France 2021, couvre-feu et cabaret clandestin

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« Il faut bien déjeuner » se justifiait un magistrat pris sur le fait dans un restaurant « clandestin ». Il a tout à fait raison. Dans quel enfer bureaucratique vivons-nous pour que cet acte anodin devienne en délit ?

Par Frédéric Mas.

Tandis que l’État bureaucratique impose au commun ses restrictions à la liberté de circuler, d’entreprendre et de se réunir au nom de la menace sanitaire toujours renaissante, certains de ses auxiliaires ne se sentent pas tenus de respecter ses propres contraintes kafkaïennes. C’est à la fois loufoque, injuste et révélateur.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Ce samedi 30 janvier, un commissaire de police et un vice-procureur ont été surpris dans un restaurant « clandestin » à Carpentras. Devant ce crime abominable de lèse-virus, le ministre de l’Intérieur a annoncé lundi qu’il allait demander au directeur général de la police nationale de suspendre le policier : « Pour être respecté, il faut être respectable. »

La veille de ce « tragique » incident, c’est à Paris, sur l’Île de la Cité, que des magistrats ont été contrôlés dans un restaurant devenu « clandestin » par ces temps de crise sanitaire. « Il faut bien déjeuner » aurait argué l’un des robins pris sur le fait. L’affaire rapportée par Le Parisien en est toutefois restée là. Aucun des magistrats n’a été verbalisé, et l’histoire serait plutôt celle d’un click and collect qui a mal tourné.

Le 26 janvier dernier, ce sont des policiers qui dansaient sur l’air de la macarena dans un commissariat d’Aubervilliers sans respecter ni les gestes barrière, ni le couvre-feu. Libération nous rapporte des scènes d’horreur à peine soutenables :

« En plus de la macarena, qui ajoute au tragique de cette vidéo, les images révèlent de nombreux selfies, joue contre joue, et une table remplie de boissons, alcoolisées ou non, qui nous renvoie à un temps révolu et que de nombreux citoyens lambda rêvent de retrouver. »

Quelques jours avant ces images qui ont glacé le sang de milliers d’internautes par le retour de la menace du virus aux variants multiples et à la létalité ondoyante, c’est une sous-préfète qui s’autorisait un pot de départ à la mairie de Rethel dans les Ardennes en compagnie d’une soixantaine de convives.

Là encore, la nomenklatura politique et bureaucratique locale était présente en toute bonne conscience, comme le rapporte Libération :

« Tout le gratin local est réuni : les acteurs du monde économique, le préfet, les élus, le procureur de la République… Petits-fours, mignardises et champagne sont servis aux convives pour le goûter. »

Faites ce que je dis, pas ce que je fais.

La pénalisation des activités ordinaires

Il fut un temps où manger au restaurant et fêter le départ d’un collègue n’étaient des délits doublés d’une atteinte insupportable au vivre-ensemble. Depuis la crise sanitaire, l’État a étendu sa juridiction, contraignant l’activité économique et la vie humaine jusqu’à l’absurde.

Aujourd’hui, des milliers de policiers sont mobilisés pour traquer les bars clandestins, le non-respect du couvre-feu, et de fait ne sont pas affectés aux tâches plus basiques de sécurité et d’ordre public. Pourtant la montée en puissance des violences quotidiennes et des incivilités ne s’estompe pas, loin de là.

Cette réponse désordonnée à la crise sanitaire s’est traduite par une avalanche de règlements arbitraires, changeant de semaine en semaine, de vexations et de paperasses qui n’ont eu pour effet que d’user les volontés et accélérer le déclin du pays.

Le pire, c’est que l’autoritarisme de l’État français ne l’a pas empêché de figurer parmi les mauvais élèves dans sa gestion de crise, comme l’a révélé un rapport de l’Institut Lowy de Sidney. Le think tank australien qui a évalué 98 pays, classe la France 73ème juste après la Belgique et le Costa Rica.

Une règle pour les Français, une autre pour la nomenklatura

Il semblerait que ceux qui sont censés poser les règles et les faire respecter ne se sentent pas tous tenus par le nouvel ordre sanitaire. Le gouvernement nous prie de croire qu’il ne s’agit là que de quelques brebis galeuses. À juste titre, il s’inquiète du message que ce genre de comportement pourrait délivrer à l’ensemble de la population.

Comment, des préfets, des magistrats et des policiers ne respecteraient pas la multitude de prescriptions sanitaires ? La loi ne serait donc pas la même pour tous ? Des sanctions ont été prises, mais quelles sont-elles par rapport aux restaurateurs et aux indépendants qui eux risquent de tout perdre à cause de l’autoritarisme sanitaire ?

Il y a en France aujourd’hui comme un parfum désagréable qui rappelle certains aspects de l’Union soviétique finissante.

Dans la défunte URSS, la classe bureaucratique n’était pas seulement dominante, elle était le lieu où les privilèges et les passe-droits se partageaient loin des regards du citoyen ordinaire. À une époque où les Russes manquaient de tout, y compris de l’essentiel, sa classe de bureaucrates bénéficiaient du marché noir, d’établissements clandestins et de positions suffisamment proches du pouvoir pour s’accorder quelques dérogations aux règles égalitaires communes.

Bien entendu, nous sommes encore à des années-lumière de la tragédie soviétique. Mais le déplacement du centre du pouvoir en France de sa classe élue vers son encadrement bureaucratique pourrait avoir des effets comparables en termes de domination, de gestion de la pénurie et surtout d’explosion du marché noir.

Le paternalisme, ou l’infantilisation pour parler comme le fait Mathieu Laine dans un essai récent, divise le monde en deux catégories : celle de l’encadrement éclairé et celle des administrés sous tutelle. L’encadrement ne se sent pas nécessairement tenu par les règles qu’il édicte, puisqu’au fond, elles ne servent qu’à compenser le défaut d’autonomie rationnelle que la classe bureaucratique prétend incarner.

Comment faisons-nous pour déjeuner ?

« Il faut bien déjeuner » se justifiait un magistrat pris sur le fait dans un restaurant  clandestin. Il a tout à fait raison. Des millions de Français qui travaillent sont contraints aujourd’hui de manger dans la rue, ou pour les plus chanceux dans leur voiture lors de leur pause de midi pour respecter la sur-règlementation sanitaire.

L’encadrement bureaucratique les autorise à travailler, à prendre des transports en commun bondés, à s’entasser dans les centres commerciaux le week-end pour compenser les effets du couvre-feu, mais pas à s’asseoir pour déjeuner ou se réjouir de la promotion d’un collègue.

Non seulement l’État aura géré la crise sanitaire, comme la campagne vaccinale, de manière catastrophique, mais il aura dilapidé en quelques mois cet élément essentiel au bon fonctionnement des institutions et insaisissable par la statistique, le capital social. Il est encore temps de redresser la barre et de revenir au régime ordinaire de la liberté, c’est-à-dire l’État de droit.

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