Disparition de Walter Williams : la liberté perd un ami

Le 2 décembre dernier disparaissait l’économiste Walter Williams. Une grande figure de la pensée libertarienne et un combattant de la liberté s’en est allé.

Par Pierre Robert.

Walter E. Williams, économiste nord-américain réputé, était aussi très présent dans les médias de son pays en tant qu’éditorialiste pour de très nombreux journaux et  participant régulier à des émissions de radio et de télévision.

Il est mort le 2 décembre dernier. Avec lui disparaît une grande figure de la pensée libertarienne et un combattant de la liberté, auteur de livres aux titres sans ambiguïté comme The State Against The Blacks ou More Liberty Means Less Government.

Un parcours atypique

Il est né à Philadelphie en 1936 dans une famille afro-américaine pauvre et a eu une première vie avant d’enseigner l’économie en Californie et surtout en Virginie, à l’université Georges Mason, près de Washington.

Jusqu’en 1962 son parcours sinueux est assez typique de celui d’un jeune homme noir à la recherche d’une boussole : il est cireur de chaussures, magasinier, ouvrier dans le textile, chauffeur de taxi ; puis de 1959 à 1961 il remplit ses obligations militaires en Georgie et en Corée.

Son passage à l’armée (A million dollars experience) se passe plutôt mal, il est vite repéré pour son indiscipline et son esprit de dérision. Quand on lui donne l’ordre de repeindre un camion, il en couvre de peinture les pneus, le pare-brise et les vitres (« Vous aviez dit tout le camion »).

C’est pendant cette période de sa vie qu’il est confronté à des formes dures de ségrégation inconnues à Philadelphie, une ville du nord à la forte communauté noire. Il dit avoir eu à l’époque des opinions radicales plus proches de celles de Malcom X que de celles de Martin Luther King.

À sa sortie de l’armée, il s’installe en Californie et entame à 26 ans des études supérieures d’économie grâce au soutien de sa femme dont le salaire pourvoit aux besoins du ménage.

Très vite il en arrive à la conclusion que pour faire avancer la cause des Noirs il faut absolument comprendre d’abord comment fonctionne l’économie. C’est cet objectif qui va désormais canaliser son énergie et le détourner de l’action politique qui est selon lui une impasse pour les gens de couleur :

Black people cannot make great progress until they understand the economic system.

Doué pour les études, il devient docteur en économie, en droit et en lettres. En chemin, il rencontre Thomas Sowell, un autre grand économiste afro-américain, affilié à l’école de Chicago, et ils seront amis pour la vie.

Une fois diplômé, il enseigne l’économie et peut mettre à profit ses dons exceptionnels de pédagogue capable de faire comprendre aux autres en termes simples les questions les plus complexes.

Cela lui vaut d’être remarqué par les médias. Journaliste prolifique dont les éditoriaux sont publiés dans 140 journaux sur l’ensemble du continent, il est également régulièrement invité par Rush Limbaugh, animateur du talk show radio le plus écouté du pays et champion comme lui de la libre entreprise.

Sa conception de l’économie

Pour Walter Williams, l’économie est avant tout « une manière de penser, une manière déductive et logique de penser ».

Elle est à ses yeux la reine des sciences humaines, capable grâce à ses méthodes de raisonnement d’analyser toutes les questions que soulève la vie en société : « je suis ce que mon collègue, le prix Nobel Jim Buchanan, appelle un économiste impérialiste. »

Le prisme de l’économie lui permet d’aborder tous les sujets et en particulier d’intervenir sur le terrain des valeurs. L’originalité de son approche est d’aborder les concepts de liberté, de propriété privée et de libre marché dans une perspective morale.

Cela s’applique au profit dont la poursuite permet d’atteindre deux objectifs :

Elle force le producteur à trouver ce que les gens veulent et à produire ce qu’ils veulent. En même temps, elle les oblige à satisfaire les besoins humains d’une manière qui évite de gaspiller des ressources rares.

Les économistes contemporains qui l’ont le plus influencé sont avant tout Friedrich Von Hayek et Milton Friedman. La découverte de leurs œuvres le convertit à une autre sorte de radicalisme, celui de la défense intransigeante du capitalisme du laissez-faire et de sa supériorité morale :

Avant le capitalisme, on pouvait s’enrichir considérablement par le pillage et la mise en esclavage d’autrui. Le capitalisme a permis de s’enrichir en rendant service à autrui.

