Mosquée de Strasbourg : un clientélisme vert aux frais du contribuable

Mosquée de Paris BY Melissa Segal (CC BY-NC-ND 2.0) — Melissa Segal , CC-BY

Retour sur une polémique où se rencontrent droit différencié, laïcité et clientélisme seulement quelques jours après la controverse nationale sur l’islamogauchisme.

Par Jonathan Frickert.

Sur fond d’accusations d’ingérence turque en vue de la prochaine présidentielle, l’ombre de Recep Tayyip Erdogan a largement plané sur l’actualité de la semaine passée, alors que la Turquie est désormais sous surveillance de l’Union européenne pour ses dérives autoritaires sans pour autant couper les liens commerciaux entre les deux puissances, dix ans après avoir perçu plusieurs milliards d’euros d’aides de préadhésion de la part du contribuable européen.

C’est dans ce contexte sulfureux que l’espace médiatique est occupé depuis plusieurs jours par la polémique entourant la subvention votée par la mairie de Strasbourg à un projet de construction de mosquée porté par une association réputée proche du pouvoir turc.

Retour sur une polémique où se rencontrent droit différencié, laïcité et clientélisme seulement quelques jours après la controverse nationale sur l’islamogauchisme.

Mosquée de Strasbourg : la subvention qui tombe mal

Élue dans la foulée de la vague verte de juillet 2020, la maire EELV de Strasbourg, Jeanne Barseghian, a fait voter en conseil municipal le 22 mars le principe d’une subvention de 2,6 millions d’euros pour la construction de la mosquée Eyyub Sultan prévue depuis près d’une décennie dans le quartier de la Meinau, au sud-ouest de la ville.

La délibération, votée quelques minutes seulement avant que ce même conseil ne refuse de valider la nouvelle définition de l’antisémitisme soutenue par l’ONU, n’a pas tardé à faire polémique.

Pour cause, ce même 22 mars, la Turquie a dénoncé la Convention d’Istanbul sur la prévention des violences faites aux femmes. Une convention publiquement attaquée depuis longtemps par l’association au cœur de la polémique : Millî Görüş, réputée proche d’Ankara.

Une association controversée

Fondée en 1969 par l’ex-mentor d’un certain Recep Tayyip Erdogan, l’association se définit comme une confédération religieuse participant à plusieurs organismes français et européens et notamment le CFCM, dont elle tient le secrétariat général et où elle représente 7 à 13 % du conseil d’administration et du bureau exécutif.

Selon le JDD, Millî Görüş serait proche des Frères musulmans et constituerait le cheval de Troie du président Erdogan en France.

Pour Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la Turquie contemporaine, l’association constituerait ainsi un puissant outil de soft power au service d’Ankara.

Face à ces attaques, les dirigeants de la structure défendent une association « enracinée en France, purement confessionnelle, totalement apolitique, et respectueuse des valeurs de la République » dont le nom, signifiant « vision nationale , ne ferait pas référence à la nation turque, mais à l’ensemble des musulmans.

Respectabilité et clientélisme

Conscients de cette réputation, les dirigeants de Millî Görüş sont partis en quête de respectabilité, démarchant régulièrement des personnalités politiques françaises nationales comme locales.

Plusieurs rencontres ont ainsi eu lieu à Strasbourg, où l’association s’est affichée avec plusieurs  candidats à la mairie de la capitale alsacienne. Alain Fontanel (LREM et ex premier adjoint PS) aurait ainsi rencontré à plusieurs reprises des représentants de l’association. De quoi rendre aujourd’hui une partie de l’opposition municipale totalement inaudible.

Malgré ces tentatives de banalisation, la polémique n’a pas tardé à enfler, Millli Gorüs ayant tout récemment refusé de signer la fameuse Charte des principes pour l’islam de France, énième tentative des autorités françaises d’imiter le Grand Sanhédrin napoléonien, dénonçant une charte mal préparée.

En réponse, la municipalité déclare qu’elle aurait conditionné la subvention à plusieurs critères, dont la signature de la fameuse charte. Une réponse tardive, tant ce qui n’était qu’un feu de paille s’était déjà transformé en brasier.

Mosquée de Strasbourg et polémique nationale

Il n’en fallut guère plus pour que le ministre de l’Intérieur, à quelques jours de l’examen au Sénat du projet de loi séparatisme, ne se saisisse du dossier.

Conformément à son rôle de sniper du gouvernement à un an de la présidentielle et épaulé par Marlène Schiappa, le premier flic de France a rejoint la foire d’empoigne en accusant la maire écologiste de financer un outil d’ingérence étrangère qui ne condamne « ni l’islam politique, ni l’homophobie, ni l’apostasie ».

En fin de semaine, l’affaire est montée jusqu’à l’Élysée. Emmanuel Macron accusant certaines collectivités d’être « un peu trop complaisantes », oubliant qu’il s’était lui-même affiché avec le sulfureux secrétaire général de l’association quelques semaines après son élection.

Soumise à un feu croisé, l’édile a tenté sans succès de détourner l’attention en plaçant le débat sur le terrain du droit local dont elle connaît la popularité auprès de ses administrés.

L’excuse du droit local

Sous occupation allemande entre 1871 et 1919, les deux départements alsaciens et celui de la Moselle disposent d’un droit local spécifique. Dans un pays aussi jacobin que la France, ce droit différencié tranche agréablement, mais a malheureusement un coût s’agissant des cultes.

N’ayant pas connu la loi de 1905, les trois départements sont toujours soumis au concordat de 1802. En conséquence, les contribuables financent en grande partie les cultes à l’exception de l’islam, non inclus dans le concordat pour des raisons historiques. Pour corriger cette inégalité, plusieurs municipalités ont pris des dispositions.

Depuis 1999, la ville de Strasbourg finance ainsi les édifices religieux jusqu’à 10 % de leur coût total. Une part correspondant à la subvention votée le 22 mars, le budget de la construction de la plus grande mosquée d’Europe dépassant les 32 millions d’euros.

Un recadrage préfectoral

Cette tentative de placer le débat sur le terrain déjà bien occupé du jacobinisme n’a pas tenu et, dans la foulée, Gérald Darmanin a demandé à la préfète du Bas-Rhin Josiane Chevalier de déférer la délibération municipale devant le juge administratif, amenant une nouvelle passe d’armes.

Josiane Chevalier a ainsi estimé que contrairement à ce qu’évoquait Jeanne Barseghian, la subvention n’est pas conditionnée à une signature de la charte, comme le montre la délibération du 22 mars, laquelle poserait par ailleurs de nombreuses difficultés légales relativement au respect des valeurs républicaines

Et contrairement à ce qu’allègue l’édile, la préfecture du Bas-Rhin l’aurait informé à plusieurs reprises au sujet de cette association. Acculés, les adjoints écologistes n’ont pu que se limiter à dénoncer un manque de dialogue entre l’État et les collectivités.

Un cas d’école

Il y a quelques années, la tenue dans la capitale alsacienne d’une réunion controversée du président turc avait déjà fait polémique, alors même que le parti présidentiel créait à la Meinau sa première antenne française.

La polémique frappant Millî Görüş s’inscrit donc dans un contexte géopolitique tendu, au croisement de plusieurs sujets.

Quoi qu’il en soit, sur le plan franco-français, cette polémique constitue un exemple type de clientélisme financé par le contribuable. Une maire issue d’un parti très en pointe sur la question du féminisme n’a ainsi aucun scrupule à faire payer par ses administrés un projet porté par une association hostile à une convention sur les droits des femmes.

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