Ils étaient Présidents : Jules Grévy

« Une tête de prédicateur méthodiste sur un corps de grenadier » : portrait de Jules Grévy, quatrième président de la République.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Portrait de Jules Grevy-Wikipedia-Domaine public

Jules Grévy (Mont-sous-Vaudrey, Doubs, 15 août 1807 – 9 juillet 1891) n’a pas été seulement le quatrième président de la République. Pour la première fois, la magistrature suprême était occupée par un républicain, ce que n’était ni Louis-Napoléon, ni l’orléaniste Thiers, ni le légitimiste Mac-Mahon. Pour la première fois également, le Président était élu en Congrès, par la réunion de la Chambre des députés et du Sénat à Versailles. La Troisième république prenait ainsi sa forme constitutionnelle définitive.

Le jour même de la démission de Mac-Mahon, le 30 janvier 1879, Grévy l’emportait sans problème par 563 voix contre 99 sur le général Chanzy, candidat des droites. Le choix fait par les parlementaires républicains ne devait, en effet, rien au hasard. Jules Grévy appartenait au groupe des vieilles barbes républicaines, les « quarante-huitards ». Il avait en son temps tonné contre l’existence d’une présidence de la République. Il était donc le mieux à même de remplir une fonction qui suscitait la méfiance des républicains.

Pourtant, les épaules carrées, le front large et haut, à la calvitie compensée par un étroit collier de barbe, le regard sombre et pénétrant, du haut de son 1m90 l’homme ne manquait pas d’allure pour cet emploi de représentation. « Une tête de prédicateur méthodiste sur un corps de grenadier » a-t-on pu dire de lui. Son portrait officiel, par Léon Bonnat, devait inspirer les portraits de certains de ses successeurs jusqu’à Georges Pompidou inclus. En redingote sombre, le Président appuyait sa main droite sur deux livres posés sur une table, justifiant sa réputation d’austérité et de juriste éminent.

Jules Grévy adversaire de la présidence de la République

Lors des débats sur l’institution d’une présidence de la république en 1848, Jules Grévy s’y était montré profondément hostile.

« Êtes-vous bien sûr que dans cette série de personnages qui se succéderont tous les quatre ans au trône de la présidence, il n’y aura que de purs républicains empressés d’en descendre ? Êtes-vous sûr qu’il ne se trouvera jamais un ambitieux tenté de s’y perpétuer ? Et si cet ambitieux est un homme qui a su se rendre populaire… répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République ? »

Il avait parfaitement compris que le président de la République « avait tous les pouvoirs de la royauté » et surtout qu’il pouvait être bien plus puissant que Louis-Philippe : « le seul fait de l’élection populaire donnera au président de la République une force excessive. »

Il offrait donc toutes les garanties aux yeux des républicains pour occuper une fonction qu’il avait si violemment critiquée. Son rôle était de rendre la présidence la plus insignifiante possible. Il allait y réussir au-delà de ses espérances et à son corps défendant.

Il avait, dès sa prise de fonctions, souligné l’abaissement de la fonction présidentielle et sa soumission au Parlement : « Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale exprimée par les organes constitutionnels ». Grévy se livrait ainsi pieds et poings liés au bon plaisir des Chambres. Il annonçait clairement qu’il n’userait pas du droit de dissolution que lui accordait la Constitution. Ce droit devait tomber en désuétude jusqu’en 1956 !

Un Montesquieu de village

Petit-fils d’un enthousiaste partisan de la Révolution, fils d’un officier de carrière devenu maire de la monarchie censitaire, il avait fait de brillantes études secondaires et obtenu sa licence de droit à Paris. Jeune avocat, il avait eu pour client Alfred de Musset soucieux de récupérer sa correspondance amoureuse avec George Sand. Son métier le mettait en relation avec bien des milieux : Grévy devait même y trouver une épouse qui avait commencé par être l’une de ses clientes.

Ce bourgeois voltairien et positiviste devait céder son florissant cabinet à Waldeck-Rousseau en 1879. Signe de sa réussite, il avait acquis le château Gaillard dans son Jura natal. Excellent joueur de billard, mais tout aussi doué pour les échecs, ce grand chasseur occupait parfois ses loisirs comme peintre du dimanche. Jules Grévy avait ainsi su concilier un républicanisme irréprochable avec une carrière très confortable.

Si sa réputation républicaine datait de la monarchie de Juillet, son entrée en politique se fit sous la Seconde république. Nommé commissaire de la république à Lons-le-Saunier en 1848, il avait déjà à la bouche ce qui sera le leitmotiv des républicains vingt ans plus tard : « Je ne veux pas que la République fasse peur ». Député du Jura, il était choisi comme vice-président de l’Assemblée par ses pairs.

