Les élections oubliées : le 8 février 1871

Adolphe Thiers, image d'Épinal, Grande Enciclopéia Delta Larousse, volume 14, 1877

Les élections du 8 février 1871 sont peut-être un peu oubliées aujourd’hui. Improvisées dans l’urgence, conséquences de la défaite militaire, elles sont parmi les plus étonnantes et les plus importantes de notre histoire.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Adolphe Thiers par Léon Bonnat — Domaine public, https://commons.wikimedia.org

En signant l’armistice, Bismarck avait mis une condition impérative : la cessation des combats durerait 21 jours, le temps d’élire une Assemblée nationale. En effet, il souhaite négocier la paix avec un gouvernement légitime. Aussi, les Allemands mettront tous les moyens à leur disposition pour favoriser la liberté des élections.

C’est là un paradoxe étonnant : les élections les plus libres que le pays ait connues depuis longtemps se font sous occupation étrangère dans 43 départements. Autre paradoxe, si les monarchistes l’emportent, cette Assemblée élue devait donner naissance définitivement à la république en France.

Rarement élections improvisées auront eu des conséquences historiques aussi considérables.

Encore Gambetta doit-il s’effacer. Le champion de la guerre à outrance a publié un décret qui exclut les candidatures bonapartistes. Pour Bismarck ce décret remet en question l’armistice. Jules Favre, nouvel homme fort du gouvernement, n’hésite pas longtemps. Il envoie Jules Simon à Bordeaux avec mission de destituer le tribun de ses fonctions ministérielles. Après avoir fait mine de résister, conscient qu’il convient d’éviter la guerre civile, Gambetta se retire.

Les élections du 8 février sont improvisées

Comme en 1849, le scrutin départemental de liste doit désigner sur tout le territoire, y compris l’Alsace-Lorraine, les 768 députés de l’Assemblée. Les candidatures multiples sont autorisées permettant ainsi de plébisciter certaines personnalités.

Non seulement les élections du 8 février sont improvisées mais elles rompent avec le scrutin uninominal pratiqué sous l’Empire. Or, il était plus difficile d’établir une liste départementale que de proposer des candidatures individuelles dans chaque arrondissement.

De surcroît, plus de 400 000 électeurs ne pouvaient pas voter étant prisonniers en Allemagne.

Les autorités républicaines, ce fut leur seule intervention, ont convoqué les électeurs au chef-lieu de canton, espérant ainsi réduire le nombre des votants ruraux suspects de conservatisme.

Une assemblée pour quoi faire ?

Et puis quelle était la mission de cette Assemblée ? Uniquement négocier la paix ou bien décider du régime ? Les républicains de gauche mettent en avant la question du régime, les conservateurs considèrent cette question comme subalterne dans les circonstances présentes. Mais une fois élue, le pouvoir souverain de l’Assemblée ne fut guère mis en question.

Les bonapartistes étant discrédités et les gambettistes faisant peur avec leur guerre à outrance, les électeurs vont choisir les partisans de la paix.

« Jamais élections ne furent si vite menées » (Daniel Halévy). La majorité relative, à condition d’obtenir le huitième des voix des électeurs inscrits, suffisait. Aussi tous les députés sont-ils élus le même jour. Remarquable innovation : en publiant les résultats le Journal officiel ne donne ni le nombre des inscrits, ni le nombre des votants.

Des électeurs libres pour la seule fois de l’histoire électorale

Le suffrage universel (masculin) avait été instauré en 1848 mais il avait été très encadré sous le Second Empire. Les électeurs, particulièrement dans les campagnes, avaient l’habitude d’écouter le préfet, le maire ou le curé. Aux élections du 8 février, ni cadres, ni chefs, ni mots d’ordre. Pour la première et dernière fois de l’histoire électorale, les électeurs étaient livrés à eux-mêmes.

La quasi-absence de campagne électorale va ainsi amener ceux-ci à voter pour ou contre la paix.

