Présidentielle US : y a-t-il eu des fraudes contre Trump ?

Donald Trump by Gage Skidmore(CC BY-SA 2.0) — Gage Skidmore, CC-BY

À en croire les républicains, la défaite de Donald Trump à la présidentielle serait le résultat de fraudes massives. Quelles preuves matérielles permettent de soutenir ces graves accusations ?

Par Alexis Vintray.

Selon les principaux médias et dans l’attente des résultats officiels, Joe Biden a largement remporté la présidentielle américaine de 2020 face à Donald Trump, avec 306 grands électeurs contre 232 pour l’ancien président (79 millions de voix contre 73 pour Trump).

Mais contrairement à 2016 où, avec des marges plus petites, Hillary Clinton avait concédé la victoire à Donald Trump quelques heures après la clôture des derniers bureaux de vote, celui-ci s’y refuse, arguant en particulier de « fraudes ».

Quels sont les faits connus à ce stade et les accusations de fraude tiennent-elles la route ? Les principaux médias mainstream ont rejeté ces accusations sans les creuser. Essayons d’aller plus en profondeur, avec un tour d’horizon des principales accusations à date.

Changement des tendances après les premiers dépouillements

Les premières attaques de la campagne Trump ont été de critiquer le fait que les résultats issus des premiers dépouillements de la soirée ont par la suite nettement évolué. En particulier pour pointer les États où, évidemment, c’était en défaveur de Trump, comme la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan :

Une rhétorique bien huilée, qui est allée jusqu’à demander de stopper le dépouillement, alors que des millions de bulletins n’avaient pas été dépouillés…

Cette tentative de semer le doute sur des résultats partiels n’a pourtant aucun fondement : dans ces États, le vote par correspondance ne pouvait légalement être dépouillé qu’au dernier moment, et il met davantage de temps à l’être. Un retard imposé par… les Républicains. (The delay was largely caused by Republican state lawmakers who defied local officials and nonpartisan experts, and refused to let counties process mail ballots before Election Day, as is allowed in other states.)

En outre, le vote par correspondance est plébiscité par les démocrates bien plus que par les républicains. Il est donc logique (et attendu) que dans ces États, les votes dépouillés les derniers soient les plus favorables aux démocrates.

C’est exactement ce qui était prévu par les observateurs indépendants, et ce qui s’est passé. Voici par exemple ce qu’écrivait en amont de l’élection le site indépendant FiveThirtyEight, dans le cas du Michigan :

Ni Donald Trump ni sa campagne ne sont pourtant revenus sur leurs accusations initiales.

Pas d’observateurs républicains ?

Le deuxième niveau d’accusations de fraude a été la dénonciation de l’absence d’observateurs républicains pour le dépouillement, en particulier dans les swing states du Midwest. Cible particulière de leurs attaques, la Pennsylvanie et Philadelphie.

Dans un discours tenu depuis la Maison Blanche le 5 novembre, Donald Trump a ainsi accusé les responsables de l’élection d’empêcher les républicains d’observer le dépouillement du vote : « they don’t want us to have any observers, although we won a court case. The judge said you have to have observers ».

Pourtant, les observateurs des deux bords étaient bien présents depuis le début du dépouillement, pour veiller en particulier sur le dépouillement centralisé des bulletins envoyés par la poste, et effectué par des personnes payées pour le faire. La question était uniquement la distance à laquelle ces observateurs pouvaient être.

Une première décision de justice, le jour même de l’élection, avait confirmé les règles de distance minimum mises en place par l’État pour le dépouillement dans le contexte de l’épidémie de Covid, règles qui s’appliquaient aux républicains comme aux démocrates.

Une seconde décision de justice a finalement approuvé les demandes des républicains d’une distance réduite à 2 mètres des tables de dépouillement. Aucune fraude n’a été identifiée de cette sorte. Ce qui n’a pas empêché le président sortant de se féliciter d’une grosse victoire juridique.

La totalité des opérations de dépouillement a été filmée et diffusée en direct sur Internet, et le Sénateur, pourtant républicain, de Pennsylvanie, Pat Toomey, a qualifié d’infondées les accusations de fraude proférées par Trump. L’un des city commissionner de Philadelphie, Al Schmidt, lui aussi pourtant républicain, a été dans le même sens en défendant l’intégrité du processus électoral et dénonçant l’absence de preuves dans les accusations graves de Donald Trump.

