Chine : n’espérez rien, c’est une dictature

President of China, Xi Jinping arrives in London, 19 October 2015 by Foreign, Commonwealth & Development Office on Flikr (CC BY 2.0) — Foreign, Commonwealth & Development Office, CC-BY

La question n’est plus de savoir quand et comment la Chine s’éveillera mais si, face à cette poussée autoritaire, l’Occident se réveillera.

Par Nathalie MP Meyer.

Pour Cai Xia, dissidente chinoise en exil aux États-Unis depuis 2019, l’ultime goutte d’eau qui fit déborder le vase de ses questionnements lancinants sur l’idéologie officielle du Parti communiste chinois (PCC) fut « l’affaire Ren Zhiqiang ». Ce dernier, membre du PCC et magnat de l’immobilier chinois, fut accusé en 2016 de « salir l’image du Parti et de la Chine », officiellement pour des faits de corruption, mais plus réellement pour avoir critiqué la censure de plus en plus marquée que le Président Xi Jinping faisait subir aux médias chinois.

Or personne n’était mieux placé que Cai Xia pour connaître dans le détail tous les rouages plus ou moins avouables du PCC.

Née en 1952 dans une famille qui avait rejoint Mao Zedong dès 1928 puis avait grimpé avec agilité dans la hiérarchie communiste, élevée comme telle à mille lieux du désastre du « Grand Bond en avant » (1958-1962) et éduquée par des lectures extensives de Marx, Engels et Lénine dans les meilleures écoles du Parti, elle obtint son Ph. D au sein de la prestigieuse Central Party School du PCC en 1998 et y devint professeur dans la foulée, jusqu’à sa retraite en 2012.

Ainsi qu’elle le déclare elle-même dans un récent et passionnant article de Foreign Affairs (numéro de janvier-février 2021) sur l’incapacité du PCC à s’ouvrir à la moindre réforme politique, son rôle de professeur consistait ni plus ni moins à ancrer solidement la doctrine du communisme chinois dans l’esprit des cadres qui formeraient la bureaucratie du Parti du niveau municipal au niveau gouvernemental – un peu notre ENA quand on y pense…

Aussi, quand elle apprit que Ren Zhiqiang, dont elle connaissait le penchant en faveur de la liberté de la presse, avait été accusé d’être anti-Parti, elle sut immédiatement que cela signifierait pour lui une perte de ses droits et de nombreuses persécutions – même si l’une des positions aussi officielles qu’hypocrites du PCC consistait à dire que les membres pouvaient parler librement pour corriger les erreurs du Parti.

À vrai dire, derrière sa carrière de parfaite apparatchik loyale au PCC, Cai Xia abritait une montagne de doutes sur le marxisme-léninisme et une véritable aspiration au réformisme économique et politique. La répression de Tiananmen ordonnée par le soi-disant réformateur Deng Xiaoping en 1989 constitua une première secousse dans ses convictions :

Privately, I was appalled that the People’s Liberation Army had fired on college students, which ran contrary to the indoctrination I had received since my childhood that the army protected the people ; only Japanese ‘devils’ and Nationalist reactionaries killed them.

En privé, j’étais consternée que l’Armée populaire de Chine ait tiré sur des étudiants, ce qui était contraire à l’endoctrinement que j’avais reçu depuis mon enfance, à savoir que l’armée protégeait les citoyens ; seuls les ‘diables’ japonais et les réactionnaires nationalistes les tuaient.

Dans sa thèse de Master, elle critiqua ouvertement l’idée que les individus devaient toujours sacrifier leurs intérêts propres à ceux du Parti et en tant qu’enseignante de haut niveau dans la Chine de Ziang Jemin, un autre demi-réformateur auto-proclamé, elle jeta carrément un pavé dans le marécage du Parti unique :

I suggested that state enterprises were still too dominant in the Chinese economy and that further reform was needed to allow private companies to compete. Corruption, I stressed, should be seen not as a moral failing of individual cadres but as a systemic problem resulting from the government’s grip on the economy.

J’émis l’idée que les entreprises d’État étaient encore trop dominantes dans l’économie chinoise et qu’il fallait poursuivre les réformes pour permettre aux entreprises privées d’être compétitives. La corruption, ai-je souligné, ne doit pas être considérée comme un échec moral de cadres individuels mais comme un problème systémique résultant de l’emprise du gouvernement sur l’économie.

Des propos qui ne sont pas sans une certaine résonance avec nos propres « affaires » Fillon, Benalla, Rugy, etc. ainsi qu’avec les déficits récurrents de nos monopoles publics dans le contexte d’un État français excessivement immiscé dans la vie de ses citoyens (pour rappel, les dépenses publiques représentaient 56 % du PIB en décembre 2019).

Mais pour en revenir à la mise au pilori de Ren Zhiqiang, Cai Xia prit alors sa défense dans un article impubliable dans la presse autorisée mais qu’elle fit tourner parmi ses amis dans un groupe de discussion.