Mais quand on lui demande quel est le livre d’économie qu’il recommanderait s’il ne pouvait en citer qu’un, il répond que ce serait La Loi de Frédéric Bastiat dont l’approche dévoile la véritable nature du gouvernement. Les écrits d’Ayn Rand sont pour lui une autre référence essentielle.

À la base de sa réflexion sur l’économie, il place les droits de propriété qui sont inséparables de la liberté. S’inscrivant dans la filiation de John Locke, il considère qu’ils ne sont que l’extension de la propriété par chacun de son propre corps : « Who owns you ? » (À qui appartient votre corps ? ).

Cette question qu’il aimait poser prenait une résonance particulière dans la bouche de quelqu’un dont la grand-mère maternelle était née esclave. L’esclavage, le viol, le meurtre sont des actes immoraux avant tout parce qu’ils sont des atteintes à la propriété privée.

Sa vision de la politique

Quelques-unes de ses formules la résument de façon percutante :

L’essence du gouvernement est la contrainte.

Le fonds de commerce du Congrès est d’octroyer des faveurs à certains Américains et de ne pas les accorder aux autres américains.

Si vous jetez un coup d’œil sur le passé, le plus grand oppresseur de l’humanité a été le gouvernement.

Il se méfie tout particulièrement des politiciens qui, armés de leurs « bonnes intentions » veulent prendre soin de leurs concitoyens en prenant le contrôle de leurs vies. Son sujet favori est donc l’abus de pouvoir.

Sur ce point l’influence de Common sense, le pamphlet de Thomas Paine, édité en 1776 et diffusé à 500 000 exemplaires a été sur lui considérable. Il dit avoir lu au moins 75 fois dans sa vie ce texte qui a été un des éléments déclencheurs de la Révolution américaine.

Comme plus tard Williams et bien d’autres, Paine voyait dans le gouvernement un mal nécessaire destiné à brider les vices humains et pensait que des institutions trop sophistiquées nuisaient au bien public. Si le peuple est vertueux, des institutions réduites au minimum suffisent.

La Constitution des États-Unis qui en délimite le périmètre n’est selon Williams ni « vivante », ni « flexible ». Si cela devait être le cas « autant dire que nous n’avons pas de Constitution parce que la Constitution définit nos règles du jeu. Et si les règles du jeu ont un sens, elles doivent être immuables […] combien de gens aimeraient jouer au poker avec moi si les règles du jeu étaient changeantes, si dans certaines circonstances ma paire de deux pouvait battre votre brelan ? »

Ardent défenseur de la lettre de la Constitution américaine, et en particulier de son deuxième amendement, Walter Williams a donc milité pour le libre port des armes à feu, critiquant leur contrôle comme mettant en danger des innocents et ne parvenant pas à réduire la criminalité. Il a aussi été favorable à la liberté pour chacun de vendre ses organes arguant du fait que si la vente d’organes est illégale, ceci signifie que les individus ne sont pas propriétaires de leur propre corps.

Quant aux droits à chacun d’avoir un emploi, un logement décent ou d’être soigné au frais de la collectivité, leur mise en œuvre passe par des obligations imposées à d’autres. Ces droits ne sont pas de même nature que ceux que garantit la Constitution qui n’impose d’obligation à personne si ce n’est de respecter la liberté d’autrui. Ce ne sont donc pas de vrais droits.

Ses prises de position sur la question raciale

Sur ce point Walter Williams est sur la même longueur d’onde que son collègue et ami Thomas Sowell, auteur en 1975 de Race and Economics, un essai fameux qui allait à contre-courant de toutes les mesures de politique sociale mises en œuvre par l’État fédéral pour lutter contre la pauvreté.

Pour l’un comme pour l’autre la voie politique est une dangereuse impasse qui ne permet pas de faire progresser la condition des Noirs :

On ne peut atteindre le salut à travers des décisions politiques.

Il remarque que les villes où les Noirs sont les plus mal éduqués et souffrent le plus de l’insécurité sont celles où le maire, le chef de la police et les directeurs d’école sont des Noirs.

En revanche, Williams comme Sowell font valoir que les Noirs américains ont accompli en relativement peu de temps une spectaculaire marche vers la prospérité. Si on additionne les revenus des 40 millions d’Afro-américains en considérant qu’ils forment une nation, ils seraient en 2008 à la la seizième place des classements internationaux, juste derrière la Turquie mais devant la Pologne.

