Pesticides : voyage en Absurdo-schizophrénistan

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« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ». Si l’on prend les actions du ministère de la Transition écologique dans leur généralité, l’aphorisme est tout à fait pertinent.

Par André Heitz.

En des temps lointains révolus l’action politique consistait à prendre des mesures dans l’intérêt bien compris de la Nation. Ainsi, puisque nous avons entamé le processus de sa canonisation, citons Valery Giscard d’Estaing qui avait mis le turbo sur le programme de construction de centrales nucléaires lancé sous de Gaulle et Pompidou, dans l’intérêt de notre indépendance énergétique, après le choc pétrolier de 1973 qui avait suivi la guerre du Kippour (appréciez cette superbe répartie).

Aujourd’hui, l’action politique consiste à monter des opérations de marketing électoralistes en direction de la France entière ou d’une tribu et le cas échéant, d’offrir des compensations pour (tenter de) maintenir la pax gubernamentalis ou communitatis.

Voici donc une navrante illustration de cette décadence.

Rappel : alléluia ! les néonicotinoïdes seront interdits

Des cris de joie avaient accueilli – dans certains quartiers – l’adoption par l’Assemblée nationale de l’interdiction des néonicotinoïdes dans le cadre de la loi devenue n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages.

Cette interdiction signait du reste une tare de notre régime politique, la propension maladive à surtransposer les règles européennes. Et aussi de quelques egos zeppelinesques se voulant le phare éclairant le monde sur la voie de la « transition écologique ».

Mais la réalité se rebiffe

Les faits eurent cependant l’idée blasphématoire de résister à la bien-pensance, et surtout de le faire savoir.

La France agricole rapporte dans son dernier numéro que les rendements de la betterave se sont effondrés en moyenne nationale à 64,9 t/ha, en baisse de 23,8 t/ha par rapport à 2019. Culture au cycle assez comparable, la pomme de terre a gagné un quintal par hectare, à 43,2 t/ha. En cause : une jaunisse de la betterave véhiculée par des pucerons gâtés par les conditions météorologiques de l’hiver et du printemps derniers.

Le gouvernement répond a minima

« C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat… » contre les néonicotinoïdes, aurait pu dire le Président Emmanuel Macron, mettant ainsi un peu de baume au cœur des adeptes d’une écologie raisonnable et compréhensive. C’eût été trop rationnel !

On fit donc adopter une loi, devenue n° 2020-1578 du 14 décembre 2020, relative aux conditions de mise sur le marché de certains produits phytopharmaceutiques en cas de danger sanitaire pour les betteraves sucrières.

Elle permet d’accorder, conformément aux règles européennes – mais seulement jusqu’en 2023 –, des dérogations de 120 jours pour l’utilisation de néonicotinoïdes (vraisemblablement l’imidaclopride et/ou le thiaméthoxame) en enrobage des semences de betteraves.

Ainsi que l’a relevé le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2020-809 DC du 10 décembre 2020 qui a sanctionné la constitutionnalité de la loi,

Il résulte des travaux préparatoires que le législateur a, ainsi, entendu faire face aux graves dangers qui menacent la culture de ces plantes, en raison d’infestations massives de pucerons vecteurs de maladies virales, et préserver en conséquence les entreprises agricoles et industrielles de ce secteur et leurs capacités de production. Il a, ce faisant, poursuivi un motif d’intérêt général.

Mais, « en même temps »…

Toutefois, dans un gouvernement devenu féodal, la poursuite d’un intérêt général – et quel intérêt en l’occurrence ! – ne pouvait se concevoir sans « contrepartie » pour un fief qui cultive une notion d’intérêt général très particulière et pour les lobbies avec lesquels il entretient des relations tout aussi particulières, à l’occasion consolidées par un bouquet de fleurs…

 

Il fut donc décidé de réviser l’arrêté du 28 novembre 2003 relatif aux conditions d’utilisation des insecticides et acaricides à usage agricole en vue de protéger les abeilles et autres insectes pollinisateurs.

Sauf mention dérogatoire accordée au moment de l’autorisation du produit en cause, par exemple : « emploi autorisé durant la floraison, en dehors de la présence d’abeilles », cet arrêté prévoit essentiellement ce qui suit (article 2) :

En vue de protéger les abeilles et autres insectes pollinisateurs, les traitements réalisés au moyen d’insecticides et d’acaricides sont interdits durant toute la période de floraison, et pendant la période de production d’exsudats, quels que soient les produits et l’appareil applicateur utilisés, sur tous les peuplements forestiers et toutes les cultures visités par ces insectes.

Ce chantier de révision devait être finalisé pour la fin de l’année. Parallèlement, il a été prévu de réviser un magnifique château de cartes, le « Plan national d’actions France, terre de pollinisateurs ». Mais il n’est pas impossible que la révision de l’arrêté ait été inscrite dans la révision du plan. Cette thèse aurait l’avantage d’occulter la stratégie du donnant-donnant.

L’échéance approche, il faut sortir du bois

Le silence a régné sur ces projets jusqu’à il y a peu. Incapacité des fiefs gouvernementaux à s’accorder, surtout maintenant que nous avons un ingénieur agronome à la tête du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, ou tactique délibérée de mise sous pression des parties prenantes (lire : les milieux agricoles), voire de mise devant le fait accompli ?

