Un libéral à (re)découvrir : Jules Simon (1814-1896)

Jusqu’ici, aucun historien n’a jugé utile de se pencher sur le grand libéral français Jules Simon, en dépit d’un parcours extrêmement riche, dont la cohérence n’a plus à être démontrée.

Par Philippe Jaunet.

Pendant longtemps, le libéralisme français a été quelque peu négligé par les historiens. Puis, au cours des années 1970, on a assisté à une redécouverte de cette tradition. C’est ainsi qu’ont été successivement tirés de l’oubli les grands économistes libéraux, à commencer par Bastiat1, puis les principales figures du libéralisme politique, comme Guizot ou Tocqueville2.

Le libéralisme partout

Malheureusement, et pour heureuse qu’elle soit, cette redécouverte souffre du vice inhérent à toute entreprise délimitant trop strictement son objet d’étude, puisqu’elle passe sous silence des œuvres d’importance, mais dont le seul tort est d’excéder le cadre imparti.

En effet, face à un économiste qui n’est qu’économiste, ou un publiciste qui n’est que publiciste, l’auteur polyvalent, dont les centres d’intérêt ne se cantonnent pas à une discipline en particulier, passe souvent, aux yeux de l’historien, pour un dilettante, dont la contribution est automatiquement tenue pour superficielle.

Ce préjugé, aussi injuste qu’erroné, est particulièrement regrettable lorsqu’on évoque des libéraux puisqu’un libéral est, en principe, libéral dans tous les domaines. De fait, en abordant des sujets variés, le libéral ne démontre pas son inconséquence mais prouve, au contraire, sa profonde cohérence intellectuelle, puisqu’il réclame la liberté partout !

Le cas de Jules Simon

Le cas de Jules Simon illustre parfaitement l’erreur dans laquelle sont entraînés tous ceux qui scindent le libéralisme en tranches, sans l’envisager dans sa globalité.

Car enfin, connaît-on beaucoup d’auteurs qui, comme lui, aient touché à toutes les questions intéressant notre famille de pensée ?

Le libéralisme philosophique ?

Il lui a consacré ces deux ouvrages : Le Devoir, et La Liberté de conscience.

Le libéralisme politique ?

Il en a reformulé les idées forces dans son beau livre : La Liberté politique, qui mérite de figurer aux côtés des chefs d’œuvre de Benjamin Constant et d’Édouard Laboulaye.

Le libéralisme économique ?

Il l’a abordé dans La Liberté civile, Le Travail et toute une série d’études plus techniques portant sur le droit des sociétés ou la législation ouvrière. C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi Jules Simon fut l’un des rares non-économistes à avoir été admis au sein de la très orthodoxe Société d’économie politique, où siégeaient des hommes comme Michel Chevalier, Jean-Gustave Courcelle-Seneuil, Gustave de Molinari, Léon Say ou Yves Guyot

Simon oublié des historiens

Ceci pour dire qu’en défendant la cause de la liberté dans tous les domaines, Jules Simon devrait faire figure de « libéral-type » (ce qu’il était, d’ailleurs, aux yeux de ses contemporains3).

Et pourtant ! Jusqu’ici, aucun historien n’a jugé utile de se pencher sur ce grand libéral, en dépit d’un parcours extrêmement riche, dont la cohérence n’a plus à être démontrée4.

Mais vous-mêmes, amis libéraux : connaissez-vous ce Jules Simon dont je vous entretiens ?

Allons, allons : rassemblez vos souvenirs, et dites la vérité !

Non, vous ne le connaissez pas ? C’est bien ce que je pensais.

Le rôle politique de Jules Simon

Ah mais, attendez : j’entends un lecteur (oui, vous là-bas) protester de sa connaissance du sujet. « Permettez, dit-il ! Jules Simon : le nom m’est familier ; mais de là à vous dire ce qu’il a fait… »

C’est au fond la situation de beaucoup de monde.

Car, naturellement, Jules Simon n’a pas été complètement oublié des historiens : il suffit d’ailleurs d’avoir été attentif pendant ses leçons d’histoire, au lycée, ou d’avoir suivi, à l’Université, un cours de droit constitutionnel, pour avoir entendu prononcer son nom.

Nul n’ignore, en effet, que Jules Simon a joué un rôle déterminant dans le dénouement de la crise du 16 mai 1877, crise qui (rappelons-le tout de même !) contribua à consolider les institutions de la Troisième République, en mettant un terme au conflit entre monarchistes et républicains.

Il faut dire qu’à cette époque, Jules Simon était président du conseil ou, si l’on préfère, chef du gouvernement… ce qui prouve, au passage, que d’authentiques libéraux ont pu accéder aux plus hautes fonctions dans notre pays !

Républicain et libéral

Ce point mérite d’être souligné dans la mesure où, à la différence de tant d’autres hommes politiques, qualifiés a posteriori de libéraux, Jules Simon s’est toujours présenté aux électeurs comme républicain libéral, et même, comme libéral tout court.

« Monsieur Thiers, aimait-il à répéter, a dit cette grande parole à laquelle je m’associe : La république sera conservatrice, ou elle ne sera pas. Et j’ajoute à mon tour : S’il fallait cesser d’être libéral pour être républicain, j’abandonnerais plutôt la république que la liberté5. »

Le passé libéral français

Ce n’était pas des paroles en l’air, car Jules Simon a défendu ces idées durant toute sa carrière.