La seule vraie question est de savoir comment faire pour que les laissés pour compte profitent à leur tour du mouvement. Ce qui importe, c’est de permettre aux Noirs comme à tous de réussir économiquement en profitant de toutes les opportunités du marché libre car c’est par la réussite économique qu’on accède à la liberté.

En revanche, l’idéologie de l’État-providence est un piège :

L’État-providence a fait aux Noirs américains ce que l’esclavage n’aurait pu leur faire, ce que Jim Crow1 et le racisme le plus dur n’aurait pu leur faire, à savoir détruire la structure familiale noire.

L’État-providence subventionne des comportements « relâchés » (sloveny behavior). Il rend les gens dépendants, détruit leur sens des responsabilités et enferme ceux qui en bénéficient dans une condition d’assisté.

Walter Williams a combattu les politiques de discrimination positive avec virulence car elles renforcent les stéréotypes et la discrimination raciale. Selon lui, leur promotion est le fonds de commerce de ceux comme Jesse Jackson qu’il qualifie de « maquereaux de la pauvreté » (poverty pimps). Ce sont des « arnaqueurs » (hustlers) qui en diffusant une culture de la haine des Blancs enferment les Noirs dans leur communauté raciale et les séparent du reste de la société.

Il avance que tous ceux qui sont favorables à la discrimination positive sont contre le marché. Or c’est le marché libre qui crée les opportunités permettant de sortir de la pauvreté. Tout ce qui l’entrave joue contre les minorités. C’est en particulier le cas de la législation sur le salaire minimum dont il a sans relâche dénoncé les effets pervers.

Chargé dans les années 1970 de rédiger un rapport sur le chômage des jeunes et des minorités pour une commission du Congrès, il a mis en évidence les effets dévastateurs et discriminatoires du salaire minimum pour les teenagers noirs qui sont en général peu qualifiés du fait de l’éducation de mauvaise qualité qu’on leur dispense et d’un environnement familial souvent perturbé.

Or, permettre à un jeune non qualifié d’accéder à un emploi peu rémunéré ce n’est pas seulement lui permettre d’obtenir de l’argent de poche, c’est accroître ses chances pour bien démarrer dans la vie, pour apprendre ce qu’il ne peut apprendre ni à l’école ni dans sa famille désunie. Que serait devenu le professeur Walter Williams si dans sa jeunesse il n’avait pu accéder à toutes sortes de petits boulots ?

Quant à l’attitude à avoir envers les autres groupes, elle est marquée du sceau de la tolérance.

Ce qui frappe chez ce penseur tourné vers le présent et l’avenir, c’est l’absence de toute trace de ressentiment. En témoigne la proclamation d’amnistie et de pardon accordée à toutes personnes de descendance européenne dont il est l’auteur.

Un héritage précieux

Ses prises de position ont tout pour révulser les adeptes du politiquement correct. Dans un contexte culturel bien différent de celui des États-Unis, probablement aurions-nous du mal à le suivre dans sa défense de la liberté de porter une arme ou de vendre ses organes.

Il n’en reste pas moins que nous avons beaucoup à apprendre du parcours et des œuvres de Walter Williams. Sa critique des politiques de lutte contre la pauvreté repose d’abord sur le fait que leurs effets collatéraux n’en sont jamais mesurés. Toujours, il s’efforce de prendre en compte non seulement ce qui se voit mais aussi ce qui ne se voit pas. Cela en fait un véritable économiste au sens de Bastiat.

Toute son œuvre tend à montrer que les institutions peuvent être cantonnées à un rôle très réduit. Le libre marché peut délivrer tout son potentiel si le peuple présente certaines vertus, que précisément détruit l’idéologie de l’État-providence. C’est selon moi la leçon la plus précieuse que nous laisse le professeur Williams, si nous savons un jour en tirer les conséquences.

Compléments

Les citations sont extraites d’une interview accordée en 2006 à la revue The New Independent (TNI)

https://www.atlassociety.org/post/tnis-interview-with-walter-williams

Pour en savoir plus on consultera avec profit, « Suffer no fools », une vidéo qui lui a été consacrée à voir sur

https://www.freetochoosenetwork.org/programs/suffer_no_fools/index.php

Pierre Robert est l’auteur de Fâché comme un Français avec l’économie aux éditions Larousse.

  1. Les lois Jim Crow sont les lois ségrégationnistes adoptées dans les États du Sud pour limiter les droits des Noirs.
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