Dans les villes, on votait volontiers sous l’Empire pour les « rouges ». Paris va logiquement privilégier les candidats les plus à gauche : Louis Blanc, Victor Hugo, Garibaldi couvrent de leur prestige les Delescluze et autres obscurités de l’extrême gauche. Ce fossé profond entre Paris et la France va avoir de funestes conséquences.

L’Est se distingue aussi du reste du pays en choisissant les partisans de la reprise des combats lors des élections du 8 février. Gambetta est élu par les départements alsaciens et vosgiens et choisit de représenter le Bas-Rhin. Denfert-Rochereau, le héros du siège de Belfort, figure parmi les élus républicains.

Mais au final, les radicaux sont très minoritaires. Les républicains modérés et les « libéraux » modérément républicains sont quatre fois plus nombreux.

Dans les campagnes, privés des lumières des autorités, les électeurs décontenancés se tournent vers les notables traditionnels. Après tout, beaucoup de ces monarchistes ont payé de leur personne et de leur sang, eux ou leurs enfants, dans le sursaut patriotique qui a suivi Sedan.

Élections du 8 février, une trompeuse majorité monarchiste

Et voilà que le scrutin populaire réveille, pour la dernière fois, la vieille France. La Rochefoucauld, Noailles, Broglie, Haussonville, Decazes, Charrette, Tocqueville, Guizot, Casimir-Perrier… Les grands noms de la vieille noblesse et de la haute bourgeoisie, dont certains siégeaient dans les assemblées des dernières monarchies, ressurgissent de l’ombre. Jamais le pays n’avait élu une assemblée aussi aristocratique.

Une trompeuse majorité monarchiste, mais divisée entre partisans des Orléans et des Bourbons, se dégage ainsi. Étrangers au pouvoir depuis près d’un quart de siècle, les royalistes n’avaient eu aucune responsabilité dans la guerre et ses désastres à la différence des bonapartistes et des républicains de gouvernement. Mais ils sont bien incapables de s’entendre sur la forme du régime qui n’est pas qu’une question de personnes.

Parmi eux, une centaine de gentilshommes légitimistes entrent dans la vie parlementaire. Beaucoup sortent de leur campagne, les plus âgés pour la première fois depuis la chute de Charles X. Avec les élections du 8 février, ils croient au miracle, au retour prochain du comte de Chambord. Ces braves gens s’illusionnent, ce n’est pas un retour, c’est un ultime rappel. Ils ne sont pas là pour faire le roi mais pour signer la paix.

« L’Assemblée n’était pas l’image exacte du pays qui l’avait élue, elle valait, j’ose le dire, mieux que lui » devait écrire mélancolique le vicomte de Meaux dans ses Souvenirs.

Élections du 8 février : Adolphe Thiers plébiscité

Adolphe Thiers, image d’Épinal, Grande Enciclopéia Delta Larousse, volume 14, 1877

Mais le véritable vainqueur des élections du 8 février c’est Adolphe Thiers désigné par 26 départements. Le petit Marseillais, qui a survécu à quatre régimes, fait déjà figure d’homme, sinon providentiel, du moins inévitable. Tout journaliste se croit obligé de le qualifier « d’illustre homme d’État ». Il avait été un des rares à s’opposer à la déclaration de guerre. Pendant les hostilités, il avait tenté vainement de trouver des appuis diplomatiques en Europe à une France isolée. Thiers avait osé dénoncer la guerre à outrance de Gambetta. Jamais sa réputation de grand politique et de grand patriote n’a été aussi grande. Le Siècle est des rares journaux à grincer des dents : « ce soleil si lontemps couché produit l’illusion d’un soleil levant ».

Plébiscité par le suffrage universel, l’ancien orléaniste se voit offrir le pouvoir. Comme le note finement Jules Richard dans Le Figaro (15 février 1871) : « c’est l’homme des compromis et […] la France sent qu’un compromis seul peut la sauver d’une restauration dont elle ne veut pas et d’une guerre civile qu’elle redoute. »

H. Vrignauly dans La Liberté (17 février 1871) en est persuadé : « Nous croyons que, la paix faite, M. Thiers… conseillera à la France de conserver la république. » Pour La Presse (22 février 1871) la république s’imposera d’elle même « si elle se montre tolérante, sage et modérée ».

