Le président Trump joue des sales tours

Trump & Biden by Emma Kaden(CC BY-SA 2.0) — Emma Kaden, CC-BY

S’il prépare sa campagne de 2024, toutes les actions récentes du président Trump s’expliquent très bien comme produit d’une bonne dose de réalisme mélangé à du cynisme de politicien.

Par Philippe Lacoude.

Plus de 15 jours après les élections américaines, les résultats se précisent.

La fin des illusions démocrates

Du côté des législatives, les républicains ont d’ores et déjà gagné 50 des 100 sièges du Sénat et attendent le deuxième tour en Géorgie qui leur sera peut-être favorable (ici et ) leur permettant de finir avec une majorité de 52 contre 48 pour les démocrates.

Même s’ils perdaient ces deux sièges – des sénateurs sortants Perdue et Loeffler – les règles de fonctionnement du Sénat ne pourraient pas être changées et sont très défavorables aux projets radicaux.

À la Chambre des représentants, les résultats sont de plus en plus divertissants au fil des jours.

Les républicains gagnent au moins 9 sièges. Il en reste 4 à dépouiller, les 21ème et 25ème circonscriptions de Californie, la 22ème de New York et la seconde de l’Iowa. Les résultats finaux devraient être de 223 démocrates et 212 républicains (+12 sièges).

Comme je le notais l’autre jour, c’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que le parti qui gagne la présidentielle perd autant de sièges aux législatives.

Personne chez les démocrates n’a encore réalisé que cela est de très mauvais augure pour les législatives de 2022 : sur les cent dernières années, le parti du président a perdu en moyenne 29,9 sièges aux élections de mi-mandat.

Évidemment, une marge aussi petite va poser des problèmes car, contrairement à la tradition, le président Biden ne va pas pouvoir recruter autant de hauts responsables de son cabinet parmi les membres de la chambre.

Il n’y a pas de proposition de loi du gouvernement aux États-Unis. Le pouvoir exécutif exécute et le pouvoir législatif légifère. Le président a donc besoin de relais dans la chambre pour ses projets législatifs.

Ces problèmes de recrutement uniques en leur genre – il faut remonter au 83ème Congrès en 1953 pour avoir une majorité si serrée ! – vont amoindrir les velléités législatives du président Biden.

Comme l’explique si bien The Hill – le journal des dessous de la politique politicienne à Washington – :

« Le résultat décevant du scrutin […] a sérieusement freiné l’éventualité de voir [des élus démocrates] au Congrès pour rejoindre l’administration du président Biden [car] beaucoup occupent des sièges que le parti ne peut se permettre de perdre. […] À la Chambre, les démocrates disent qu’ils ne sont pas disposés à risquer des élections partielles compétitives qui pourraient encore diminuer leur faible majorité. »

De plus, il y a toujours 5 ou 6 postes vides à la fin de leur terme de deux ans.

Et, enfin, il y a les quatre égéries semi-communistes qui se surnomment elles-mêmes le Squad. Elles votent systématiquement contre les projets relativement modérés de centre gauche. Si les démocrates proposaient une augmentation du salaire minimum à 10 dollars de l’heure, il est virtuellement garanti qu’elles voteront contre demandant 15 ou 20 dollars.

En d’autres termes, ces « quatre cavalières de l’apocalypse » comme les appelle Laura Ingraham ainsi qu’une dizaine d’autres extrémistes ne servent en rien les intérêts de Nancy Pelosi, l’actuelle patronne des démocrates.

Comme le note Thomas B. Edsall, l’éditorialiste politique du New York Times, « l’extrême gauche est le meilleur atout des républicains. […] Le Squad […] ne représente en aucun cas la moitié de l’Amérique. Et dans une démocratie représentative, 50 % est primordial. »

Parce que Nancy Pelosi a besoin de 218 voix pour être réélue à la tête de la Chambre et qu’elle n’a reçue que 220 voix sur les 238 que comptait alors son parti, la dernière fois en 2018, j’attends avec impatience les petites tractations qui ont lieu lors de ce qui est à proprement parler des achats de voix. Je prédis d’ores et déjà qu’il lui manquera celles des démocrates élus dans des circonscriptions conservatrices comme  Conor Lamb, et, peut-être, Abigail Spanberger. Elissa Slotkin a déjà déclaré son opposition.

Sans spéculer plus, disons que 223 – 3 – 4 font moins que 218 et préparons du pop-corn en prévision du match sanglant entre les bolcheviks et les mencheviks !

Un nouveau président en forme toute relative de 78 ans va donc avoir pour interlocuteurs la démocrate californienne de 80 ans qui serait épaulée par son équipe de choc, le Majority Leader Steny Hoyer, 81 ans, et le Majority Whip Jim Clyburn, 80 ans.

La fin des illusions républicaines

Du côté républicain – à part les avocats du président Trump qui sont payés à raconter qu’il a gagné – on arrive là aussi doucement sur Terre.

Les centaines de cas de fraudes réelles – qui apparaissent à chaque élection et qui affectent indubitablement les résultats de petites élections locales – n’ont aucune chance d’affecter matériellement les résultats au niveau présidentiel où tout se joue en milliers de voix.

