Nord Stream 2 : la guerre du gaz aura bien lieu !

Verlegung der Nord-Stream-Pipeline durch die Ostsee by wolfro54(CC BY-NC-ND 2.0) — wolfro54, CC-BY

La guerre du gaz pour la construction du nouveau gazoduc Nord Stream 2 tourne au pugilat diplomatique entre l’Europe, les États-Unis et la Russie, sur fond de rétorsions financières et de menaces graves pour des entreprises européennes.

Par Michel Gay.

La guerre du gaz pour la construction du nouveau gazoduc Nord Stream 2 (toujours en construction alors qu’il aurait dû être terminé pour fin 2019 pour un coût de près de 10 milliards d’euros) tourne au pugilat diplomatique entre les pays européens, les États-Unis et la Russie, sur fond de rétorsions financières et de menaces graves pour des entreprises européennes.

La France et le Parlement de l’Union européenne (UE) viennent de s’opposer à ce gazoduc contre l’avis de l’Allemagne, de l’Ukraine, de la Pologne et des pays baltes notamment.

Le « tuyau » de Nord Stream 2 passe sous la mer par le nord de l’Allemagne depuis la Russie en évitant l’Ukraine, la Pologne et les pays baltes.

Les États-Unis ne veulent pas que la Russie alimente l’UE encore davantage en gaz au risque de fournir un moyen de pression commerciale et politique « trop » important à la Russie. Et l’UE est aujourd’hui divisée sur ce sujet.

L’indépendance européenne vue des États-Unis…

Paradoxalement, les États-Unis expriment l’idée que limiter les sources d’approvisionnement de l’Europe, notamment celles venant de Russie, augmentera son indépendance énergétique. Mais, par ailleurs, ils proclament que la diversification des sources est gage de sécurité…

Ainsi, le 10 décembre 2018, les États-Unis rappelaient dans un point de presse particulièrement éclairant qu’ils soutenaient la diversification de l’approvisionnement énergétique de l’UE, mais que « Nord Stream 2 est un affront direct aux objectifs européens en matière d’énergie et de sécurité nationale » en augmentant sa dépendance à la Russie.

Et, dans ce même point presse, les États-Unis déclarent que « la diversification permet des approvisionnements et des itinéraires différents pour aboutir à des marchés résilients et sécurisés. Les pays ont plus de choix lorsque les marchés offrent plus d’options » (version originale ici).

De sombres arrière-pensées mercantiles et politiques reposant sur la vente du gaz américain et russe se profilent derrière la défense affichée des « valeurs démocratiques » afin de maintenir l’Europe sous la dépendance des États-Unis et/ou de la Russie.

La perspective pour les États-Unis de vendre leur gaz de schiste à l’Europe par bateau méthanier avec du gaz naturel liquéfié (GNL), notamment vers l’île de Krk (prononcer « keurk ») en Croatie, n’est pas étrangère à leur opposition frontale, bien qu’ils s’en défendent.

Difficile de comprendre la logique sous-jacente ainsi que les tenants et les aboutissants de cette guerre d’influence politique et financière en Europe…

Une position ambiguë des ONG écologistes

Le rapport de Greenpeace « Tod aus dem Schlot » (La mort qui nous vient des cheminées d’usine), édité en avril 2013, indiquait que les émissions des centrales allemandes au charbon étaient la cause chaque année d’environ 3100 décès prématurés et de 700 000 jours d’arrêt maladie. Sans compter les dommages causés aux pays voisins… dont la France.

Et la dernière page de son rapport rappelait son « indépendance » : « Kein Geld von Industrie und Staat » (aucun argent en provenance de l’industrie et de l’État). Est-ce si sûr ?

Après avoir obtenu l’arrêt du nucléaire en Allemagne, Greenpeace en appelle dorénavant à une sortie du charbon au profit d’une énergie moins polluante, le gaz !

L’augmentation de sa consommation est donc inévitable (+20 % entre 2015 et 2018) car les appels à la sobriété et à l’efficacité ne suffiront pas, loin s’en faut, à combler les productions électriques du gaz, du nucléaire et du charbon qui représentent toujours, à elles seules, près de 60 % en Allemagne en 2019.

Doit-on en déduire que certaines organisations écologistes sont contre les gaz de schistes mais pour le gaz naturel, à condition qu’il soit russe ?

Le parlementaire européen Michal Tomasz Kaminski s’était déjà interrogé sur les liens entre certaines organisations écologistes et l’industrie gazière le 29 avril 2011. Il avait posé la question au Parlement européen au sujet des subventions accordées aux écologistes allemands par le consortium Nord Stream.

La réponse du Parlement européen du 16 juin 2011 indiquait en résumé que, selon la Commission européenne, s’il existe une éventuelle collusion ou un conflit d’intérêt entre Greenpeace et Gazprom, ce n’est pas de sa compétence. Circulez, il n’y a rien à voir.

Que Greenpeace favorise « provisoirement » le développement du gaz pour compenser les variations fatales des éoliennes et du photovoltaïque, et aussi pour évincer le nucléaire et le charbon, ne relève donc que d’une pure coïncidence.

L’UE dit : arrêtez tout !

Le 21 janvier 2021, le Parlement européen a exigé l’arrêt immédiat des travaux du gazoduc Nord Stream 2. L’Allemagne, dont l’ancien Chancelier Gerhard Schröder est… président du Comité d’administration de la société pétrolière russe Rosneft et président du comité d’actionnaire de Nord Stream, s’y oppose !

Même la ministre allemande de l’Environnement (Svenja Schulze) s’en est inquiétée à cause des besoins croissants en gaz de l’Allemagne pour compenser les variations intempestives des énergies renouvelables et pour réussir sa sortie du charbon et du nucléaire.

Ces redoutables manœuvres des États-Unis et de la Russie dans le domaine énergétique sont inquiétantes.

Le pari de l’UE d’augmenter sa consommation de gaz « de manière transitoire » (mais certainement « durable ») pour aider les énergies renouvelables intermittentes à remplacer l’énergie nucléaire et le charbon est un aveuglement coupable.

Moins dépendre du gaz qui pue ?

La dépendance au gaz de l’UE pour son chauffage et sa production d’électricité ne se poserait pas avec autant d’acuité pour l’Europe (et notamment pour l’Allemagne qui, en 2019, dépend à 50 % des importations du gaz russe) avec l’énergie nucléaire qui est une énergie d’avenir et durable pour l’Europe.

Pour la France, cette dépendance au gaz russe (par gazoduc et par méthanier GNL) n’était que de 25 % en 2019 grâce principalement à sa production d’électricité nucléaire à 75 %.

Si l’argent n’a pas d’odeur, le gaz américain et/ou russe pourrait bientôt avoir une odeur nauséabonde et irritante pour l’UE ballotée entre les intérêts divergents de ses 27 pays membres et ceux, opposés, des États-Unis et de la Russie.

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