Élections américaines : les démocrates prennent le contrôle du Sénat

Capitol Building de Géorgie (Crédits J Glover, licence CC BY SA 2.0)

Alors qu’au lendemain de la présidentielle on se dirigeait vers le meilleur scénario possible (split government), c’est le pire scénario qui semble se matérialiser (concentration du pouvoir dans les mains démocrates). Pourquoi ?

Par Alexis Vintray.

Hier se déroulaient en Géorgie les seconds tours des deux élections sénatoriales qui vont décider le contrôle du Sénat durant les deux premières années de la présidence de Joe Biden. Une double victoire démocrate lui garantirait un contrôle (serré) du Sénat mais une seule victoire des républicains (GOP) suffit à lui conserver le contrôle du Sénat à Washington DC.

Après le dépouillement de 98 % des voix, le révérend démocrate Raphael Warnock est donné gagnant dans l’une des deux élections, et l’autre donne un avantage léger à au démocrate Jon Ossof. Un scénario qui donnerait le contrôle du Sénat aux démocrates, à l’opposé du scénario idéal qui se dessinait au lendemain de la présidentielle, avec un gouvernement divisé et forcé au compromis. Pourquoi ?

Les Républicains auraient dû gagner…

Cette victoire qui se dessine pour les démocrates a de quoi surprendre : les candidats républicains avaient réalisé un meilleur score que Donald Trump le 3 novembre (mais pas suffisant pour éviter le second tour). Les républicains ont eu globalement de bons résultats, au point que j’écrivais sur Contrepoints le 18 novembre : « [la] défaite de Trump ne doit pas faire oublier l’essentiel, les républicains ont remporté les élections du 3 novembre ».

Les deux candidats républicains étaient en outre des candidats sortants, avec l’avantage que cela procure. La Géorgie est aussi un État historiquement républicain, qui n’avait plus élu de sénateur démocrate depuis 20 ans.

La Géorgie n’avait par ailleurs jamais élu de sénateur noir ou juif, comme le sont les candidats démocrates. Ancien État confédéré avec un tiers de Noirs dans sa population, la Géorgie n’est pas forcément là où on se serait attendu à ce profil d’élus.

Aucun des deux démocrates n’avait d’expérience nationale significative. Jon Ossof est âgé d’à peine 33 ans, ce qui en ferait le plus jeune sénateur en poste.

Enfin la victoire de Joe Biden semble bien plus devoir à un rejet massif de Donald Trump qu’à une réelle adhésion à son programme ou à sa personne, doux euphémisme. On aurait donc aussi pu s’attendre à un retour au bercail des électeurs républicains anti-Trumpistes.

Pourtant, il n’en a apparemment rien été, puisque les deux candidats démocrates ont nettement amélioré la performance de Joe Biden (entre +0,5 et +1 point, selon des résultats non définitifs). Warnock et Ossof devancent les républicains de respectivement, 50 000 et 13 000 voix environ. Le Cook Political Report, référence apolitique sur le sujet, considère désormais que Warnock a gagné de manière certaine :

Édit 13 h 40 : pour The Economist, les deux élections sont remportées par les démocrates.

… mais le GOP s’est sabordé

Cette performance démocrate majeure ne doit pas grand-chose à première vue aux démocrates eux-mêmes, mais beaucoup à la stratégie électorale choisie par une partie des républicains.

Le Parti républicain continue depuis deux mois de se diviser lourdement.

D’un côté, les tenants du respect de la Constitution américaine et du vote des électeurs (Mitt Romney, George W. Bush, Mitch McConnell, Paul Ryan, Pat Toomey, Lisa Murkowski, Liz & Dick Cheney, etc.). Ils reconnaissent la victoire de Joe Biden et appellent à tourner la page de la présidentielle perdue par Donald Trump.

De l’autre le président sortant Donald Trump et ses alliés, de moins en moins nombreux mais toujours aussi vocaux, qui considèrent que l’élection leur a été volée à cause de fraudes toujours improuvées. Autour de Trump, différentes figures dont Ted Cruz et Josh Hawley, tentent de récupérer l’électorat trumpiste en vue d’une candidature à la présidentielle de 2024. D’autres sont dans un complotisme avoué sur lequel la réalité n’a plus guère de prise comme le soulignait le média libéral de référence Reason.