« My article went viral », écrit-elle, et pour elle ce fut le début des ennuis dans son pays. Conseils de discipline à répétition, menaces, mise sur écoute, et finalement exclusion du PCC en août 2020 et suppression de sa pension de retraite. Par chance, à ce moment-là, elle était déjà aux États-Unis. Quant à Ren, qui a ajouté à ses premiers torts celui de critiquer la gestion du Covid-19 de Xi Jinping, il fut condamné en septembre à 18 ans de prison.

Contrairement à l’espoir réformateur qui avait saisi Cai Xia (et le monde occidental) quand Xi Jinping est arrivé au pouvoir en 2012, on assiste en réalité à une totale reprise en main autoritaire du PCC sur la société :

Over the course of his tenure, the regime has degenerated further into a political oligarchy bent on holding on to power through brutality and ruthlessness. It has grown even more repressive and dictatorial. A personality cult now surrounds Xi, who has tightened the party’s grip on ideology and eliminated what little space there was for political speech and civil society.

Au cours de son mandat, le régime a dégénéré encore plus en une oligarchie politique déterminée à s’accrocher au pouvoir par une impitoyable brutalité. Il est devenu encore plus répressif et dictatorial. Un culte de la personnalité entoure désormais Xi, qui a resserré l’emprise du parti sur l’idéologie et éliminé le peu d’espace qui existait pour le discours politique et la société civile.

Concrètement :

Xi Jinping a été réélu pour un second mandat en mars 2018 à l’unanimité des députés chinois, non sans avoir obtenu d’abord la modification de la Constitution afin de pouvoir rester Président à vie.

Grâce au développement technologique du big data, il a mis en place un contrôle social complet des citoyens avec l’objectif ultime d’éteindre toute velléité d’opposition politique via un subtil maniement de carotte et de bâton.

Tout est fait pour recentrer la pensée politique chinoise autour du marxisme et lui seul, comme en témoigne une émission télévisée de grande diffusion intitulée « Marx avait raison ». Il y a deux ans, à l’occasion du bicentenaire de la naissance du philosophe allemand, Xi Jinping n’avait pas lésiné sur les propos élogieux à son égard :

Le nom de Karl Marx est encore respecté à travers le monde et sa théorie rayonne encore avec la lumière brillante de la vérité. (Début de cette vidéo)

La Chine mène aussi une politique de restriction des libertés religieuses tous azimuts afin d’étouffer toute organisation qui pourrait éventuellement contester l’autorité du régime – dans certaines provinces, les baptêmes sont interdits – et les musulmans du Xinjiang chinois, des Ouïgours essentiellement, sont particulièrement et sauvagement visés.

Depuis cet été, la mise au pas radicale de Hong Kong est en marche, malgré la promesse des autorités chinoises lors de la récupération de ce territoire en 1997 qu’il continuerait à bénéficier de l’État de droit instauré par les Britanniques ainsi que d’une relative autonomie par rapport à la Chine communiste pendant encore au moins cinquante ans.

Autrement dit, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le souligner dans de précédents articles sur le sujet, du Xinjiang à Hong Kong, la Chine de Xi Jinping doit être han et communiste, point. Tout ce qui dépasse doit être impitoyablement contrôlé, limité ou supprimé. Les libertés civiles sont bafouées, les libertés de conscience et de religion sont piétinées, les libertés d’opinion et d’expression sont enterrées. La personne individuelle, dépouillée de ses possibilités de choix et de ses facultés de discernement, est anéantie… et Cai Xia est en exil.

Il se trouve que dans un entretien accordé à CNN peu après son bannissement du PCC, elle appelait les gouvernements occidentaux à se montrer extrêmement vigilants vis-à-vis des membres du PCC infiltrés en Occident dans les grandes entreprises et dans les organisations internationales afin d’imposer peu à peu au monde le mode de gouvernance autoritaire à la chinoise.

Or on apprenait justement ce week-end via une fuite majeure issue d’un serveur basé à Shanghaï que près de deux millions d’entre eux sont effectivement en poste dans de très grandes firmes anglaises, australiennes ou américaines, sans compter nombre de consulats étrangers et d’institutions publiques.

Comme l’écrivait Nicolas Lecaussin hier sur le site de l’IREF, rien de bien nouveau à cela. La propagande, le noyautage des institutions et l’espionnage industriel ont toujours été les piliers indispensables du mirage communiste.

Mais ce qui est terriblement rageant, c’est de penser que pendant que les ports chinois s’équipent des infrastructures les plus modernes, nous autres, les Occidentaux, qui avons fourni, éventuellement à notre insu, les technologies qui ont rendu cela possible, ne trouvons rien de mieux à faire (du moins nous les Français, et encore, seulement certains particulièrement woke) que de nous extasier sur le transport de pavés dans de petites carrioles traînées par des cyclistes montés sur de gentils vélos électriques :

La question n’est plus de savoir quand et comment la Chine s’éveillera mais si, face à la poussée autoritaire de la Chine qui risque de faire trembler le monde, l’Occident se réveillera.

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