Gel dans les cultures : comment aider efficacement les viticulteurs ?

Screenshot_2021-04-12 Face au froid, des agriculteurs ont recours aux feux et bougies pour préserver leurs cultures - YouTube

Il devient nécessaire de réfléchir sur le système des dédommagements et des assurances, mais surtout sur les progrès techniques et les plants de vignes.

Par Aymeric Beylaud.
Un article de l’Iref-Europe

Après une période de douceur avec des températures aux alentours de 20° fin mars, la France vient de connaître un des pires épisodes de gel de ces dernières années. C’est peut-être même l’une des pires catastrophes depuis des décennies pour l’agriculture française, comme le titre terre-net. De nombreuses cultures agricoles ont été touchées, notamment les arbres fruitiers et les vignes.

C’est une période difficile, mais qui a le mérite de poser des questions pour l’avenir de la filière viticole. Il devient nécessaire de réfléchir sur le système des dédommagements et des assurances, mais surtout sur les progrès techniques et les plants de vignes.

Des aléas climatiques de plus en plus nombreux et de plus en plus fréquents

Depuis une dizaine d’années, les aléas climatiques se multiplient et frappent les cultures. Sécheresse, grêle, gel, inondations : ils sont nombreux et se produisent à toutes les saisons. Certains y voient la conséquence d’un réchauffement climatique anthropique, d’autres d’un dérèglement comme la Terre en a connu de tout temps. Quoiqu’il en soit, le réchauffement est bien réel.

Un exemple tout simple, c’est l’avancement de la période des vendanges d’année en année. Elles débutent, en moyenne, presque un mois plus tôt qu’il y a 30 ans. On observe la même chose avec la floraison et le bourgeonnement (avancement de deux semaines environ en 30 ans).

Ce n’est pas la première fois qu’il gèle en avril, mais il est en revanche assez nouveau que la vigne débourre (quand les bourgeons se développent) en mars. Résultat, les bourgeons et les fleurs se retrouvent gelés en avril, et c’est toute une récolte qui est impactée.

Les viticulteurs disposent de différentes techniques pour lutter contre ce phénomène. Les braseros et les feux pour certains, les hélicoptères pour d’autres. Mais bien souvent, en cas de grand froid, cela ne suffit pas. Il faut donc alors entamer les démarches pour être indemnisé.

Un système d’indemnisations et d’assurances à réformer d’urgence

Il existe différents régimes de compensations en cas de catastrophes climatiques :

-  le fonds des calamités agricoles financé par une taxe de 5,5 % sur les assurances obligatoires, et des subventions de l’État ;
-  un fonds de mutualisation (FMSE) financé par les adhérents, une partie des cotisations MSA et des subventions publiques ;
-  des assurances privées.

La viticulture ne bénéficie plus depuis une dizaine d’années du fonds des calamités agricoles. Il ne lui reste donc que les deux autres options.

Les assurances privées sont très chères – jusqu’à 1500 euros l’hectare pour une couverture contre tous les aléas climatiques ! – et il n’est souvent pas rentable pour les viticulteurs de faire assurer la totalité de leurs vignes.

Dans certaines régions, ils ne le font que partiellement, pour des parcelles qui gèlent facilement ou pour celles qui ont le plus de rendement. Bizarrement, ces assurances privées sont en partie subventionnées par l’État et la PAC ! De là à dire que ce sont les subventions qui font grimper les prix, il n’y a qu’un pas.

Les cotisations sont élevées, mais la couverture peu intéressante. En effet, une règle européenne impose une base de calcul biaisée. Est pris en compte le volume moyen des cinq dernières récoltes, duquel sont enlevées la meilleure et la plus mauvaise année. L’assurance indemnise donc l’exploitant si la récolte au cours de laquelle le sinistre a eu lieu est inférieure d’un certain pourcentage (minimum 25 %, selon les contrats) à cette moyenne.

Le problème en l’occurrence, est que pendant cette période, la viticulture française a connu trois années de gel (2017, 2019 et 2020), avec en prime d’autres fléaux climatiques (grêle et sécheresse). La récolte moyenne qui sert de référence aux assurances est donc très basse pour certains. Il est donc inutile pour ces viticulteurs de souscrire à une assurance.

Certains proposent d’obliger tous les viticulteurs à s’assurer, ne serait-ce qu’un minimum. Cela aurait peut-être le mérite de faire baisser les cotisations, mais ce serait discriminant envers ceux qui ne connaissent pas ces problèmes.

