Se débarrasser des 3 % : le vrai projet européen de Macron

Screenshot_2021-04-14 Avec une classe de troisième qui suit l'école à la maison - YouTube — Emmanuel Macron on Youtube,

Macron semble abandonner toute idée de redresser une France qui n’en finit plus de sombrer dans la combinaison délétère déficits-médiocrité.

Par Nathalie MP Meyer.

Quand j’écrivais mon article consacré à la folle dérive des comptes publics 2020 il y a une semaine de cela, j’étais loin de me douter que je me lançais en fait dans une trilogie.

En revanche, tout indiquait déjà que les beaux discours complaisamment ressassés par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire sur l’impérieuse nécessité de réduire notre dépense publique pour revenir dans les clous d’un déficit de 3 % n’étaient que babillage énarchique de façade (second article) dressé devant le véritable objectif européen d’Emmanuel Macron : se débarrasser définitivement des 3 % (article du jour).

Résumé des épisodes précédents

En 2020, les dépenses publiques de la France ont caracolé à 62,1 % du PIB contre seulement 56% en 2019, ce qui était pourtant déjà un record mondial. De ce fait, le déficit public s’est creusé à 9,2 % du PIB après 3,1 % en 2019 et la dette s’est envolée de 98,1 % à 115,7 % du PIB.

Un résultat très médiocre comparativement aux performances des pays européens moins enclins à laisser l’État s’occuper de tout et n’importe quoi n’importe comment.

Conséquence attendue du « quoi qu’il en coûte » ? Oui, mais pas seulement.

Dans son rapport sur le budget de l’État en 2020 publié hier, la Cour des comptes pointe notamment la croissance des effectifs de la fonction publique d’État (+ 2801 emplois en lieu et place des microscopiques 47 postes en moins prévus dans le projet de loi de finances initial) ainsi que la hausse « massive » des dépenses d’intervention pour l’écologie, l’égalité ou le culturel hors crise sanitaire. Le problème de ces dépenses nouvelles étant qu’elles sont vouées à se répéter d’année en année.

Autrement dit, même sans parler de la conjoncture covidienne, cette nouvelle exécution budgétaire vient nous confirmer s’il en était besoin qu’il n’a jamais été question de s’attaquer sérieusement à l’accumulation des dépenses publiques de la France, qu’il n’a jamais été question de repenser sérieusement son modèle économique et social et qu’il n’a jamais été question de chercher à rendre efficient un service public largement doté financièrement et pourtant complètement décrépi.

Le comble de l’hypocrisie étant que face à une dette qui atteint maintenant 115,7 % du PIB et qui fait couler beaucoup d’encre, le gouvernement a immédiatement « installé » une nouvelle Commission pour l’avenir des finances publiques chargée de réfléchir à la meilleure façon de rembourser.

Conclusion de ces cogitations, la même qui revient assez régulièrement sous la plume ou dans la bouche de ministres et de hauts fonctionnaires qui ne l’appliquent jamais : il faudrait parvenir à mieux maîtriser la dépense publique !

Comme disait Pierre Moscovici en mai 2017, alors qu’il était commissaire européen à l’économie : « Si le déficit public signifiait croissance et emploi, ça se saurait ». Une judicieuse remarque qui ne lui est néanmoins jamais venue à l’esprit lorsqu’il était ministre de l’Économie de François Hollande et qu’il se charge de rappeler à Bruno Le Maire maintenant qu’il officie comme Premier président de la Cour des comptes.

Lequel Bruno Le Maire n’a jamais lésiné sur les déclarations du style : « Pour réduire la dette, nous devons réduire notre dépense publique » – pour n’en surtout rien faire ensuite.

Les dirigeants français sont-ils complètement schizophrènes ? Emmanuel Macron et Bruno Le Maire sont-ils complètement écartelés entre leur prétendu désir d’assainir les comptes publics de la France et leur soumission quasi religieuse au modèle français qui prétend depuis 1945 que la prospérité se trouve uniquement dans les monopoles d’État, la dépense publique débridée et la redistribution massive de la richesse créée par le secteur marchand ?

Pas du tout.

Macron et les 3% de déficit public

Le modèle français de l’État providence, stratège et nounou reste plus que jamais d’actualité en France, y compris chez Emmanuel Macron que d’aucuns voudraient faire passer contre toute réalité pour un ultra-libéral forcené.

Il n’a pourtant pas hésité à se référer aux Jours Heureux, titre initial du programme collectiviste du Conseil national de la résistance, pour redonner espoir à des Français brutalement entravés dans leurs libertés de vivre et travailler par le premier confinement.

