Reconfinement : la mise en garde de Stanley Milgram

Milgram experiment by omgponies2 (CC BY-NC-ND 2.0) — omgponies2 , CC-BY

L’expérience de Milgram peut nous éclairer quant aux contestations en tous genres qu’a générées la décision de reconfinement de fin octobre 2020 en France.

Par Gilles Paché1.
Un article de The Conversation

En mars 2010, un documentaire de Christopher Nick intitulé Le jeu de la mort a tenu en haleine des millions de téléspectateurs de France 2. Un candidat au jeu acceptera-t-il, sur l’ordre d’un scientifique, d’envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un autre candidat inconnu de lui, pouvant le conduire jusqu’à la mort ?

L’initiateur du documentaire, récemment décédé, est le psychologue Jean‑Léon Beauvois, qui s’était inspiré de la fameuse expérience de Stanley Milgram, dont l’objet est de faire prendre conscience des excès mortifères de la soumission à l’autorité.

Qu’apprend-on de cette expérience très connue en psychologie sociale ? Que des individus sont prêts à obéir aveuglement aux injonctions d’une autorité, notamment scientifique, et de se soumettre ainsi à sa volonté. Mais si une telle autorité émet un discours contradictoire, à l’image du discours des « experts » de la Covid-19, traversé par de multiples disputes, c’est la soumission à l’autorité qui s’étiole aussi vite.

La fronde des politiques, des citoyens et des commerçants « non essentiels » face au reconfinement décidé en France fin octobre 2020 semble être, de ce point de vue, une excellente illustration des résultats issus de l’expérience de Stanley Milgram.

Milgram : mesurer le pouvoir d’autorité et ses limites

Chercheur en psychologie sociale à l’Université de Yale, Stanley Milgram conduit entre 1960 et 1963 une expérience en laboratoire dont l’objectif est d’évaluer l’influence que peut exercer un scientifique, autrement dit un expert dans son champ, sur le comportement d’un individu.

En d’autres termes, il s’agit de mesurer le pouvoir d’autorité qu’exerce un individu jugé « légitime » sur un autre. Les résultats finaux sont publiés dans un ouvrage qui fera date : Obedience to authority (1974).

Stanley Milgram demande en fait à des volontaires, contre une modeste rémunération, de participer à une « expérience scientifique » sur la mémoire. Un complice de Stanley Milgram se retrouve dans la situation d’un individu qui doit mémoriser une liste d’associations de mots.

S’il se trompe, il reçoit de la part du volontaire recruté une décharge électrique (bien sûr factice), pouvant aller jusqu’à 450 volts, tandis qu’un scientifique (expert) en blouse blanche, également complice, supervise l’expérience et donne des ordres.

Les résultats sont terrifiants : malgré les suppliques du complice implorant l’arrêt de l’expérience quand la douleur (feinte) est insupportable, dans les deux tiers des cas, le volontaire va jusqu’au bout de l’expérience, encouragé par le scientifique (expert), et inflige sans état d’âme une décharge de 450 volts au complice.

Autrement dit, un individu « banal », sans réel penchant sadique, est capable de faire preuve de totale obéissance face à une autorité qu’il juge légitime, comme l’a souligné Hannah Arendt pour le nazi Adolf Eichmann dans Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal (1963).

Un focus sur la variante 15

L’intérêt de l’expérience de Stanley Milgram est qu’elle s’appuie sur 18 « variantes ». La variante 15 retient tout particulièrement l’attention. Concrètement, le volontaire y est confronté aux points de vue totalement contradictoires de deux pouvoirs légitimes : un premier scientifique refuse de poursuivre l’expérience pour des raisons éthiques (la souffrance exprimée par le complice), tandis que le second scientifique soutient qu’il est nécessaire de la continuer coûte que coûte.

L’expérience de Milgram, « Obedience ». 

 

Les résultats obtenus sont alors particulièrement intéressants. Dès lors que se manifeste une « autorité légitime double », les volontaires profitent du désaccord entre experts pour stopper leur participation à l’expérience.

Stanley Milgram en tire la conclusion qu’à partir du moment où le signal transmis par une autorité considérée comme légitime est parasité par un désaccord majeur en son sein, la cohérence du système hiérarchique est profondément altérée, jusqu’à provoquer un comportement de « sortie » de la part des individus.

Reconfinement, batailles d’experts et altération de la légitimité

La fameuse variante 15 de l’expérience de Stanley Milgram peut nous éclairer quant aux contestations en tous genres qu’a générées en France la décision de reconfinement de fin octobre 2020.

Elle peut aussi nous aider à comprendre les tendances séditieuses de maires ayant autorisé par décret l’ouverture (illégale) de tous les commerces de leur commune ou les comportements plus désinvoltes, voire transgressifs remarqués, lors de ce deuxième confinement.

