Pour la Chine, le capitalisme est un outil, rien de plus 

President Xi Jinping by Chairman of the Joint Chiefs of staff (CC BY 2.0) — Chairman of the Joint Chiefs of staff, CC-BY

La Chine est très loin du capitalisme libéral qui a développé l’Occident, puis les pays l’ayant imité. Ce ne devrait pas être une surprise, car le régime n’a jamais renié le communisme.

Par Yves Montenay.

La Chine fascine et effraie à la fois. C’est une grande puissance inquiétante, mais aussi un modèle pour certains. Comme toujours, l’histoire éclaire le présent.

Un peu d’histoire pour commencer

Il faut d’abord se souvenir que la Chine sort de plus d’un siècle de soubresauts et d’humiliations puis d’un naufrage presque total sous Mao. Cet empire millénaire qui enseigne à ses enfants une haute image de lui-même cherche à prendre sa revanche. Comme l’Allemagne d’Hitler, la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan, mais avec le poids de 1,4 milliard d’habitants.

C’est dans ce contexte, pour survivre d’abord, pour prendre sa revanche ensuite que la Chine utilise le capitalisme. Comme un outil, pas par conviction. L’actualité symbolisée par les attaques contre le groupe privé de Jack Ma semble montrer que cet outil peut être jeté maintenant que l’on estime ne plus en avoir besoin.

Commençons par ces humiliations et ce naufrage.

Plus d’un siècle de troubles profonds

La Chine avait été envahie et battue par les Anglais en 1839 lors de la première guerre de l’opium, puis par l’ensemble des Occidentaux, Japonais compris ensuite. Elle était pratiquement devenue une colonie et tous les pays développés qui disposaient de concessions (quartiers sous leur administration)

En 1911, la république chinoise est proclamée après le règne catastrophique de l’impératrice traditionaliste Cixi, au pouvoir de 1860 à 1908 avant de laisser la place à l’empereur-enfant Puyi.

Mais le remplacement de l’empire par la république ne résout rien. C’est le temps de l’anarchie et des seigneurs de la guerre qui règnent sur certaines régions. Un capitalisme spontané se met en place notamment à Shanghai. Après Sun Yat-sen, premier président, arrive Tchang Kaï-chek qui doit faire face à la dissidence communiste menée par Mao et à l’invasion japonaise dès 1934… et je simplifie énormément une période complexe et troublée.

Les Américains vont aider Tchang Kaï-chek à battre les Japonais qui capitulent en 1945. Mais le pays est épuisé et les communistes contrôlent le continent en 1949, tandis que Tchang Kaï-chek et son armée se réfugient à Formose, aujourd’hui Taïwan. L’élite économique de Shanghai se réfugie à Hong Kong, alors colonie britannique libérale et ouverte sur le monde.

La catastrophe communiste

Le régime communiste multiplie les erreurs économiques et les répressions. Il commence par l’exécution de 5 millions de propriétaires terriens, mais au lieu de distribuer les terres aux paysans comme promis, il crée l’équivalent des kolkhozes soviétiques. Le résultat est le même : la famine.

Parallèlement les entreprises privées sont nationalisées.

Deux crises aggravent la situation :

  • « Le grand bond en avant » de 1958 avec la création de super-kolkhozes sommés d’avoir une production industrielle. C’est un échec, avec 30 millions de personnes mortes de faim.
  • Puis la « révolution culturelle » en 1966, une guerre civile par laquelle Mao reprend le pouvoir qu’il avait perdu à la suite de l’échec du « grand bond en avant ». C’est la casse de ce qui reste de la culture traditionnelle avec la destruction des livres, objets d’art et monuments…

À la mort de Mao en 1976, le pays est plus misérable que jamais, l’enseignement supérieur a été détruit et un grand nombre de cadres tués ou démis.

La Chine actuelle : rattrapage et capitalisme

Deng Xiaoping réforme profondément le pays. Il rétablit d’abord la situation alimentaire en donnant la jouissance, mais non la propriété, de la terre aux paysans. Il ouvre la Chine aux investissements étrangers et autorise un secteur privé national, qui va se développer rapidement, mais en conservant les entreprises publiques.

Ce secteur privé comprendra des PME aux activités artisanales ou très locales, comme partout ailleurs dans le monde, et des sous-traitants ou des associés (parfois obligatoires) des entreprises étrangères. Ces dernières devaient leur transférer leur technologie en contrepartie de l’autorisation d’implantation.

Remarquons que le régime prend soin de répéter que le régime est « le socialisme de marché », et non le libéralisme ou le capitalisme. L’OMC vient d’ailleurs de nier à la Chine la qualification d’économie de marché, car elle fausse la concurrence en privilégiant et subventionnant ses entreprises nationales par rapport aux étrangères. Il ne reste donc que le socialisme !