Trump et ses alliés ont perdu 61 procès dont deux à la Cour suprême, et tous les résultats ont été certifiés. Les appels de plus en plus antidémocratiques à faire usage de l’armée, à détourner le rôle du vice-président dans l’élection, échouent les uns après les autres mais creusent chaque jour le fossé au sein du GOP. Tous les secrétaires à la défense, dont deux anciens secrétaires de Trump, ont dénoncé publiquement les tentatives de voler l’élection menées actuellement par le président Trump.

Une actualité qui n’aide pas

En outre, les médias ont diffusé dimanche l’enregistrement d’un appel de Donald Trump à Brad Raffensperger (Secretary of State de Géorgie) lui intimant de « trouver les voix » pour lui donner la victoire à la présidentielle dans l’État que Donald Trump a perdu. Ces menaces du président sortant sur un élu républicain qui l’avait soutenu pour invalider une élection légitime ont assurément joué pour mobiliser le camp démocrate et décourager les républicains modérés.

Selon les experts, la question de savoir s’il y aura des poursuites judiciaires contre Donald Trump pour tentative de fraude électorale reste ouverte. Raffensperger a indiqué qu’il ne le ferait pas mais qu’un procureur y réfléchissait.

Tous ces éléments cumulés ont eu un impact fort sur la participation des républicains. Ce graphique du site d’analyses FiveThirtyEight.com l’illustre bien :

Evolution de la participation électorale en Géorgie le 5 janvier 2021 (Credits fivethirtyeight.com ABC News)
Evolution de la participation électorale en Géorgie le 5 janvier 2021 (Crédits : fivethirtyeight.com ABC News)

Vous pouvez y voir la baisse de la participation par comtés, selon que ceux-ci ont voté démocrate à la présidentielle (bleu) ou républicain (rouge). La baisse de la participation est globale mais bien plus forte chez les républicains. Plus le comté est républicain, plus a été forte la baisse de la participation par rapport à la présidentielle.

La stratégie outrancière de certains élus républicains (dont Donald Trump) de remettre en cause les résultats légitimes d’une élection libre semble donc avoir dissuadé nombre de républicains de voter, et surmotivé les électeurs démocrates.

Les Républicains de Géorgie, depuis que les résultats sont connus, ont été les premiers à tirer sur Trump. Ainsi de Gabriel Sterling, responsable des systèmes de vote, a dit son « irritation » devant le comportement de Donald Trump qui a couté les deux sièges au GOP selon lui. Et d’accuser Trump, à la télévision, de créer du chaos pour son propre gain en désinformant le processus électoral. Un exemple parmi tant d’autres.

Il est temps pour le Parti républicain de se réinventer

Depuis les primaires de 2016, et probablement avant, le Parti républicain historique n’a plus joué que sur la veine populiste. Il a mobilisé son électorat avec des sujets clivants plutôt que cherché à convaincre.

Avec un succès électoral à relativiser : si le GOP a gagné en 2016, c’est grâce à un Sénat et un collège électoral favorisant de facto les États conservateurs moins peuplés mais plus nombreux. Les républicains n’ont pour autant plus gagné le vote populaire depuis 2004, et cette année est un record avec 7 millions de voix de retard pour Trump face à Biden.

Il est donc plus que temps pour le Parti républicain de se réinventer pour revenir à ce qui a fait son succès, en ré-accueillant les modérés et les libéraux ; en cessant d’être le parti du protectionnisme mais en redevenant le parti du libre-échange ; en cessant d’être le parti de la dépense publique mais en revenant à la rigueur fiscale ; en cessant d’être un parti anti-démocratique mais en redevenant le défenseur de la Constitution américaine qu’il n’aurait jamais du cessé d’être. Il doit cesser d’attaquer les droits des États comme il le fait actuellement. S’il ne le fait pas, deux partis s’en réjouiront : le Parti démocrate, et le Parti libertarien américain.

Cet article (dont le titre) a été mis à jour pour intégrer les derniers développements, dont la confirmation par plusieurs decision desks de la victoire des deux candidats Démocrates.

Une erreur sur le vote populaire a également été corrigée. La version initiale de cette article écrivait à tort que les Républicains n’avaient pas remporté le vote populaire aux présidentielles depuis 30 ans. C’est en fait depuis 2004.

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