa redingote, son toupet, ses lunettes d’or et son œil malicieux, il reste pour l’éternité, M. Thiers, ce « roi des prudhommes » dont parlait Flaubert.

Quel prodigieux destin que celui de ce Rastignac marseillais, aussi intelligent qu’ambitieux, qui avait joué un rôle dans la chute de Charles X, été ministre de Louis-Philippe, opposant de Napoléon III et sauvait à sa façon la France après la chute du Second Empire pour contribuer à fonder de façon durable la république.

Ce fils d’un notable déclassé et escroc était arrivé tôt à Paris pour y faire fortune. Le journalisme de combat contre la Restauration lui ouvrit les portes de la politique. Ses travaux d’historien consacraient sa réputation d’homme de lettres. Fidèle disciple de Talleyrand, il savait tout, parlait de tout, tranchait sur tout. Il n’hésitait pas à apprendre la peinture à Ingres et l’art militaire au maréchal Soult.

Une carrière aussi longue qu’agitée

En 1830, il poussait Louis-Philippe sur le trône, entrait dans le gouvernement Laffite sur un strapontin, y défendait les thèses les plus contradictoires, bref y apprenait la politique. Après avoir essayé divers ministères, protégé Delacroix et gagné un siège à l’Académie française, il avait fait un riche mariage.

Thiers devait deux fois présider un gouvernement sous Louis-Philippe mais Talleyrand avait prévenu le roi : « Vous ne ferez jamais rien de Thiers… il ne sera jamais satisfait. » Il se montra brouillon au pouvoir et faillit provoquer une guerre avec l’Angleterre.

Comme le remarquait Mme de Girardin, Thiers était surtout puissant quand il n’était pas au pouvoir. Rejeté dans l’opposition, il ne cessa d’attaquer Guizot. Lors de la Révolution de février 1848, la reine n’eut qu’un mot : « c’est vous qui avez brisé le trône ». Il aimait jouer avec le feu quitte à allumer l’incendie, ce que lui reprochait son vieil adversaire Guizot.

Sous la Seconde république, il devint le cerveau du parti conservateur et choisit de se rallier à la candidature de Louis-Napoléon avec les résultats que l’on sait.

Arrêté au 2 décembre, son exil fut des plus brefs et il revint vite en France. Par son discours du 11 janvier 1864 sur les libertés nécessaires, il s’imposait comme un opposant ferme mais modéré à l’empire. Il se montra un des rares esprits lucides en 1870 quand le pays entier se précipita avec enthousiasme et inconscience dans la guerre contre la Prusse.

La chute de l’Empire, les désastres de la guerre faisaient de lui, le vieux sage qui avait tout prévu, l’homme le plus populaire de France. Le 6 février 1871, les candidatures multiples étant possibles, il était élu par 26 départements, véritable plébiscite !

Le chef du pouvoir exécutif

L’âge ne l’avait pas changé, il restait ce petit homme vif, alerte, remuant, malicieux, enjoué et séducteur. Et maintenant, allait-il enfin être satisfait ?

L’Assemblée élue pour négocier la paix définitive s’était réunie à Bordeaux le 11 février 1871. Thiers réussit à faire élire au perchoir de l’Assemblée un républicain, Jules Grévy. Ce dernier proposa aussitôt l’élection de Thiers comme chef du pouvoir exécutif. L’expression l’irrita cependant au plus haut point. « Chef ! chef ! Me prend-on pour un cuisinier ? » grommela le vieux politicien qui fit ajouter à ce chef « de la République française ».

Aussitôt il constituait un gouvernement penchant nettement à gauche : les ministères importants (Affaires étrangères, Intérieur, Instruction publique, Justice, Guerre) étaient confiés aux républicains anciens ou fraîchement convertis. Seuls deux conservateurs surnageaient, le très protectionniste manufacturier Pouyer-Quertier aux Finances et un pâle légitimiste aux Travaux publics. Les monarchistes, largement majoritaires à l’Assemblée, durent avaler la couleuvre Jules Simon, esprit modéré mais libre-penseur, à l’Instruction publique.