Certainement sans le vouloir, les batailles d’experts, relayées complaisamment par certaines chaînes TV d’information continue, ont ouvert la voie à de multiples « portes de sortie » pour réfuter le bien-fondé du reconfinement, au moment même où la deuxième vague de la pandémie est une réalité sanitairement incontestable, d’ailleurs reconnue par les pouvoirs publics à la mi-novembre 2020.

Il suffirait pour se convaincre de la cacophonie ambiante de se placer pendant trois jours devant l’une des chaînes TV précitées. La succession des avis contradictoires d’experts médicaux, mais aussi politiques, donne le vertige et crée une confusion extrême compte tenu des désaccords majeurs exprimés, sur les moyens les plus adaptés de protection, sur les vecteurs de contamination, sur l’usage de certains traitements, sur la mise en œuvre efficace de la distanciation physique, en bref sur presque tout.

Les « troubles » au sein de l’autorité scientifique, pour reprendre la terminologie de Stanley Milgram, ont ainsi éclaté au grand jour devant un public mi-inquiet mi-sidéré. Dès lors, la parole des experts s’en est trouvée durablement contestée, et il ne pouvait qu’en résulter un refus pur et simple des règles collectives du jeu.

Reconfinement : à chacun sa « porte de sortie »

Les bars de quartier ne jouent-ils pas un rôle essentiel de maintien du lien social ? Un coiffeur recevant des clients au compte-gouttes est-il vraiment un inducteur de contagion ? Dans tous les cas, chacun affirme qu’il participe peu, voire pas du tout, à la deuxième vague, conforté par la voix critique de tel scientifique ou tel expert autoproclamé.

On pourrait alors dresser la longue liste des « exemptions » demandées par les uns et les autres, que certains jugeront finalement recevables… et d’autres inacceptables.

Les voix discordantes sont autant de « portes de sortie » que de multiples acteurs veulent emprunter face aux « troubles » de l’autorité scientifique, « portes de sortie » dans lesquelles se sont engouffrés plusieurs maires, comme indiqué précédemment. À la manière des volontaires de l’expérience de Stanley Milgram qui avaient stoppé leur participation à l’expérience en présence de deux scientifiques aux avis diamétralement opposés.

La disputatio en sursis ?

Le chercheur Olivier Fournout, dans un article publié par Atlantico le 8 octobre 2020, se désespère des controverses sur la Covid-19 en évoquant l’absence de dialogue au profit de « prises de parole séparées, qui ont toute latitude pour s’étaler, mais qui ne rencontrent jamais les prises de parole adverses ».

En citant l’exaspération de la journaliste Laurence Ferrari ayant interrompu sèchement sur CNews un débat télévisé entre médecins :

« Cela suffit maintenant, on n’est pas dans une cour de récré, il y a des millions de Français qui n’en peuvent plus de ces dissensions entre les scientifiques, à qui les [Français] on dit tout et n’importe quoi tous les jours, je vous assure qu’il y en a ras-le-bol. »

Sans doute s’agit-il là de l’une des manifestations les plus emblématiques de la dé-légitimisation en cours du discours scientifique, particulièrement inquiétante, voire dramatique, car ouvrant la voie à tous les populismes et à un relativisme élevé au rang de dogme.

Comme si, par-delà ses funestes conséquences économiques et sociales, la pandémie de Covid-19 nous donnait à voir la profonde remise en question de l’un des fondements de la démocratie, la disputatio, cet art subtil de l’échange policé d’arguments et contre-arguments pour avancer dans la même direction.

Le questionnement en cours porte aujourd’hui sur le retour à un dialogue apaisé fondé sur la légitimité admise (ou non) de l’expert. Parler ici de légitimité, c’est faire référence à une aptitude à penser la prise de parole en respectant le rôle attribué à chacun, par exemple sur la base de ses compétences reconnues, en tenant compte des rôles attribués aux autres, issus de leurs propres compétences. En bref, savoir parler en référence à son espace d’expertise, sans déborder imprudemment en dehors de ce dernier.

Dans L’Écho du 5 mai 2020, alors que s’achevait en France le premier confinement, Étienne Klein nous avertissait :

« Je veux croire que nous allons relativiser notre relativisme, c’est-à-dire considérer que tous les discours ne se valent pas, que certains sont moins vrais que d’autres. »

Cet appel à l’intelligence du jugement n’a jamais autant été d’actualité, et sans doute jamais autant difficile à imaginer à l’heure du complotisme et des fake news triomphants, dont le documentaire sur la Covid-19 sorti en novembre 2020 Hold-up : retour sur un chaos propose une terrifiante mise en abyme.

Sur le web

  1. Professeur des Universités en Sciences de gestion, Aipsycholx-Marseille Université (AMU).
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