Le coup d’État du 2 décembre rendit Jules Grévy à la vie civile. De nouveau député en 1868 puis en 1871, il obtenait le 16 février, par 519 voix sur 536 votants, la présidence de l’Assemblée nationale. Son sens de la diplomatie y fit merveille jusqu’au 2 avril 1873, la majorité conservatrice le reconduisant neuf fois dans ses fonctions.

Tombant avant Thiers, il revint au perchoir dès le 8 mars 1875 et, à force de présider les séances, prit peu à peu l’allure de chef du parti républicain.

La république des Jules

Avec Grévy à l’Élysée, la République paraissait fermement établie. Elle pouvait donc s’affirmer symboliquement. Dès le lendemain de l’élection du nouveau président, la Marseillaise fut consacrée hymne national et le 14 juillet fête nationale. Les Chambres quittaient enfin Versailles pour se réinstaller à Paris. Entretemps, la nouvelle de la mort du Prince impérial sous l’uniforme anglais, tué par les Zoulous en Afrique du Sud, mettait fin à la dernière espérance monarchique en France.

Jules Ferry, nommé à deux reprises président du conseil, incarnait la politique de fermeté à l’égard du cléricalisme dénoncé par Gambetta comme l’ennemi des républicains. L’État reprit le contrôle de l’Université, en excluant le clergé. L’interdiction des congrégations religieuses enseignantes visaient particulièrement les jésuites .

Par ailleurs, la création d’un enseignement secondaire des jeunes filles allait permettre d’émanciper les femmes de l’influence catholique. L’école primaire, devenue gratuite, laïque et obligatoire se voyait confier la tâche de former de bons républicains dans des campagnes restées rétives et méfiantes. Les principales lois libérales étaient adoptées parallèlement : liberté de la presse, de réunion, de former des syndicats.

Jules Grévy voyait de surcroît Gambetta, qu’il détestait, échouer pitoyablement dans sa constitution d’un grand ministère renversé au bout de 74 jours. Ne pouvant gouverner lui-même, le président faisait tout ce qu’il pouvait pour empêcher les autres de gouverner. Le long gouvernement du second cabinet Jules Ferry (1883-1885), qui dura un peu plus de deux ans, devait se révéler l’exception et non la règle.

Chemins de fer d’intérêt électoral et grandes manœuvres à Longchamp

Jules Ferry devait succomber à son tour, victime de sa politique coloniale qui déplaisait aux radicaux. Les élections législatives d’octobre 1885 marquèrent d’ailleurs le recul des opportunistes devant la montée de la droite conservatrice et de la gauche radicale-socialiste. Néanmoins, arrivé au terme de son septennat, Jules Grévy, en dépit de son grand âge, était réélu par 457 voix face à son président du conseil, Henry Brisson. Les droites ne souhaitèrent pas voter contre lui et choisirent l’abstention. Elle paraissait bien loin l’époque où Grévy s’opposait à la mise en place du septennat. Il s’apprêtait avec entrain à en faire un second.

Habilement, il confia la présidence du conseil à une « souris grise » au nom interminable, Charles Louis de Saulce de Freycinet, refusant le radicalisme de Clemenceau et de ses amis. Freycinet était un keynésien avant l’heure, partisan d’une politique de grands travaux et de lignes de chemins de fer d’intérêt électoral.

Mais il avait fallu accorder quelque chose à Clemenceau. Le bouillant député vendéen avait ainsi pu pousser son poulain, Georges Boulanger, au ministère de la Guerre. Le 14 juillet 1886, lors de la revue militaire de Longchamp, le « brave général » Boulanger, si beau sur son cheval blanc, était follement acclamé. Clemenceau n’allait pas tarder à se mordre les doigts d’avoir mis le pied à l’étrier à ce général républicain aux dents longues.

Vive Boulanger, À bas Grévy !

Dans une France en proie à une poussée de nationalisme, Jules Grévy sut garder son sang-froid et témoigner de ses talents de diplomate.

Le 20 avril 1887, un commissaire de police français, Schnæbelé, était arrêté par des policiers allemands sur la frontière entre les deux pays. Son emprisonnement à Metz comme espion suscita une vive émotion en France. Le président du conseil, René Goblet, et le ministre de la Guerre, Boulanger, demandèrent l’envoi d’un ultimatum à l’Allemagne. C’était provoquer un casus belli.

Au conseil des ministres, Jules Grévy s’y opposa fermement. Le poids politique qu’il avait acquis en huit ans de présidence n’était donc pas négligeable. Les questions diplomatiques relevaient ainsi d’un domaine réservé du chef de l’État. Finalement, le ministre des Affaires étrangères se contenta de demander des explications aux Allemands. Bismarck, qui méditait une guerre préventive contre une France qui s’était trop bien redressée, préféra calmer le jeu en relâchant le commissaire.

