Face à un monde incertain : et si la clé, c’était la capacité à donner un sens ?

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L’éducation, définie comme une recherche incessante de nouvelles significations aux situations, aux faits et aux idées, est une ressource cruciale pour l’avenir.

Par Philippe Silberzahn.

Aujourd’hui professeur dans une école de commerce, il m’arrive régulièrement d’être sollicité par des amis, ou des amis d’amis, sur les études que leurs enfants devraient faire. Impossible bien sûr de répondre directement par tel ou tel diplôme, mais la vraie question qui se pose est celle de savoir pourquoi on fait des études.

Et elle n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air. Elle a pris une importance particulière dans le monde incertain, caractérisé par l’obsolescence rapide des connaissances, des industries et des métiers.

Pourquoi étudier ? La question semble incongrue lorsqu’elle est posée par Andrew Abbott, professeur de sociologie, dans son adresse de bienvenue aux étudiants de l’Université de Chicago en 2002.

D’entrée, Abbott dissipe toute illusion. Ce qui détermine la réussite s’est joué beaucoup plus dans le fait d’arriver à entrer à l’Université que par ce qu’on va y faire ou y apprendre.

Très peu de ce qu’on y apprend est réellement utile pour un futur métier, et les compétences non académiques, comme la capacité à rédiger ou à penser clairement, sont rarement celles qui déterminent le succès professionnel.

Quant aux connaissances propres d’un métier, hormis ceux très techniques, elles sont le plus souvent acquises sur le terrain. Il a fallu que je commence à gérer une entreprise pour m’apercevoir que très peu de ce que j’avais appris durant mon MBA était utile.

La seule chose qui soit certaine, c’est qu’un métier donné évoluera considérablement durant une vie professionnelle, même si on garde toujours le même, ce qui est devenu très improbable. Pour pouvoir transformer, changer et renouveler les idées avec lesquelles nous travaillerons, il faudra maîtriser ce qui nous permet de les voir de l’extérieur, de faire un pas de côté.

Ce quelque chose, c’est l’éducation. Autrement dit, l’éducation n’est pas une chose dont on peut prévoir les objectifs. Elle n’a pas d’autre but qu’elle-même. Elle n’est pas une question de contenu. Elle n’est même pas une question de compétences. C’est une habitude ou une disposition d’esprit. Ce n’est pas ce que vous avez. C’est ce que vous êtes.

Par éducation, Abbott entend spécifiquement la capacité à rendre de plus en plus complexes, de plus en plus profondes et étendues les significations que nous attachons aux événements que nous vivons et aux phénomènes que nous observons.

L’éducation c’est ce qui nous fait comprendre que le Soleil ne tourne pas autour de la Terre, malgré ce que le bon sens nous enseigne et malgré cinquante mille ans d’observation du contraire. Dans tous les domaines, être éduqué, c’est être capable de donner un sens à ce qui semble ne pas en avoir, ou de donner un sens nouveau à ce qui en avait déjà un.

L’éducation n’est donc pas une collection de paradigmes, de méthodes et de disciplines ; c’est en cela qu’elle se distingue de la formation qui a pour but de transmettre des compétences. On peut enseigner les paradigmes et les méthodes, mais on ne peut pas enseigner la volonté de jouer avec eux. C’est ce que nous devons trouver en nous-même.

Pour paraphraser Spinoza, on ne peut pas étudier vraiment sans désir. L’art de l’enseignant, ou du parent, c’est d’éveiller ce désir ; mais parfois c’est la vie qui s’en charge après une surprise douloureuse.

Concrètement, la signification que nous donnons aux choses repose sur des modèles mentaux, c’est-à-dire sur des croyances profondes. Ces modèles existent au niveau individuel (ce que je me dis sur le monde), au niveau collectif (ce que nous nous disons sur le monde au sein de mon entreprise ou de mon club de foot) et au niveau sociétal (ce que la société se dit sur le monde).