Les avocats de la campagne Trump ont fini par reconnaître devant le juge que leurs observateurs étaient bien présents pour le dépouillement.

Quid des votes tardifs ?

Une autre accusation récurrente de la part du président sortant et de sa campagne a porté sur les votes postaux reçus tardivement. Certains États démocrates ou républicains ont, en amont de l’élection et au vu du nombre massif de votes postaux cette année en raison du Covid, modifié leurs règles sur la date limite à laquelle les votes pouvaient être pris en compte.

Ainsi, la Californie acquise aux démocrates accepte les bulletins postaux jusqu’au 20 novembre, tandis que le Mississippi, acquis aux républicains, acceptaient les bulletins arrivés jusqu’au 10 novembre, une semaine après l’élection. Il en est de même dans de nombreux États, dont des swing states.

Dans un tweet tout en majuscules, et sans aucune légitimité pour le faire, Donald Trump a pourtant affirmé qu’aucun vote ne serait accepté après la date de l’élection au mépris des lois de ces États. Un tweet envoyé le 5 novembre, alors que sa défaite semblait inéluctable si le dépouillement allait à son terme :

Les républicains sont allés en justice en Pennsylvanie, pour tenter de faire interdire ces bulletins datés au plus tard du jour de l’élection mais arrivés ultérieurement. À ce stade, la justice a systématiquement rejeté leurs demandes de ne pas compter ces bulletins, postés avant la date limite de vote, mais reçus après cette date limite.

Les bulletins en question (9300 en Pennsylvanie) n’ont à ce stade pas été pris en compte dans les résultats ; et quand bien même ils l’auraient été, ils sont négligeables par rapport à l’avance de 65000 voix de Joe Biden dans l’État.

La dernière demande des républicains a été rejetée par la cour d’appel du troisième circuit (justice fédérale américaine) avant-hier. La décision est désormais entre les mains de la Cour Suprême et, quelle qu’elle soit, ne semble pas en mesure de changer le résultat. [Edit 15h50: Plus généralement, aucune des démarches judiciaires en cours n’a validé les accusations de fraude, comme de nombreux Républicains commencent à le reconnaître :]

Analyses statistiques

Devant le dégonflement de ces différentes accusations, mais aussi de dizaines d’autres, comme le Sharpiegate, ou les caisses de bulletins de vote qui auraient été clandestinement apportées au centre de dépouillement et qui se sont révélées être… le matériel d’enregistrement de journalistes, ou plus généralement des défaites récurrentes en justice, les républicains ont tenté d’autres accusations, à savoir prouver la fraude par des analyses statistiques.

Ainsi, ils pointent les bulletins de vote où seul le choix pour le président avait été fait par l’électeur, et non le choix pour le Sénat par exemple. En effet, aux États-Unis, le vote se passe le même jour, avec un unique bulletin. Pourquoi des électeurs auraient-ils voté uniquement pour Biden, sans voter aussi pour l’élection au Sénat ?

Pourtant, ce phénomène d’undervoting est bien connu, récurrent, et a plutôt eu tendance à baisser en 2020. En outre, des votes  qui se limitent à un vote pour (ou contre) le président sont somme toute assez logiques dans un contexte politique particulièrement divisé et une élection qui était davantage un referendum pour ou contre Trump.

D’autres ont tenté de montrer que des dizaines de milliers de faux électeurs auraient voté, puisque les listes électorales présentaient des noms avec des dates de naissance au 1er janvier 1800 ou au 1er janvier 1900. Il s’est avéré ensuite que les dates de naissance de ce genre, évidemment fausses, étaient soit des erreurs humaines, les électeurs en question étant bien vivants, soit avaient pour objectif de protéger la confidentialité des victimes de violences conjugales

D’autres analyses statistiques ont tenté de prouver des anomalies dans le dépouillement sur la base des graphiques cités dans les tweets ci-dessous. Pour résumer et simplifier, un data scientist anonyme pense avoir montré que l’évolution du nombre de bulletins en faveur de Trump et de Biden prouverait des fraudes en faveur de Joe Biden, puisque les courbes évoluent en faveur de Biden.

Outre le fait que cette progression en faveur de Biden dans les swing states était attendue et causée par un vote à distance particulièrement massif cette année, l’analyse s’est révélée complètement erronée après de nombreux fact checks :

On citera aussi la loi de Benford, bien connue en statistique et utile pour identifier des cas possibles de fraude. Là encore, des comptes anonymes ont pointé que cette loi semblait montrer des fraudes dans les swing states. Une analyse contestée avec virulence par les principaux experts du sujet, comme a pu le démontrer Reuters en interrogeant les principaux professeurs d’université reconnus.

