Tribune des militaires dans Valeurs Actuelles : les travers dont on ne parle pas

French army BY copsadmirer@yahoo.es(CC BY-NC-ND 2.0) — copsadmirer@yahoo.es, CC-BY

Tout n’est pas à jeter dans la tribune du site Place d’Armes signée par des centaines de militaires à la retraite, mais il reste beaucoup à dire.

Par Nathalie MP Meyer.

Tout n’est pas à jeter dans la tribune du site Place d’Armes signée par des centaines de militaires à la retraite et relayée récemment par le magazine conservateur Valeurs Actuelles.

Mais beaucoup n’est pas dit non plus et je compte réparer ce petit oubli que je mets sur le compte d’un enthousiasme pré-électoral un peu trop débordant en faveur de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement d’extrême droite.

Un idéal civisationnel pas très libéral

Car oui, beaucoup des signataires sont proches du Rassemblement national (RN). Le début comme la fin du texte – « L’heure est grave » puis « Les morts […] se compteront par milliers » – sont typiques d’une rhétorique à la fois guerrière, alarmiste et extrémiste, et surtout, le flou entretenu sur les conditions d’une « intervention (des) camarades d’active » en cas « d’explosion » donne des arguments à tous ceux qui ont vu fascisme décomplexé et appel caractérisé au coup d’État « entre les lignes » de ce texte axé sur les lacunes du maintien de l’ordre dans le pays.

Mais sur le fond, que nous disent les auteurs ? Qu’ils s’inquiètent des multiples « délitements » à l’œuvre dans nos quartiers en proie à l’islamisme et à la délinquance :

« Qui aurait prédit il y a dix ans qu’un professeur serait un jour décapité à la sortie de son collège ? »

Nul besoin d’être un sympathisant du Rassemblement national pour ressentir toute la terrible acuité de la question.

Pour ma part, je suis intimement convaincue que l’idéal « civilisationnel » porté par les signataires de la tribune n’est pas du tout celui de la société libérale, ouverte et juste à laquelle j’aspire. Je pense même que le libéralisme, vu à tort comme un laisser-faire destructeur des valeurs économiques et culturelles traditionnelles de la France, fait partie intégrante de leurs détestations.

Délitement ?

Comme le confiait récemment l’ex-journaliste de LCI Philippe Ballard au journal Le Figaro, c’est un honneur pour lui de rejoindre la liste du RN pour les élections régionales en Île-de-France car il ne veut pas laisser à ses enfants un pays dont « l’économie est à genoux à cause de cette prétendue mondialisation heureuse qu’on nous a vendue toutes ces années. » 

Rien n’est plus inexact, comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, et cette erreur d’appréciation (qui n’est pas limitée au RN) est dangereuse pour notre prospérité comme pour nos libertés.

Mais M. Ballard ajoute à ses motivations politiques de ne pas vouloir laisser à ses enfants « un pays archipélisé où les pompiers se font caillasser. » On pourrait sans problème y ajouter les attaques récurrentes contre des policiers et des commissariats, les incendies d’écoles et les nuits de violences urbaines, comme à Tourcoing ou à Trappes encore récemment.

Cela fait des années que des analystes qui ne sont nullement étiquetés à l’extrême droite nous alertent sur les zones de non-droit et les territoires perdus de la République, cela fait des années que l’extrême gauche et ses supplétifs décoloniaux et intersectionnels soufflent sur les braises en transformant les délinquants en victimes systémiques du racisme et de la société, cela fait des années que la classe politique dirigeante se dit profondément préoccupée et cela fait des années qu’on a effectivement l’impression que rien n’avance.

Or tout ceci est précisément ce que les auteurs de la tribune dénoncent – si l’on prend la peine de lire sans a priori idéologique ce qui est écrit « dans les lignes » plutôt que d’écarter nerveusement le contenu du texte en hurlant immédiatement au fascisme et à l’islamophobie comme la gauchosphère n’en a que trop la déplaisante habitude dès qu’une opinion adverse a l’abominable audace de se mettre en travers de ses propres idées.