L’économie chinoise se développe donc, mais en partant de très bas. C’est le rattrapage, comme pour les autres pays de la région. Malgré des taux de croissance très remarqués, le niveau de vie n’est en 2019 que le sixième de celui des États-Unis, avec de très fortes inégalités entre les villes de l’est du pays et les campagnes. Beaucoup de leurs habitants n’y survivent que par les envois des travailleurs migrants qui travaillent en ville mais restent administrativement rattachés à leur village d’origine, et en particulier ne bénéficient pas des droits sociaux des urbains.

En 2010, la Chine devient la seconde puissance économique mondiale et commence à investir à l’étranger. Elle proclame qu’elle sera bientôt la première.

La chine en comparaison avec le Japon et Taïwan

La comparaison entre la Chine et le Japon est parlante. Les deux pays avaient plusieurs siècles de retard sur l’Occident, mais étaient convaincus de leur supériorité sur les barbares que nous étions. Il a fallu la force des armes pour qu’ils acceptent de s’ouvrir, les guerres de l’opium pour la Chine et l’arrivée de la flotte américaine en 1853 pour le Japon. Dans les deux cas il y a ensuite eu de féroces luttes intérieures entre modernistes prenant acte de supériorité occidentale et voulant s’en inspirer, d’une part, et traditionalistes d’autre part.

Les deux pays ont été ensuite la destination de très importants investissements de la part d’entreprises occidentales. Ces dernières ont bénéficié de la relative alphabétisation de la population, contrairement à celle de l’Afrique. Par contre l’ordre public qui a régné à partir de 1868 au Japon a donné de l’avance à ce pays sur la Chine qui est restée presque toujours anarchique jusqu’à la mort de Mao, donc a décollé un siècle plus tard !

Encore une fois, le rattrapage de l’Occident n’est pas du tout un miracle. Ce qui interpelle c’est que peu de pays l’aient réussi. Il s’agit principalement du Japon, de Taïwan, de la Corée du Sud, de Singapour et de feu Hong Kong, tous de civilisation chinoise ou très proches… et qui sont des démocraties… et qui n’ont pas bloqué l’apport libéral, dont le capitalisme…

Je risque une hypothèse : ces pays ont attiré des étrangers non pas seulement par leurs bas salaires comme on dit habituellement, mais par l’ordre public qui y règne bien davantage que dans bien d’autres pays où les salaires sont encore plus bas.

Cet ordre public doit assurer d’abord la sécurité physique, mais aussi la sécurité juridique, et c’est là que le comportement chinois détonne.

Un changement de direction avec Xi

En effet, en Chine, cet ordre juridique est en fait une tolérance très variable dans le temps et selon les entreprises. Et cette tolérance régresse considérablement actuellement.

Alors que pendant longtemps, on espérait que le développement apporterait la démocratisation, cet espoir a été déçu avec l’arrivée au pouvoir du président Xi, puis avec les réformes constitutionnelles qui ont pérennisé ce pouvoir.

Il s’agit aujourd’hui d’un pouvoir personnel, qui se consolide en permanence avec le perfectionnement du contrôle social et le retour du parti dans les entreprises, même étrangères.

Une dernière étape est apparue récemment, avec la répression des témoins du début de la pandémie à Wuhan et avec le blocage des grandes réussites industrielles privées. C’est ce dernier point qui a ému la presse économique qui, jusqu’à présent, accueillait assez passivement les informations sur les multiples répressions.

L’énorme goutte d’eau qui a fait déborder le vase est le blocage, 24 heures avant son lancement, du grand projet d’augmentation de capital lancée en bourse par la société Ant spécialisée dans une sorte de courtage de crédits. Quelques jours plus tard, c’est sa maison-mère, Alibaba, géant mondial des paiements par son application Alipay qui était critiquée.

La presse réalisa alors que le patron de ce groupe, le célébrissime Jack Ma n’avait plus été vu depuis trois mois alors qu’il est en général médiatiquement très actif. Et qu’il s’était fait notamment remarquer par une critique des banques d’État, jugées très passives en matière de crédit… ce qui avait laissé supposer qu’il s’apprêtait à les concurrencer. Or les banques d’État sont non seulement à la fois le symbole et le moyen d’action de l’État communiste, mais de plus sont dirigées par des « princes rouges » politiquement puissants.

La presse se souvint alors d’autres affaires un peu brutales. Il y a quelques années une jeune entrepreneuse s’était fait condamner à mort pour avoir court-circuité les banques en se finançant sur un marché financier de gré à gré. D’autres ont suivi, et aujourd’hui le dernier condamné à mort est Lai Xiaomin, patron de la plus grande société chinoise de gestion d’actifs.

Tout cela a sonné le réveil des grands patrons occidentaux qui continuaient à rêver au « vaste marché chinois » dans lequel il fallait à tout prix s’implanter quel que soit le contexte politique : « les États peuvent se fâcher, mais qu’ils ne bloquent pas les affaires ! À chacun son boulot ».