Mais les conservateurs n’avaient guère le choix : seul Thiers paraissait en mesure de négocier la paix la moins désavantageuse possible avec l’Allemagne. À Versailles, il obtint une diminution de l’indemnité de guerre, ramenée de 6 à moins de 5 milliards, et de conserver Belfort. Aurait-il pu obtenir mieux avec moins de hâte ?

Thiers et l’Assemblée

À l’intérieur, certains rêvaient d’une restauration monarchique mais au profit de qui ? Thiers accablait de ses sarcasmes les deux prétendants. Le petit-fils de Louis-Philippe ? « à dix pas l’air d’un Allemand, à trois d’un imbécile ». Le petit-fils de Charles X ? « Un pleurnicheur ». L’Assemblée était pleine des anciennes illustrations de la noblesse française. Mais Thiers n’avait guère plus de respect pour les ducs que pour les prétendants. Il avait dit de Pasquier, Broglie et Decazes : « Le premier est un hanneton, le second un brouillon, le troisième un fripon. » Et l’Assemblée dans son ensemble ne lui inspirait que du mépris : « 450 lâches et 300 fous ».

Par le pacte de Bordeaux, il promit de ne trahir ni les monarchistes ni les républicains mais, au fond de son cœur, il avait déjà choisi son camp.

Thiers contre la Commune

Quittant Bordeaux et se méfiant de Paris, le gouvernement et l’Assemblée s’installèrent à Versailles. Cette méfiance était justifiée.

Une partie des Parisiens, ouvriers mais surtout artisans, humiliés par l’entrée des Prussiens dans la capitale, mécontents de voir une assemblée monarchiste, méfiants à l’égard de Thiers, confrontés au chômage, allaient fournir les gros bataillons de la Commune. La Garde nationale constituait le bras armé des partisans de la révolution. Ils disposaient de 400 canons dont une partie concentrée à Montmartre. Mais l’opération montée par le gouvernement pour les reprendre tourna au fiasco sanglant. Deux généraux furent massacrés. Ce 18 mars 1871 débutait la dernière révolution parisienne.

Thiers, avec sagesse, décidait d’abandonner la capitale aux insurgés. La Commune avait reçu peu d’écho dans un pays attaché à l’ordre et à la paix mais ses forces étaient supérieures à celle des Versaillais. Habilement, le petit Marseillais adoptait pour mot d’ordre : « Nous défendons la République contre les factieux. » Nullement soucieux d’aller à l’affrontement, il chercha en vain tous les moyens de conciliation avec Paris.

Il se résigna finalement à reprendre la capitale en reconstituant une armée de 130 000 combattants. À défaut d’être le grand stratège qu’il se flattait d’être, il se révéla un grand organisateur. Il en confia le commandement à Mac-Mahon, le moins compromis dans le bonapartisme des généraux disponibles. Faisant fi de l’impatience de l’Assemblée, il sut attendre le temps nécessaire. Effort méritoire pour l’ancien « brouillon ».

Le bourreau de la Commune ?

Le 21 mai 1871, les troupes versaillaises entraient dans Paris. Les incendies de prestigieux bâtiments allumés par les communards et les exécutions d’otages achevaient de discréditer la Commune. Au bout d’une semaine sanglante, l’ordre était rétabli mais dans une capitale dévastée comme jamais elle ne le fût. Pris dans leur délire vengeur, les Communards avaient également détruit l’hôtel particulier de Thiers, faute de pouvoir mettre la main sur le chef du pouvoir exécutif.

La brutalité de la répression fut souvent reprochée à Thiers. Mais les excès furent le fait de généraux soucieux de trouver une revanche à la défaite, Mac-Mahon laissant trop la main à ses subordonnés. De toute façon, la majorité conservatrice penchait pour la dureté et les républicains se turent ou approuvèrent. Esprit modéré, Thiers aurait souhaité plus d’indulgence : il sauva ainsi la vie de Rochefort et empêcha jusqu’à sa démission la déportation du journaliste en Nouvelle-Calédonie.

À ses yeux, une seule chose comptait : désormais la République, en écrasant les derniers révolutionnaires, cessait de faire peur.