Jean-Yves Chauveau, de Terre de Touraine, résume la situation d’un titre lapidaire avec un point d’interrogation journalistique qui ne laisse plus place à l’interrogation une fois son article lu : « Plan pollinisateurs, la vengeance de Pompili ? »

L’écologie de la déraison à l’œuvre

Pour ce que l’on sait à l’heure où nous écrivons, l’intention est d’étendre l’interdiction à tous les traitements, donc y compris herbicides, fongicides et éclaircissants. On tolérerait toutefois des traitements par des produits portant la mention abeilles pendant 3 ou 5 heures après le coucher du soleil. Du reste, la mention abeilles devrait être obtenue par les fabricants, à leurs frais, pour le seul marché français et pour un bénéfice ridicule puisqu’elle ne couvrirait que la période de floraison ; les agriculteurs peuvent s’attendre à quelques impasses phytosanitaires.

Il va de soi que la profession agricole – à l’exclusion évidemment de ceux qui se sont fait les supplétifs de l’anticapitalisme et de la technophobie – est dans tous ses états (par exemple, FNSEA, Coordination rurale).

La réglementation actuelle donne satisfaction, y compris pour les apiculteurs – à l’exclusion évidemment… – qui mettent des ruches dans les vergers à polliniser ou près des champs de colza, tournesol, etc. fournisseurs d’aliments pour les abeilles.

L’interdiction élargie créerait des aberrations agronomiques, par exemple l’obligation de traiter dans des conditions de température et d’humidité n’assurant pas une efficacité optimale. Elle aboutirait aussi à des impasses (lutte contre le sclérotinia sur colza, la tavelure sur fruits à pépins…), avec le risque que cela réduise les cultures de plantes mellifères et n’induise des disettes alimentaires pour les abeilles… mais c’est ce que veulent certains groupements d’apiculteurs, par exemple UNAF.

Et comme pour les betteraves, il y aurait des effets en cascade. Moins de colza et de tournesol, c’est moins de tourteaux pour l’alimentation animale… alors que l’État s’engage par ailleurs dans un « plan protéines ».

Le mépris pour les conséquences sociales

La limitation des interventions, pour ce qui sera encore possible, aux traitements de nuit aurait aussi des conséquences sociales désastreuses, tant pour les chefs d’exploitation et leurs collaborateurs que pour les riverains. On imagine le ramdam de protestation quand l’arboriculteur fera rugir son atomiseur à 23 heures…

Dans L’Opinion, « Plan pollinisateurs : vers un nouveau pataquès façon « néonicotinoïdes » », Mme Emmanuelle Ducros cite un participant à une réunion de concertation :

Un combat dicté par le dogme, abonde un chef de filière qui lâche : « Notre profession travaille 55 heures par semaine. Et en plus, on devrait se cacher et travailler la nuit ? Barbara Pompili répond qu’il suffit de mettre des projecteurs sur nos tracteurs et de les faire financer par le plan de relance. Tout cela parce qu’elle a une revanche à prendre politiquement sur les néonicotinoïdes et le glyphosate »…

Certes, ce sont les propos d’un « chef de filière ». D’aucuns – les aficionados de la dame – penseront qu’ils sont exagérés. Mais il paraît difficile de ne pas croire qu’ils reflètent une opinion répandue dans le monde agricole sur la « considération » et l’« estime » dont jouit ce monde dans ce ministère.

Mais soyons charitables ! Le ministère a apparemment prévu que les traitements pourraient commencer une heure avant le coucher du soleil pour les situations dangereuses telles que les vergers en coteaux. Et après ? Souhaitez bonne chance à l’opérateur.

Des députés LREM montent au front…

La profession a saisi les députés Olivier Damaisin, Martine Leguille-Balloy, Jean-Baptiste Moreau, Alain Perea, Pierre Venteau, qui ont écrit une lettre cinglante au Premier ministre Jean Castex, le 14 décembre 2020. Ils ont dénoncé une « nouvelle déclaration de guerre au monde paysan ». Cité par Terre de Touraine :

Nous pensions que les épisodes récents des néonicotinoïdes et du glyphosate auraient eu des vertus pédagogiques quant aux interdictions drastiques dénuées d’étude d’impact. Mais force est de constater, avec ce plan « pollinisateurs », que le dogmatisme mâtiné d’amateurisme et de déconnexion des réalités de terrain continue allégrement son oeuvre dans certains de nos ministères.

… et M. Julien Denormandie tonne

Ce n’est pas tout. Le 16 décembre 2020, L’Opinion publiait, toujours sous la plume de Mme Emmanuelle Ducros, « Julien Denormandie : « Nous devons sortir de l’écologie de l’incantation pour une écologie de la raison«  ».

Le propos n’est pas vraiment nouveau. En voici un extrait cinglant :

De manière générale, cela fait quinze ans que l’on prend trop souvent les sujets agricoles à l’envers. Nous devons remettre la raison au centre du débat agricole. La politique, ce n’est ni l’émotion ni la vertu : mauvaises conseillères, elles n’aident pas à prendre des décisions pour le bien commun. Nous devons nous appuyer sur la science, la réalité du terrain, la faisabilité. Les Français sont intelligents ; faisons confiance à leur raison. Nous devons sortir de l’écologie de l’incantation, qui consiste à imposer sans se soucier des solutions et des conséquences, pour promouvoir une écologie de la raison, qui consiste à affronter la complexité de la nature et s’inscrire résolument dans une démarche de progrès…

La leçon d’Albert Einstein sera-t-elle entendue ?

Selon un célèbre aphorisme d’Albert Einstein, « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ».

Si l’on prend les actions du ministère de la Transition écologique dans leur généralité – faire de l’écologie punitive et destructive – l’aphorisme est tout à fait pertinent.

Le Premier ministre Jean Castex a été interpellé par des députés dont la plume a été trempée dans le vitriol. Saura-t-il prendre la mesure du désastre qui résulterait de mesures ineptes ?

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