La première chose à faire serait de revoir cette règle européenne et de prendre en compte, pour le calcul des indemnités, les cinq dernières années sans sinistre ou les moyennes régionales. Ce serait faire revenir la logique dans l’indemnisation.

Il serait également possible de mettre en place d’autres mécanismes d’indemnisation, comme un « compte épargne aléas climatiques et économiques », qui avait été proposé par François Fillon en 2017. Le compte fonctionnerait avec un système par capitalisation propre à chaque exploitation. Il remplacerait un système fiscal déjà existant, la DPA (dotation pour aléas), qui donne l’opportunité à un agriculteur de lisser et sécuriser ses revenus en cas d’aléas climatiques, économiques ou sanitaires.

Mais d’une part il est très complexe, et d’autre part il exclut les agriculteurs soumis au régime de l’impôt sur les sociétés. Le compte épargne aléas climatiques et économiques serait, lui, alimenté librement pendant les années de bonne récolte, utilisable en cas de perte d’exploitation, et très simple d’emploi. Lorsque l’agriculteur l’alimenterait, le montant serait comptabilisé en charge et lorsqu’il le débloquerait, il serait comptabilisé en produit.

Il faudrait également transformer le FMSE, voire le remplacer. Les syndicats agricoles (ou interprofessions) pourraient par exemple devenir de véritables prestataires de services, soit en créant des fonds de mutualisation issus des cotisations des adhérents, soit en proposant des assurances à des prix plus bas grâce à des commandes groupées auprès d’un même assureur. La mise en œuvre peut cependant s’avérer complexe.

Les possibilités ne manquent donc pas. Mais il faut avant tout comprendre que le gel de vignes sera de plus en plus fréquent et que la vraie solution, la solution durable pour combattre les aléas climatiques, est de faire appel à ce qui a fait évoluer l’agriculture depuis des millénaires : le progrès technique.

Le progrès technique comme unique solution pour s’adapter

Même si elle est importante, la question de l’assurance n’est qu’un pansement. Si dans les prochaines années les cultures viennent à geler tous les deux ou trois ans, ce modèle ne sera plus viable. Le gel endommage la vigne et l’empêche de se reconstituer convenablement.

L’objectif doit donc être de permettre aux viticulteurs de récolter « normalement » malgré les aléas climatiques. Mais aussi de leur faciliter le travail. Allumer des feux – une technique coûteuse – , passer des nuits blanches pendant une semaine ou plus, ce n’est pas une perspective attrayante.

L’espoir réside dans le génie humain de l’innovation. Tout d’abord, l’innovation matérielle. Des petites hélices fleurissent déjà dans les vignobles afin de brasser l’air chaud pour protéger les vignes du gel. Elles peuvent se multiplier et être encore perfectionnées. On pourrait imaginer des ventilateurs mobiles, ou divers systèmes de chauffage. Il y a probablement beaucoup de bonnes idées qui ne demandent qu’à se concrétiser.

Mais on pourrait aussi, voire surtout, agir directement sur les plants : encourager la recherche sur les croisements, favoriser l’apparition de nouvelles techniques de sélection variétale, peut-être grâce aux ciseaux génétiques notamment.

La recherche OGM pourrait même entrer dans la danse. L’objectif serait de confectionner soit un plant capable de résister au gel et aux autres catastrophes (comme la sécheresse), soit un plant qui délivrerait une fleuraison plus tardive, évitant donc les périodes de gel de début avril. Mais pour cela, il faudrait que les législations européenne et française en la matière soient plus souples. Que les autorités fassent confiance à la science.

Les solutions offertes aux agriculteurs en général, et aux viticulteurs en particulier, sont multiples. Il faut d’ores et déjà s’attaquer au problème des indemnisations, qui nécessite une réponse immédiate. Et sans tarder activer les recherches sur de nouveaux croisements de plants, car il faudra des décennies pour obtenir des résultats opérationnels.

Et bien entendu, comme dans presque tous les domaines, il serait indispensable que l’État allège sa lourde mainmise. Moins de normes et de réglementations abusives, baisse des charges sur les salaires, simplification du Code du travail pour faciliter l’embauche d’ouvriers viticoles, baisse des impôts sur les sociétés ou sur le bénéfice agricole, diminution des taxes sur les vins et spiritueux français, suppression d’une partie de la loi Evin…

Nous en revenons toujours au même constat : le progrès a besoin d’un minimum d’État et d’un maximum de liberté !

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