Tout le discours sur le retour indispensable et imminent aux normes du pacte de stabilité de l’Union européenne – la limite des 3 % pour le déficit public et celle des 60 % pour la dette publique par rapport au PIB – n’a d’autre but que de montrer patte blanche à Angela Merkel et faire patienter une Commission européenne qui s’est montrée de fait très patiente vis-à-vis de la France : son déficit public était encore de 3,1 % du PIB en 2019 pour une moyenne de 0,6 % dans la zone euro avec 16 pays en excédent.

Mais l’objectif véritable est ailleurs et il fut mis en branle dès l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée.

En déplacement à Berlin quelques jours après son élection, il plaidait déjà pour une « refondation historique » de l’Europe et tentait notamment de faire prévaloir l’idée d’un budget de la zone euro et la mise en place d’investissements d’avenir pour relancer la croissance avec des « injections d’argent neuf ». En filigrane, se profilaient les surplus budgétaires allemands que les pays déficitaires comme la France n’ont aucun scrupule à vouloir mettre à contribution plutôt que de chercher à baisser leurs propres dépenses.

Au fil du temps, force fut de constater que chaque nouvelle intervention d’Emmanuel Macron pour « refonder » l’Union européenne ressemblait à s’y méprendre à une tentative de lui appliquer les vieilles recettes dirigistes et dépensières de la France plutôt que d’en faire un espace de liberté dans lequel inscrire une France enfin débarrassée de ses tabous économiques sclérosants.

Jusqu’à estimer en novembre 2019 dans un entretien au magazine britannique The Economist que la règle d’un déficit limité à 3 % du PIB relevait d’un « débat d’un autre siècle ». Nous avons besoin de plus d’expansionnisme, de plus d’investissement, a-t-il expliqué, fidèle à ses déclarations de début de mandat.

Avec la crise sanitaire, l’Union européenne a suspendu le pacte de stabilité jusqu’en 2022, ce qui arrange bien les petites affaires de la France et donne à Emmanuel Macron une formidable opportunité de remettre cette épineuse question sur le tapis. Et ce d’autant plus que la France va prendre la présidence tournante de l’Union au premier semestre 2022, période qui s’ajuste à merveille avec la campagne pour l’élection présidentielle.

C’est ainsi que « dans le même temps » où la Commission pour l’avenir des finances publiques dont je parlais plus haut privilégiait un chemin de maîtrise des dépenses pour réduire le poids insoutenable du déficit et de la dette, le Conseil d’analyse économique très officiellement rattaché au Premier ministre planchait de son côté sur la suppression pure et simple des 3 % et des 60 % et nous livrait hier le fruit de ses profondes réflexions.

En substance : privilégier l’idée de soutenabilité du déficit et de la dette pays par pays plutôt que sur un critère numérique unique applicable à tous les pays quelle que soit leur situation budgétaire effective. Chaque gouvernement fixerait sa propre trajectoire et la soumettrait à une autorité nationale indépendante telle que la Cour des Comptes en France. Que va dire M. Moscovici à présent ?

Nul doute qu’il y ait une forme d’arbitraire dans les limites du pacte de stabilité. Pourquoi pas 3,2 %, pourquoi pas 62 % ou 65 % ? Notons cependant à la décharge de l’Union européenne qu’elle a toujours fait preuve de pas mal de compréhension vis-à-vis des dépassements et que les pays ont toujours eu du temps devant eux pour mener à bien leurs réformes structurelles. Au final, les mauvais élèves ne sont pas si nombreux, mais la France en fait hélas partie depuis trop longtemps sans avoir fait le moins du monde la preuve de la supériorité de son modèle particulier.

Plus qu’une limite précise et immédiatement impérative, l’existence des 3 et 60 % a surtout l’immense avantage de rappeler qu’un pays ne peut dépenser indéfiniment sans se retrouver à la fois en situation de déficit grave et affligé d’une taxe-mania aigüe tout en n’apportant pas la prospérité promise à ses citoyens. À ce titre, j’ai déjà eu l’occasion de citer les exemples particulièrement gratinés du Royaume-Uni dans les années 1970 et de la Grèce en 2015.

La volonté d’Emmanuel Macron de ramener l’évaluation des comptes publics à des considérations adaptées à chaque pays pourrait facilement passer pour un regain de souveraineté nationale, mais je crains pour ma part que ce ne soit in fine que le prétexte parfaitement populiste et en l’occurrence opportunément électoraliste d’un abandon complet de toute idée de redresser une France qui n’en finit plus de sombrer dans la combinaison délétère déficits-médiocrité.

Quand je pense qu’il se trouve quand même des politiciens et des économistes pour dénoncer les politiques d’austérité d’Emmanuel Macron… Ça promet.

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