On trouve un exemple de cette attitude dans la signature fin décembre 2020 du projet d’accord entre l’Union européenne et la Chine, où cette dernière promet d’ouvrir aux entreprises occidentales l’accès de quelques marchés jusqu’à présent réservés aux entreprises chinoises. Ce projet n’enthousiasme pas les politiques au gouvernement français et au Parlement européen.

Tout cela, s’ajoutant à l’apparition du virus, n’est pas bon, et la Chine a lancé une offensive médiatique pour redorer son image.

Une légende dorée et sa critique

Une série de témoignages chinois, mais aussi d’Occidentaux vivant en Chine, décrivent un pays quasi idéal avec une sécurité totale, un régime aux petits soins pour les populations confinées pour cause de virus, comme le dépôt de repas à leur porte par les comités de quartier, ce qui, au passage, rappelle l’encadrement de la population tel que je l’ai connu dans les pays communistes d’Europe. Les témoins évoquent également les équipements collectifs qui illustrent le soin que l’on prend de la population, comme le métro, les aires de jeux pour enfants…

Mais cette légende dorée est accueillie avec un scepticisme croissant.

Nous avons vu que le niveau de vie moyenn était médiocre et très inégal entre les groupes sociaux, ce qui veut dire que ceux en dessous de la moyenne sont encore très bas.

Et la campagne de promotion de la Chine à l’international a des résultats inégaux. Les sondages tout autour de la planète montrent que l’image du pays s’est fortement dégradée.

Prenons l’exemple de l’Afrique.

La coopération entre la Chine et l’Afrique tourne à l’aigre

La Chine a décidé d’intensifier sa coopération sanitaire avec l’Afrique. Après l’envoi de vaccins insuffisamment testés selon les normes occidentales, elle entreprend la construction d’un immeuble de 40 000 m² destiné à être le siège de l’organisation panafricaine de contrôle et de prévention des maladies. Les mauvaises langues disent que, comme le précédent immeuble offert par la Chine pour le siège de l’Union africaine, cet immeuble est truffé de caméras et de micros.

Mais surtout sa construction n’a pas attendu son autorisation par l’Union africaine, alors que d’autres pays sont en compétition pour ce siège. Le Maroc a notamment l’appui des États-Unis et de la France. Bref, la Chine s’impose, ce qui n’est pas toujours bien vu, mais de là à refuser une aide…

On sent également un désenchantement des pays « bénéficiaires » des « routes de la soie », cette pluie d’investissements en infrastructures promises par la Chine. On note des surcoûts vertigineux laissant supposer une importante corruption des gouvernements locaux et de responsables chinois, on voit avec inquiétude arriver le remboursement des dettes et la saisie en cas de défaut des infrastructures ou des mines.

Mais si les peuples grognent, les gouvernants semblent apprécier les coups de main discrets que les Occidentaux ne peuvent plus donner, sauf à se faire condamner en France aux États-Unis et probablement ailleurs pour « corruption à l’étranger ».

Conclusion : « plus riche que Xi, tu meurs »

Tout cela est très loin du capitalisme libéral qui a développé l’Occident, puis les pays l’ayant imité. Ce ne devrait pas être une surprise, car le régime n’a jamais renié le communisme. Rappelons qu’en langage marxiste le socialisme est le stade qui précède communisme et son « avenir radieux » et que l’engrenage de l’histoire est irréversible.

S’il a évoqué « le socialisme de marché », le gouvernement chinois n’a pas renié son objectif. Le marché était un moyen de réparer les dégâts du maoïsme. Xi s’estime maintenant assez fort pour abandonner ce moyen qui n’avait jamais été mis complètement place, comme vient de le constater l’OMC. L’heure de la revanche a sonné, mais c’est proclamé tellement fort que cela indispose le reste du monde.

Et puis, jeter « l’outil capitaliste », n’est-ce pas scier la branche sur laquelle on est assis ? Ce sont des capitalistes chinois qui financent et font tourner matériellement le reste de l’économie !

Enfin, un régime, ce n’est pas une abstraction désincarnée. Il y a des hommes qui veulent le pouvoir, puis qui veulent le conserver. Ces hommes n’ont rien de libéraux ni économiquement, ni politiquement, ni socialement. Il faut les révérer sinon on risque sa carrière et peut-être sa vie. En France on dit « la parole est d’argent mais le silence est d’or ». En Chine on n’évoque même plus la parole, et on se borne à dire « le silence est un ami qui ne trahit pas ». Jack Ma semble l’avoir oublié.

Et peut-être a-t-il commis une autre maladresse, être plus riche en argent ou en influence, que le chef ! C’est impardonnable ! Fouquet défiant involontairement Louis XIV et bien d’autres l’ont appris à leur dépens.

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