La Chambre introuvable n’ose pas proclamer la monarchie

Le 13 février 1871 l’Assemblée, encore incomplète, se réunit dans la salle du Grand Théâtre de Bordeaux. Les éléments révolutionnaires et jusqu’aux boutistes, nombreux dans la ville, injurient les nouveaux élus traités de « ruraux ». Pourtant, cette « Chambre introuvable », où 1815 est combinée avec 1851 selon le mot de Hugo, choisit comme président un républicain modéré en la personne de Jules Grévy. Nombre de nouveaux élus sont des novices quelque peu désorientés. Les monarchistes, sans conscience de leur poids exact et sans chefs, subissent l’influence de Thiers.

L’Assemblée désigne donc, à mains levées, comme « chef du pouvoir exécutif », président sonne trop républicain, Adolphe Thiers. Ce dernier insiste pour qu’on rajoute néanmoins « de la république française ». La Restauration est décidément mal partie. En n’osant pas proclamer la monarchie, les royalistes avouent eux-mêmes l’impossibilité d’un tel régime.

L’Assemblée avait écouté, émue, la déclaration solennelle des élus des départements revendiqués par l’Allemagne. Mais tout le monde sait bien que le sort de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine est déjà scellé. Le choix même de se réunir à Bordeaux, ville placée au plus loin des zones de combat, rend d’autant plus sensible l’écrasement militaire du pays.

La paix humiliante

L’armistice a été prolongé au 26 février minuit laissant cinq jours à Thiers pour négocier avec Bismarck. Négocier quoi d’ailleurs ? Le Français n’a aucun moyen de pression. La population souhaite massivement la paix, la moitié du territoire est occupée et Paris menacé de bombardements. Bismarck, de son côté, doit tenir compte d’une armée soucieuse de ne pas voir ses victoires annihilées par la diplomatie.

Thiers tente vainement de conserver Metz, place de grande valeur stratégique. Bismarck refuse tout compromis mais fait mine de concéder Belfort. L’État-major allemand considère le rôle militaire de cette place comme négligeable. Mais pour les Français, Belfort est un symbole pour avoir résisté 73 jours et ne s’être rendu que sur ordre du gouvernement. Enfin, Bismarck réduit le chiffre formidable de l’indemnité de guerre de 6 à 5 milliards de francs-or. Il devait s’en mordre les doigts.

Le 26 février, les prémiminaires de paix sont signés. Les deux départements alsaciens, Belfort excepté, et une partie des départements lorrains sont cédés au Reich. Bismarck rayonnant reçoit les félicitations de ses adversaires, Moltke le premier. De retour à Bordeaux, Thiers fait approuver le texte par une majorité attristée mais résignée à l’inévitable. Une centaine de députés, dont les élus des territoires annexés, votent contre. Les « purs » de la République se donnent ainsi bonne conscience à bon compte. La « guerre à outrance » n’est plus à l’ordre du jour mais la honte de la paix pèsera sur les épaules des monarchistes.

Les troupes allemandes sur les Champs-Élysées

Le 2 mars 1871, des troupes allemandes descendent les Champs-Élysées jusqu’à la place de la Concorde. Les rues sont presques vides. Guillaume Ier passe une revue à Longchamp mais déjà l’ordre arrive de quitter Paris. L’empereur est furieux. Il n’a pas eu le temps de visiter la capitale française. Bismarck est soucieux de ne pas trop irriter les Français maintenant qu’ils ont cédé à toutes les exigences allemandes.

Les préliminaires de paix n’étaient que la première étape avant la signature du traité de paix définitif. Bismarck est pressé. Tout pourrait être terminé à la fin du mois de mars.

Mais cette signature, tant désirée, va être retardée par un événement imprévu : la Commune de Paris.

Ce sera l’objet d’un prochain épisode.

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