Russie : plus ça change, plus c’est la même chose ?

OPPOSITIONIST EYES LOOKING TO THE SKY by MICHAL SIERGIEJEVICZ(CC BY 2.0) — MICHAL SIERGIEJEVICZ, CC-BY

Parler d’un État de droit en Russie comme le fait le ministre français des Affaires étrangères relève peut-être de cette « géopolitique de cabinet » dont Jean-Sylvestre Mongrenier dénonce la naïveté.

Par Thierry Godefridi.

L’avocat, homme politique et, depuis l’assassinat de Boris Nemtsov en 2015, principal opposant russe au régime en place Alexeï Navalny avait été victime le 20 août 2020 d’un empoisonnement dont il accuse le pouvoir. Plongé dans le coma, il fut transféré dans un hôpital allemand. Après cinq mois de convalescence, il a été appréhendé et incarcéré à son retour en Russie, le 17 janvier.

Une vidéo de près de deux heures dans laquelle Alexeï Navalny dénonce les turpitudes du régime et appelle à manifester aurait été visionnée plus de 70 millions de fois en moins d’une semaine.

Les rassemblements qui s’ensuivirent dans de nombreuses villes dont Moscou et Saint-Pétersbourg (la ville dont Vladimir Poutine est originaire) ont donné lieu à une répression musclée de la part des forces de l’ordre et à plusieurs milliers d’interpellations et d’arrestations.

Faut-il voir dans le déroulement de ces événements une évolution positive de la situation politique en Russie ? Ce serait verser dans l’optimisme béat que de le croire. Par contre, au vu des réactions des uns et des autres, peut-être ces événements ont-ils servi de révélateur à ceux qui auraient encore entretenu une vision lénifiante du poutinisme ; encore ces réactions sont-elles tout aussi révélatrices de l’état d’esprit de ceux dont elles proviennent.

Le régime a bien sûr rejeté les accusations d’empoisonnement et de corruption portées à son égard. Mais il s’est aussi empressé de dénoncer comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Russie dans un communiqué publié la veille des rassemblements du 23 janvier par l’ambassade des États-Unis qui invitait ses ressortissants à ne pas y participer et indiquait les lieux où ils se dérouleraient.

Du côté américain, le porte-parole du département d’État a par la suite condamné les brutalités des forces de l’ordre à l’égard des manifestants, du côté européen, l’on a déploré (Josep Borrell, le Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, dans un tweet).

Côté français, l’on s’est inquiété, notamment pour l’État de droit, selon Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères.

Dans sa préface au monumental essai Le Monde vu de Moscou de Jean-Sylvestre Mongrenier, son dictionnaire géopolitique de la Russie et de l’Eurasie post-soviétique récemment paru aux PUF, l’historienne et soviétologue Françoise Thom relève qu’en quelque sorte plus ça change, plus c’est la même chose.

On a pu croire que leur enrichissement personnel était la seule chose qui intéressait les dirigeants de l’actuel régime russe. C’était sous-estimer leur passion pour la géopolitique dans laquelle ils voient une manière pour la Russie de projeter sa puissance sur le monde, de prendre sa revanche sur la dislocation de l’empire soviétique, et pour eux d’entretenir leur haine de l’Occident.

Le néo-eurasisme inspiré par les théories de l’intellectuel de droite nationaliste et anti-libérale Alexandre Douguine a pris le relais idéologique du marxisme-léninisme dans une même sorte de dialectique déterministe, non plus matérialiste, mais tellurienne.

L’idéologie dispense les dirigeants russes de réfléchir aux vrais intérêts nationaux de la Russie et les place dans la continuité avec le passé soviétique, estime Françoise Thom, qui ajoute : « La priorité est de nuire aux États-Unis par tous les moyens, de les expulser du Moyen-Orient et d’Europe pour prendre leur place. » Elle perçoit dans la politique étrangère russe un modus operandi opportuniste dont l’ADN est léniniste, à savoir d’« attiser les contradictions » dans le camp adverse.

Jean-Sylvestre Mongrenier constate quant à lui que la personnalité de Poutine s’est forgée à l’époque où sous la conduite de Léonid Brejnev l’URSS rivalisait de front avec des États-Unis affaiblis par la guerre du Vietnam et rêvait de finlandiser l’Europe, pour les fanfaronnades de laquelle, s’agissant en particulier de l’UE, la Russie de Poutine n’a que mépris, en témoigne la conquête de la Crimée et la guerre du Donbass, entre autres. Il note aussi la réhabilitation rampante dont fait l’objet Staline, l’actuel occupant du Kremlin rêvant peut-être de dépasser sa longévité de « père de la nation ».

D’État de droit en Russie, alors que les règles de droit y sont constamment manipulées, il ne pourrait être question. Que le ministre français des Affaires étrangères puisse l’évoquer relève peut-être de cette « géopolitique de cabinet » dont Jean-Sylvestre Mongrenier dénonce la naïveté, qu’il s’agisse de parler de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ou de Lisbonne à Vladivostok.

En tout cas, en l’état actuel, le droit russe ne présage en rien de la longévité de la carrière d’opposant de monsieur Navalny.

 

 

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