Cependant, sur cette noble lancée qui vise à rappeler au personnel de l’État que sa première mission, la seule véritablement nécessaire, consiste à assurer sérieusement la sécurité des biens et des personnes en tout lieu du territoire national, il est malheureusement assez facile d’instrumentaliser ce concept essentiel à des fins de basse politique en faisant passer pour des « délitements » de notre nation des choses qui selon moi n’en sont pas.

Je considère par exemple, contre l’opinion courante à droite et à l’extrême droite, que le jugement rendu en appel dans l’affaire des policiers gravement blessés par des cocktails molotov à Viry-Châtillon en 2016 n’est en rien le naufrage judiciaire dénoncé un peu partout mais ce qu’on est en droit d’attendre d’un État de droit où le doute doit toujours profiter à l’accusé.

Tout le monde est d’accord pour dire qu’il y avait 16 assaillants vêtus de noir et cagoulés. Toute la question consistait à savoir si les 13 accusés faisaient bien partie de ces 16 individus.

Mais dans l’impossibilité de mettre un nom sur les traces ADN retrouvées et face à des témoignages imprécis et contradictoires auxquels se sont ajoutées la loi du silence et des différences anormales entre les procès verbaux de police et les vidéos d’interrogatoire, la cour n’a pu incriminer que cinq accusés. Aurait-il fallu incriminer les 13 pour satisfaire le besoin de réparation des victimes, quitte à commettre une erreur judiciaire ? Ce n’est pas mon avis.

Islamogauchisme et cannabis

De la même façon, je suis toujours navrée quand j’entends des personnes prétendument éduquées et bien informées ironiser sur la « bouffée délirante » qui aurait saisi la justice dans l’affaire Halimi. Le crime commis est particulièrement horrible, mais il est totalement faux de dire que dorénavant, il suffit de fumer un joint pour assassiner tranquillement ses voisins ou ses ennemis sans risquer la prison.

Ce n’est pas la prise de cannabis qui a motivé la décision de la Cour de cassation de retenir l’irresponsabilité pénale de l’assassin et de l’exonérer de procès mais sa santé psychiatrique dans la dégradation de laquelle la drogue a pu, ou pas, avoir sa part, ainsi que l’explique très bien l’un des psychiatres qui a participé à son évaluation mentale. Il faut d’ailleurs savoir que Kobili Traoré avait fort peu de drogue dans le sang au moment des faits. Présentement, loin de se la couler douce dans les vapeurs de beuh, il est interné en Unité pour malades difficiles depuis plus de quatre ans.

En ce qui concerne l’islamo-gauchisme, l’indigénisme et le décolonialisme dénoncés dans la tribune des militaires, je les prends pour de véritables plaies intellectuelles, mais tant que ce ne sont que des mots, des articles de journaux, des tribunes, la seule réponse à y apporter ne doit être que d’autres mots et d’autres tribunes ; pas une reprise en main militaire ou une interdiction de cité – ce qui reviendrait à appliquer un deux poids deux mesures dans la liberté d’expression à l’image de ce que le wokisme dénoncé cherche à faire de son côté.

Enfin, j’aimerais dire que si le terrorisme islamiste fait beaucoup trop de victimes, il faut aussi noter que ce n’est pas une spécialité française, même si les caricatures de Charlie Hebdo ont incontestablement attiré les foudres islamistes de notre côté.

De plus, il est le fait d’individus isolés, radicalisés dans leur coin, prêts à mourir, ce qui les rend assez invulnérables, et dont le traçage demande un travail de renseignement extrêmement laborieux. Qu’il y ait des échecs à côté de nombreuses réussites pour déjouer des attaques n’est pas forcément anormal.

Les sociétés ouvertes avancent sur une ligne de crête très difficile à tenir : assurer la sécurité des biens et des personnes sans état d’âme et sans porter atteinte aux libertés fondamentales des individus. Elles ne manquent pas d’ennemis qui entendent bénéficier de cette situation exigeante pour les faire tomber d’un côté ou de l’autre : du côté du laxisme qui favorise l’insécurité et l’injustice sur sa gauche et du côté de l’autoritarisme aveugle qui favorise l’arbitraire et l’injustice sur sa droite.

Les libéraux n’ont pas d’autre objectif que de rappeler comme il fait bon vivre sur la ligne de crête.

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