Covid, confinement : il était une fois la Suède

Square in Stockholm BY Naval S(CC BY 2.0) — Naval S,

Si la frénésie journalistique autour de la stratégie sanitaire de la Suède montre une chose, c’est que la paresse intellectuelle nous guide.

Par Gabriel Lacoste.

Cette pandémie est l’occasion rêvée d’histoires faciles à raconter à la cafétéria. Certains se démarquent en étant plus informés que d’autres des arguments à la mode. Et pourtant, ils se trompent…

La Suède est un bon exemple de conversation typique.

Un sceptique avance que toutes les mesures ne servent à rien. Un petit futé qui consulte des reportages accrédités lui répondra, au choix, qu’il y a dix fois plus de morts par habitant qu’en Norvège, au Danemark ou en Finlande ; que la Suède vient juste d’admettre son échec en adoptant des mesures plus sévères ; que les Suédois sont naturellement distants et plus disciplinés.

Le plus informé de tous, celui qui consulte des revues comme Nature, The LancetThe British Medical Journal, JAMA network  ou Science peut même aller jusqu’à dire, citation à l’appui qu’une étude a prouvé que les mesures sévères fonctionnent.

La discussion s’arrêtera là et le sceptique sera rabroué. Et pourtant…

Un peu d’épistémologie

En épistémologie, le concept de faillibilisme proposé par Karl Popper apporte un autre éclairage. Selon lui, la meilleure méthode n’est pas celle qui compile le plus grand nombre de faits en faveur d’une hypothèse, mais celle qui cherche des moyens efficaces de la contredire et qui échoue à le faire.

La pratique scientifique réelle, publiée dans les revues prestigieuses, ignore souvent ce conseil. C’est ainsi que les « études » disponibles vont s’appuyer la plupart du temps sur des observations corrélationnelles de pays qui adoptent tous la même approche, en lui ajoutant des calculs mathématiques opaques au public. Or, ce que la logique de Karl Popper exige, c’est plutôt de s’attarder aux quelques pays marginaux qui ne le font pas, pour vérifier si le résultat est différent.

À cet effet, John Ioannidis est, parmi d’autres, un opposant et épidémiologue crédible face à la folie sanitaire. Dès 2005, il avait publié « une étude » expliquant pourquoi la plupart d’entre elles sont fausses. Ce n’est pas un hasard si c’est lui, le sceptique.

Voilà pourquoi comparer la Suède aux autres pays européens est scientifiquement beaucoup plus pertinent que ce que le plus érudit de tous réussit à trouver dans The Lancet.

La performance de la Suède

Une partie du public pense que la situation épidémiologique de la Suède est catastrophique comparée aux autres pays. Par exemple, l’Allemagne est très bien perçue. Lors d’une joute intellectuelle sur Facebook, quelqu’un m’avait répondu que la Suède déplorait cent fois plus de décès que les autres pays.

Pourtant, la réalité est la suivante :

La performance de la Suède est donc comparable à celle d’autres pays européens importants. Voilà un fait qui mérite l’étonnement, sentiment à l’origine de la meilleure science.

La Suède a durci ses mesures

À ce stade de la discussion, les journalistes et militants favorables à la sévérité sanitaire ont des réponses toutes prêtes, comme celle consistant à évoquer une Une sensationnelle du style « ils viennent de comprendre leur erreur et changent d’approche. »

Pourtant, celui qui lit attentivement cet article constatera que la Suède n’a pas imposé de confinement, les restaurants sont encore ouverts et les masques sont obligatoires seulement dans les transports en commun. Lorsque les autorités durcissent les mesures, il s’agit de contraindre les restaurants et les bars à une fermeture à 21 h 30 et d’élargir la durée du port du masque dans les transports en commun. Bref, l’approche suédoise est toujours légère.

L’argument est pertinent seulement dans une logique binaire. La Suède ne peut pas être citée pour prouver l’inutilité de toutes les mesures, puisqu’elle en utilise certaines. Cependant, sur le spectre de la sévérité, le pays est davantage attaché à la liberté.

La Suède fait pire que ses voisins

La comparaison avec la Norvège, la Finlande et le Danemark relève d’un contre- argument simpliste.

Il se résume sur la carte et le graphique suivant :

Les autres pays scandinaves ne sont pas plus sévères que la Suède sur le plan sanitaire. Aucun d’entre eux n’a imposé un confinement.

Ensuite, en suivant l’évolution d’un index de sévérité des mesures, il apparaît que la Suède a été le pays le plus sévère des quatre (et non, les autres n’ont pas un meilleur contrôle aux frontières, car c’est un exemple de mesure mieux ciblée et donc plus légère) !

La culture suédoise est différente

Les Suédois seraient naturellement distants et disciplinés.

Le niveau de la discussion n’est pas scientifique, mais anecdotique. Nous sommes plutôt sur un argument du style « je connais un gars qui est allé en Suède et il a trouvé que… »

Un moyen simple de contredire cette hypothèse est de citer l’exemple de régions ou États ayant adopté des mesures plus souples.

Il y a la ville de Madrid vs le reste de l’Espagne :

Il y a la Floride vs la Californie et New-York :

S’il n’y avait que la Suède à citer en exemple, nous pourrions toujours accorder une crédibilité à l’hypothèse culturelle. Cependant, les habitants de Madrid ne diffèrent pas des Espagnols, pas plus que les Floridiens des Californiens.

La morale de l’histoire

Qu’est que tout cela signifie ? Au royaume de la bien-pensance, c’est la paresse qui règne. Celui qui veut être un champion de karaté étudiera les mouvements d’une ceinture noire et non ceux d’une ceinture blanche. Celui qui passe son temps à chercher à combattre avec plus faible que lui ne progressera jamais.

Dans une joute intellectuelle, c’est la même chose. Celui qui se tient informé des arguments à la mode diffusés par les médias réputés, puis passe son temps à les répéter, se la joue facile. Il ne s’efforce jamais d’aller à la découverte de ceux qui s’informent à davantage de sources que lui, puis réfléchissent de façon critique.

Voilà la paresse intellectuelle. Elle nous domine.

Le comble a été atteint, cette semaine, au Québec. Devant des journalistes, le Premier ministre s’est vanté naïvement de faire fi des avis de son conseiller scientifique et de se baser sur ce qu’il apprend en consultant CNN. Il n’a pas saisi le ridicule de cette confidence. Et personne pour le lui faire remarquer…

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