La matière première de l’éducation, qui va permettre de jouer avec la signification des choses, ce sont donc ces modèles. Il faut apprendre à les exposer pour les rendre visibles, puis les tester et les ajuster, et recommencer. C’est ce que font les grands créateurs de sens que sont les artistes, les scientifiques et les entrepreneurs.

Mais il n’est pas nécessaire d’être artiste, scientifique ou entrepreneur pour le faire. Il faut simplement s’inspirer de leur posture qui consiste à regarder le monde en faisant un pas de côté et s’étonner de ce qui n’étonne pas les autres.

Donner un sens nouveau, c’est augmenter son expérience, c’est-à-dire vivre plus

Mais pourquoi le fait d’attacher aux choses de nouvelles significations est-il une bonne chose ?

La réponse est la suivante : en faisant cela, en faisant entrer davantage d’expérience dans notre gamme actuelle de sens et en élargissant celle-ci pour englober davantage de choses de manière plus complexe, plus abstraite et plus ambiguë, nous nous donnons en fait la possibilité de faire davantage l’expérience de la vie.

Une personne éduquée a une expérience plus riche qu’une personne non éduquée. Mue par ce désir de sens nouveau, elle persévère et se développe dans son être. Cet effort, que Spinoza nomme conatus, est une force qui s’affirme et poursuit son développement parce que celui-ci est vécu comme une joie.

Le moyen par lequel s’effectue cette recherche de signification, c’est de poser des questions. Il n’y a rien de nouveau à cela, c’est ce que Socrate enseignait il y a plus de 2000 ans, mais ça ne lui a pas réussi. Il ne fait pas bon corrompre la jeunesse, lui apprendre à ne pas prendre pour argent comptant les vérités qu’on lui assène et qu’on lui impose.

Car en effet, prendre l’habitude de donner un sens nouveau à ce que nous vivons et ce que nous voyons permet de ne pas rester prisonnier de ses propres modèles mentaux, en étant figé dans une représentation du monde devenue obsolète ou, pire, en adoptant des modèles imposés par d’autres.

C’est donc une condition de notre liberté. Chacun connaît la fameuse expression « Il faut sortir du cadre ». Mais ceux qui l’emploient oublient que le problème n’est pas de sortir du cadre, mais de l’identifier. Ce cadre, ce sont nos modèles mentaux invisibles.

L’éducation : le meilleur plan pour l’incertitude

L’éducation, définie comme une recherche incessante de nouvelles significations aux situations, aux faits et aux idées, est une ressource cruciale pour l’avenir. Si nous avons appris une chose des douze derniers mois de crise, c’est que celui-ci ne ressemble jamais à ce que nous avions imaginé.

Les événements à venir sont impossibles à prévoir et à planifier, mais on peut se préparer à les comprendre en devenant capable de leur donner un sens, c’est-à-dire quelqu’un d’éduqué. Quelqu’un d’éduqué sera en mesure de vivre pleinement ces événements pour lui-même et pour les autres. Il ne fera pas seulement l’expérience de l’avenir, mais il le vivra aussi et sera capable de le créer. En ce sens, être éduqué est le meilleur plan pour un avenir incertain, c’est-à-dire non planifiable.

Et donc pour répondre, au moins partiellement, à la question de mes amis, je crois pouvoir répondre que n’importe quelle filière peut convenir dès lors que l’étudiant l’aborde avec la bonne posture.

On peut faire des études comptables bêtement, en ne voyant la comptabilité que comme une technique, ou on peut la considérer comme un modèle mental qui permet de représenter une organisation de façon particulière.

Il en va ainsi de pratiquement toute matière. Mais au-delà, il faut militer pour que l’exposition, le test et l’ajustement des modèles mentaux s’inscrivent au cœur de l’enseignement afin que la jeunesse puisse être corrompue, qu’elle devienne une génération de citoyens plutôt que de militants.

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