Enfin président

Restait à payer l’énorme indemnité de guerre. Thiers rejeta avec horreur l’idée d’un impôt sur le revenu. Il choisit l’emprunt et les impôts indirects. L’une de ses idées les plus malheureuses fut cependant d’instaurer un monopole d’État des allumettes. Comme tout monopole public, la qualité fut au rendez-vous : des allumettes ininflammables.

Le comte de Chambord, le dernier des Bourbons, lui facilitait la tâche. Venu incognito en France, il découragea ses plus ardents partisans par son incompréhension de la situation. Le Manifeste, publié le 6 juillet 1871, contenait la formule qui mettait à bas les espérances légitimistes : « Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d’Henri IV. » De toute façon, les paysans, qui formaient la masse de la population, étaient hostiles au retour d’un Bourbon qu’ils identifiaient à un Ancien Régime abhorré. Thiers, qui n’attendait que l’occasion, fit voter par l’Assemblée la loi dite Rivet, du nom de son auteur. Il était désormais officiellement président de la République.

Le texte précisait clairement ses pouvoirs : l’exécution des lois, la nomination et le renvoi des ministres, la possibilité de s’adresser directement à l’Assemblée. Mais aussi ses limites : chacun de ses actes devait être contresigné par un ministre, il restait responsable, au même titre que ses ministres, devant l’Assemblée. Il cumulait ainsi les fonctions de chef d’État et de chef du gouvernement.

Il s’installa le plus souvent possible à l’Élysée. Mais si Thiers aimait recevoir, il n’était pas Talleyrand. L’avarice de Mme Thiers faisait jaser : « dîners mesquins, et le soir, pas une tasse de thé, pas un verre d’eau ».

Le gouvernement de M. Thiers

Thiers n’était pas l’homme des grandes réformes. Par une diplomatie habile et sans éclat, il avait mis fin à l’isolement de la France et obtenu l’évacuation progressive des armées allemandes d’occupation. Le pays était tranquille : « le paysan vend très bien ses denrées et il ne désire aucun changement. » soulignait le président de la République en 1872. Pour lui, les paysans, conservateurs de nature, souhaiteront conserver une république sage et modérée qui s’incarnait si bien dans le « gouvernement de M. Thiers ».

Mais les tensions ne cessaient de s’aggraver avec la majorité monarchiste. L’intransigeant journaliste catholique Louis Veuillot avait résumé la situation d’une formule : « Il a reçu la République provisoire, il entend rendre la République définitive. »

Sûr pourtant de sa force, Thiers n’hésita pas à démissionner le 20 janvier 1872 à l’occasion d’un banal conflit sur une question fiscale. Affolés, la nature politique ayant horreur du vide, les parlementaires votèrent aussitôt à la quasi-unanimité un ordre du jour appelant au « patriotisme » du Président. Une délégation de 200 députés se rendit à la présidence pour porter la motion. Mais Thiers jouait ainsi un jeu dangereux.

Les monarchistes se cherchèrent un chef et finirent par le trouver. Albert de Broglie détestait la démocratie, régime des « gens grossiers et mal élevés » et voyait dans la république conservatrice de Thiers une « sottise ». Il ne comprenait pas l’importance des « nouvelles couches sociales » à la différence d’un Gambetta, « commis voyageur de la république ». Au temps des gens bien nés, succédait le temps des boutiquiers, des instituteurs, des pharmaciens et des petits fonctionnaires.

La république sera conservatrice ou ne sera pas

Mais le succès inouï du second emprunt lancé par Thiers, couvert 13 fois !, plongea le Président dans le ravissement. Il pouvait enfin partir en vacances. Le mois d’août 1872 le vit s’ébattre sur la côte normande « jouant et s’amusant comme un enfant ». Une visite au Havre, où il était accueilli par le maire et un adjoint nommé Félix Faure, tourna au triomphe : « Vive M. Thiers ! Vive la République ! » Dans la rade, une division de la flotte anglaise lui rendit les honneurs par de vibrants hurrah ! Il était à l’apogée de sa présidence. Pour reprendre le mot de Jules Ferry : « pour l’Europe, la France, c’est M. Thiers et rien d’autre. »

En attendant, chaque élection partielle voyait la progression des républicains. Aussi, le 13 novembre, Thiers rompait le pacte de Bordeaux et sa prétendue neutralité : « La République existe, elle est le gouvernement légal ; vouloir autre chose serait une révolution et la plus redoutable de toutes ». Désormais, c’était les monarchistes qui incarnaient l’esprit révolutionnaire face à une « république conservatrice ». Mais la majorité présidentielle se réduisait comme une peau de chagrin au fil des votes.