Les tweets reprenant ces analyses erronées n’en ont pas moins été partagés plusieurs dizaines de milliers de fois, sans reconnaissance par leurs auteurs de leurs erreurs.

Edit du 18 novembre : vous trouverez de très bonnes vidéos (en anglais) sur ces analyses statistiques, par Matt Parker :

Une stratégie organisée de délégitimisation des résultats

La campagne Trump a ainsi déroulé depuis même avant l’élection une stratégie de contestation des résultats, en faisant feu de tout bois. Une stratégie sans surprise car menée depuis des mois et de plus en plus virulente à mesure que la défaite s’annonçait très probable.

Un recours à l’explication par le complot en outre très présent chez Trump, que ce soit pour expliquer qu’il n’a pas gagné d’Emmy Awards pour The Apprentice, accuser Pfizer d’avoir volontairement retardé l’annonce de son vaccin afin de lui faire perdre la présidentielle, ou encore blâmer le gouverneur pourtant républicain de Géorgie, de la soi-disant fraude qui l’aurait fait perdre

Une stratégie de communication politique bien huilée et efficace pour motiver les militants républicains, mais que les avocats de Trump se gardent bien de suivre devant les tribunaux, par manque de preuves matérielles. Des sources de plus en plus nombreuses semblent d’ailleurs confirmer que le baroud d’honneur mené actuellement par la campagne Trump est plus là pour sauver la face devant les militants que pour gagner.

Dernier élément particulièrement douteux : les fonds que la campagne Trump est en train de lever au nom de la défense de l’intégrité de l’élection présidentielle de 2020 ne sont en fait que marginalement utilisés pour gagner ses différents procès en cours sur la campagne de 2020, et surtout pour financer un PAC (un comité politique de soutien financier) qui lui permettrait d’exister politiquement dans le futur.

Comme le dit un expert du sujet cité par CNN : « He’s saying that he needs donors money for election-challenge litigation, but he’s putting the money into an account to be used for his political future. »

À se demander où est la fraude si les accusations portées par différents médias devaient se confirmer.

Et ensuite ?

Les preuves matérielles de la fraude massive que Donald Trump semble voir partout sont à ce stade faibles. Comme toujours, cela ne veut pas dire qu’il n’y a nécessairement eu aucune fraude, mais c’est l’existence d’une chose que l’on prouve, pas son absence. Le seul modeste exercice de cet article était de vérifier les preuves matérielles avancées à ce stade tenaient la route. Ce n’est pas le cas. Des fraudes seront peut-être détectées ultérieurement mais à ce stade aucune ne semble prouvée de manière solide et moins encore confirmée par la justice.

Néanmoins, cela ne veut pas dire que tout est parfait dans l’élection américaine de 2020. Vu de l’étranger, il reste choquant que le pays le plus puissant du monde ne soit pas à même de produire rapidement les résultats d’une élection et que ses processus électoraux laissent autant la place à des attaques récurrentes élection après élection.

La fragilité potentielle du vote par courrier ou du vote électronique et a minima le flanc qu’il prête aux attaques doivent amener les États-Unis à s’interroger sur les choix à faire pour recréer la confiance dans un processus électoral discrédité.

La façon dont les accusations de la campagne Trump ont pu être traitées par la justice est néanmoins rassurante sur la solidité de la démocratie américaine, et pour les soutiens de l’État de droit que nous sommes sur Contrepoints.

Aussi farfelues et infondées que soient les attaques, elles sont en train d’être traitées par la justice, et les recount qui doivent avoir lieu dans certains États sont organisés dans le calme. Une fois ce processus juridique achevé, on a toute raison d’espérer que la transition se fera dans le calme entre les administrations Trump et Biden.

Addendum : la liste des accusations qui ont été démenties est bien plus longue que ce qu’il est possible de traiter dans un unique article mais aucun fait prouvant une fraude de grande ampleur n’a été à ma connaissance occulté ici. Parmi les accusations connues et non traitées ici, le vote électronique sur les machines Dominion, les accusations de Richard Hopkins, etc. En cas d’oublis, vous pouvez les signaler à alexis.vintray@contrepoints.org

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