Et si maintenant, vous souhaitez en apprendre plus sur ses combats au Parlement comme dans la presse, plongez-vous dans la biographie que je lui ai consacrée, et que vous retrouverez, selon la formule consacrée, « dans toutes les bonnes librairies » (les autres aussi, d’ailleurs !).

Ce sera peut-être l’occasion, pour vous lecteurs, de jeter un regard neuf sur l’histoire de notre pays, en renouant avec une part de notre passé libéral.

Et je ne peux mieux faire, ici, que de citer Emmanuel Arène, qui écrivit, à la mort de Jules Simon, que

si l’on devait, sous couleur de biographie, commenter ou simplement feuilleter son existence, ce n’est pas un article, ni un journal qu’il y faudrait, mais un volume ! Et ce serait, pour les jeunes gens d’aujourd’hui, une excellente occasion de repasser l’histoire de France depuis Louis-Philippe, de relire la philosophie de Victor Cousin, de remonter aux souvenirs de 1848, de revivre les grandes luttes de l’Empire, les grandes batailles pour la liberté, ces élections retentissantes où la voix de Paris, plus forte et plus juste qu’aujourd’hui, dominait la province, les coups de tonnerre qui tombaient tantôt de la chaire, tantôt de la barre et tantôt de la tribune, toute cette époque héroïque qui ne se termina pas que par des jours de gloire, et après laquelle se succédèrent, en un lugubre kaléidoscope, l’Année Terrible, le Démembrement, la Commune. À chacune de ces pages, comme acteur ou comme témoin, dans l’opposition ou au pouvoir, le nom de Jules Simon est étroitement associé6.

J’espère que ces pages trouveront grâce aux yeux des lecteurs de Contrepoints, et qu’ils prendront autant de plaisir à les lire que j’en ai éprouvé pour les écrire !

Philippe Jaunet, Jules Simon, le libéral oublié (1814-1896), Éditions Libréchange, coll. « Intemporel », 2017, 434 p.

  1. V. p. ex. Dean Russell, Frederic Bastiat, Irvington-on-Hudson, Foundation for Economic Education, 1965 ; Leonard P. Liggio : « Charles Dunoyer and French Classical Liberalism », Journal of Libertarian Studies, 1977, vol. 1, n° 3, pp. 153-78 ; David M. Hart, « Gustave de Molinari and the Anti-Statist Liberal Tradition », Journal of Libertarian Studies, 1981, vol. 5, n° 3, pp. 263-90 ; 1981, vol. 5, n° 4, pp. 399-434 ; 1982, vol. 6, n° 1, pp. 83-104 ; etc.
  2. V. p. ex. Gabriel de Broglie, L’orléanisme. La ressource libérale de la France, Paris, Perrin, 1981 ; Pierre Rosanvallon, Le « moment » Guizot, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1985 ; André Jardin, Alexis de Tocqueville, Paris, Hachette, 1986 ; etc.
  3. À la mort de Jules Simon, plusieurs auteurs ont évoqué la disparition du « dernier libéral », tant il était identifié à ce courant de pensée pour les Français de la Belle Époque.
  4. À l’exception de l’essai de Lucien Jaume, L’Individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français (Paris, Fayard, 1997), dont d’ailleurs, je n’approuve pas la conclusion – Jaume soutenant que le libéralisme français… n’est pas libéral – la dernière anthologie de la pensée libérale à mentionner le nom de Jules Simon est celle de Louis Girard : Les Libéraux français (Paris, Aubier, 1985). Depuis, ni les écrivains de notre pays (v. p. ex. Pierre Manent, Les Libéraux, Paris, Gallimard, 2001 ; Philippe Nemo et Jean Petitot, Histoire du libéralisme en Europe, Paris, PUF, 2006), ni les écrivains étrangers (v. p. ex. Corentin de Salle, La Tradition de la Liberté. Synthèse détaillée de textes majeurs de la tradition libérale, Bruxelles, Centre Jean Gol, 2010-2014, 3 vol. ; David M. Hart et Robert Leroux, French Liberalism in the 19th Century, Londres, Routledge, 2012), n’ont parlé de lui. J’ajoute que l’Université s’est complétement désintéressée du personnage, et que la seule thèse consacrée à Jules Simon, bien incomplète d’ailleurs (puisqu’elle évoque moins notre homme, que la période où il a vécu), est américaine (Philip Bertocci, Jules Simon: Republican Anticlericalism and Cultural Politics in France, Columbia, University of Missouri Press, 1978).
  5. Journal des Débats, 15 mars 1887. Par « conservateur », Thiers entendait « non-socialiste », ou mieux encore : « non-collectiviste », la défense de la propriété individuelle étant alors le criterium permettant de distinguer la droite de la gauche. Thiers était d’ailleurs considéré comme un conservateur parce que, s’il était libéral dans de très nombreux domaines, il était économiquement protectionniste, à la différence de Jules Simon qui, lui, était libre-échangiste.
  6. Figaro, 9 juin 1896.