Le général Boulanger fut écarté du gouvernement par le nouveau président du conseil, Maurice Rouvier. Le trop ambitieux militaire fut nommé à Clermont-Ferrand. Mais son départ, gare de Lyon le 8 juillet 1887, ne passa pas inaperçu. La foule compacte, présente sur les quais, bloqua la locomotive aux cris de : « Vive Boulanger, à bas Grévy ! »

Le malheur d’avoir un gendre

Jules Grévy qui avait tant médit de la présidence, y avait trouvé rapidement des motifs de satisfaction. N’avait-il pas fait installer le téléphone à l’Élysée, construire le salon d’hiver et la verrière ? Il avait également su habilement choisir les présidents du conseil, à une époque où les partis modernes, structurés et hiérarchisés, n’existaient pas encore.

Ce bon père de famille, d’une honnêteté irréprochable, favorable à une politique modérée, rassurait. Mais c’est, néanmoins, son sens de la famille qui devait le conduire à sa perte. Dès le 28 avril 1879, il avait fait nommer son frère Albert gouverneur de l’Algérie et un de ses neveux lui servait de secrétaire. Certains mauvais esprits y auraient vu une marque de népotisme. Mais il devait surtout regretter amèrement d’avoir pour gendre Daniel Wilson.

Le scandale des décorations allait éclabousser la présidence. Wilson, député d’Indre-et-Loire et propriétaire de journaux, arrondissait ses fins de mois de façon originale. Il négociait, contre la remise de légions d’honneur, et autres décorations, divers avantages pour lui ou ses affaires. Dans la liste, on comptait la souscription d’abonnements à ses journaux, l’attribution de marchés publics ou le versement de sommes d’argent. Ce fructueux trafic d’influence se faisait sous la griffe de la présidence. Avec ses huit secrétaires à l’Élysée, Wilson avait constitué un intéressant cabinet de corruption dont les filiales étaient des maisons closes, lieux propices aux négociations discrètes.

Comme l’écrivait avec esprit Alfred Capus dans Le Gaulois du 7 octobre 1887 : « Jadis, on était décoré content. Aujourd’hui on n’est décoré que comptant ! »

Acculé à la démission

Oubliant les bonnes paroles des débuts de sa présidence, Jules Grévy voulut résister :

« Je suis un roc. On n’imagine pas ce qu’il peut y avoir de force chez un juriste comme moi. D’ailleurs, le patriotisme m’oblige à rester à mon poste. Si je me démettais, je créerais le précédent le plus fâcheux. Je resterai… »

Si Jules Grévy était personnellement innocent, il se trouvait condamné par l’opinion publique. La foule manifestait place de la Concorde aux cris de « Grévy, démission ! » Le cabinet Rouvier démissionna. Le président chercha en vain un candidat pour assumer la direction d’un nouveau gouvernement. En effet, les Chambres étaient résolues à chasser Jules Grévy de l’Élysée coûte que coûte.

Le 2 décembre, ironie de l’histoire pour ce contempteur des Bonaparte, Jules Grévy finissait par jeter l’éponge. Dans sa lettre de démission, il fit son panégyrique, personne d’autre ne souhaitant lui tresser des lauriers :

« La sagesse et le patriotisme me commandent de céder. Je laisse à ceux qui l’assument la responsabilité d’un tel précédent et des événements qui pourront le suivre.

Je descends donc sans regret, mais non sans tristesse, du pouvoir où j’ai été élevé deux fois sans le demander, et où j’ai la conscience d’avoir fait mon devoir.

J’en appelle à la France. Elle dira que, pendant neuf années, mon Gouvernement lui a assuré la paix, l’ordre et la liberté ; qu’il l’a fait respecter dans le monde, qu’il a travaillé sans relâche à son relèvement, et qu’au milieu de l’Europe armée, il la laisse en état de défendre son honneur et ses droits ; qu’enfin, à l’intérieur, il a su maintenir la République dans la voie sage que tracent devant elle l’intérêt et la volonté du pays.

Elle dira qu’en retour, j’ai été enlevé au poste où sa confiance m’avait placé. »

La malhonnêteté paie parfois

Le message présidentiel avait été lu dans un silence glacial devant les Chambres. Mortifié, l’octogénaire se retira dans son hôtel particulier de l’avenue d’Iéna. Ainsi commençait une retraite dorée entre son domicile parisien et sa résidence du Doubs. Il devait décéder, quelques années plus tard, d’une congestion pulmonaire dans son château de Mont-sous-Vaudrey.

Finalement, son gendre Wilson devait être acquitté par la justice : le trafic d’influence n’était pas (encore) un délit. Il devait d’ailleurs être réélu député en 1893. En France, la corruption était généralement perçue comme un signe d’habileté politique par les électeurs. Heureusement, cela a bien changé… Enfin, presque.

Sources :

  • Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, http://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/%28num_dept%29/3578
  • Philippe Valode, Les vingt-deux présidents de la république, l’Archipel 2001, p. 42-49

La semaine prochaine : Sadi Carnot