Quant aux fraudes imaginaires dont font état certains exégètes conservateurs, elles n’auront aucun effet juridique sur les résultats comme l’a si bien expliqué Alexis Vintray, l’ancien rédacteur en chef de Contrepoints, dans ces pages (ici, ici et ).

Pourquoi persister ?

Contrairement à ses partisans, Trump sait donc parfaitement qu’il a perdu.

Mais alors pourquoi persister dans les combats d’arrière-garde ?

Il y a neuf bonnes raisons de tirer profit du long processus légal prévu par la constitution américaine :

1. La première raison est probablement de la basse politique politicienne. En semant le doute sur sa défaite, le président Trump empoisonne la vie du président Biden pendant 4 ans, au moins sur les réseaux sociaux. Il n’a pas inventé ce modus operandi : c’est la technique 2016 d’Hillary Clinton qui a embauché des vrais faux espions à la petite semaine pour fabriquer de fausses accusations contre Donald Trump relayées par ses amis du FBI.

En août 2020, elle recommandait encore de ne jamais concéder une défaite « quelles que soient les circonstances ». En toute honnêteté, rappelons qu’elle n’a rien inventé non plus mais simplement repris le manuel d’instruction politique d’Al Gore qui avait accepté les résultats le soir de l’élection présidentielle de 2000 avant de se rétracter le lendemain pour finalement traîner le pays dans 37 jours de procès en série.

2. Le président Trump lève des fonds pour de futures élections. Comme l’explique le Boston Globe en se fondant sur les données publiques de la FEC, la campagne de Trump a créé deux fonds.

« L’un d’eux s’appelle ‘Election Defense Fund’ mais environ 50 % de l’argent levé sur ce compte pourrait être utilisé pour rembourser la dette électorale et n’a rien à voir avec les procédures légales pour contester les résultats des élections. Un autre comité, appelé ‘Trump Make America Great Again Committee’, donne 60 % de l’argent collecté au remboursement de la dette électorale et le reste au Comité national républicain (RNC) ».

Parce que ses partisans envoient maintenant de l’argent par millions, Donald Trump disposera donc de fonds pour donner une aide financière à des futurs candidats de son choix. Là encore, c’est une merveilleuse invention d’Al Gore qui a bénéficié à John Kerry en 2004.

3. Le président force une discussion et une éventuelle répudiation du vote par correspondance qui désavantage les républicains.

4. Toutes les fois qu’il a eu des problèmes en affaires, le président a fini par trainer tout le monde en justice. C’est presque un automatisme.

5. Il renforce la mobilisation de ses électeurs dont il aura besoin en Géorgie pour le second tour des sénatoriales. Ces sénateurs, élus pour 6 ans, seront encore au pouvoir en 2024 si les républicains reprennent le contrôle de la Maison-Blanche.

6. Enfin, le président ralentit grandement la certification des résultats, ce qui signifie qu’il retarde l’accès de l’équipe de transition de Biden aux fonds fédéraux, aux bureaux et surtout l’accès aux services de renseignements.

Selon l’interprétation officielle du service de recherche du Congrès des États-Unis (CRS), c’est à l’administrateur des services généraux de l’administration (GSA) de déterminer le « vainqueur apparent ». Tant que le président Trump ne reconnait pas sa défaite, ou que les grands électeurs ne se sont pas réunis, ou qu’une cour de justice ne l’a pas décidé, il n’y a pas de « vainqueur apparent ».

Légalement, Joe Biden n’est pas « president-elect », à part dans les médias dont la compréhension de la Constitution est très vague. Joe Biden ne le deviendra réellement que le jour où il sera élu par les grands électeurs, mi-décembre. Le fait que les médias pensent qu’ils sont là pour couronner les uns ou les autres, même si l’issue du futur scrutin ne fait presque aucun doute, est troublant.

7. Nous pouvons parfaitement imaginer que le président Trump n’ait pas envie de gouverner avec Joe Biden au milieu d’une crise grave. Ceci est d’autant plus vrai qu’il est de plus en plus apparent que la distribution des premières doses de vaccins anti-Covid-19 va très bientôt débuter. Le pré-achat de millions de doses, pour plus de 12 milliards de dollars, est probablement la meilleure décision prise par l’administration Trump en la matière.

8. Pareillement, le président va probablement essayer de nommer autant de juges qu’il le peut dans le temps qu’il lui reste sans avoir besoin de l’avis de Joe Biden.

9. Il va vouloir accélérer le retrait des troupes de l’Afghanistan pour quitter son poste comme le président qui a signé 7 accords de paix entre Israël et les États arabes et a terminé les guerres américaines au Moyen-Orient. La réaction de la presse de gauche – qui a vilipendé le président Bush pendant 8 ans – est à ce titre hilarante.

Quoi que l’on pense de tout cela sur le plan moral, s’il prépare sa campagne de 2024, toutes les actions récentes du président Trump s’expliquent donc très bien comme produit d’une bonne dose de réalisme mélangé à du cynisme de politicien.

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