Dufaure proposa la création d’une commission pour définir les attributions des pouvoirs publics. Thiers dut aller plus loin dans les concessions et renoncer à paraître selon son bon vouloir à l’Assemblée. Désormais, il s’engageait « à n’y prendre la parole qu’à des séances spéciales et solennelles, où il serait seul entendu ». Il devenait ainsi une sorte de monarque constitutionnel. Ce compromis était provisoire : l’évacuation définitive du territoire avec le paiement final de l’indemnité de guerre dépendait de la présence de Thiers au pouvoir aux yeux des Allemands.

La chute de M. Thiers : il faut tout prendre au sérieux mais rien au tragique

Le 15 mars 1873 le traité avançant la libération des derniers départements fut enfin signé. Mais désormais Thiers n’était plus l’homme nécessaire. Le Président précipita sa chute en poussant son ministre des Affaires étrangères, Charles de Rémusat, à se présenter à une élection législative à Paris. La gauche républicaine lui opposa le Lyonnais Barodet qui l’emporta nettement. Les anciens partisans de la Commune tenaient enfin leur revanche.

Thiers était désormais résolu à tomber à gauche. Il remania son gouvernement dans un sens plus nettement républicain, faisant notamment appel à Casimir Périer, le premier conservateur qui avait quitté le centre droit au profit du centre gauche. C’était un défi jeté à l’Assemblée. Broglie réussit à rassembler légitimistes, orléanistes et bonapartistes et déposa une demande d’interpellation. Attaqué, Thiers prisonnier de la « sotte loi chinoise du 13 mars » ne pouvait répliquer, privé ainsi de sa meilleure arme. Il ne put répondre que par un discours, le 24 mai 1873, un des plus réussis de sa carrière : « Aujourd’hui pour vous, pour moi, pratiquement, la monarchie est impossible. »

Le cabinet mis en minorité, le Président aurait pu s’accrocher au pouvoir et accepter une « cohabitation ». Il découvrit avec surprise que ses adversaires avaient un successeur tout prêt, le maréchal de Mac-Mahon.

Le libérateur du territoire

Cet échec final n’en était pas un. Thiers avait, par son habileté, son art des manœuvres, son bon sens, transformé le parti républicain. Il n’était plus un parti de combat mais un parti de gouvernement. Les ducs pouvaient s’illusionner : la monarchie n’avait plus aucun avenir.

Après le départ des derniers soldats allemands le 16 septembre, il était reçu en triomphe à Belfort. Les Allemands fermèrent les yeux et laissèrent la population de Mulhouse l’acclamer. En 1875, il fut élu simultanément au Sénat et à la Chambre des députés et choisit cette dernière.

Mais la véritable apothéose eut lieu le 16 juin 1877, peu après son 80e anniversaire. Le ministre de l’Intérieur ayant félicité l’Assemblée d’avoir libéré le territoire, un obscur député républicain désigna Thiers : « Le libérateur du territoire, le voilà. » Une ovation formidable s’ensuivit. Un tableau devait immortaliser la scène.

La perspective de la présidence s’offrit de nouveau à lui. Les républicains, lancés dans leur dernier combat électoral contre des monarchistes qui n’osaient plus dire leur nom, se proposaient de le réinstaller à l’Élysée. Mais la mort le saisit enfin, le 3 septembre, veille de l’anniversaire de l’avènement de la République. Ses obsèques prirent de fait l’allure d’une gigantesque manifestation républicaine.

Nous laisserons donc le mot de la fin à un Anglais :

« Depuis le couronnement de la reine Victoria, je n’ai rien vu d’aussi splendide que les funérailles de M. Thiers et rien ne m’a donné plus d’estime pour le peuple français. »

Source :

  • Pierre Guiral, Adolphe Thiers, Fayard 1986, 622 p.

Le 8 janvier prochain : Patrice de Mac-Mahon