L’éternel mythe de la fin du travail

Jobs Key By: GotCredit - CC BY 2.0

La destruction d’un certain nombre d’emplois est réelle, mais la création de nouveaux, simultanément, l’est aussi.

Par Jérémie Bongiovanni.
Un article du Podcast Liber-thé

Depuis le début de la Révolution industrielle il y a 200 ans, de nombreux emplois ont disparu. En Angleterre, au début du XIXe siècle, de multiples machines font leur apparition notamment dans le travail de la laine et du coton. Les ouvriers, voyant leurs emplois menacés, décident de s’attaquer à cette concurrence technologique et s’organisent pour détruire des machines.

Postulant qu’il suffit de détruire le progrès pour le freiner. Ce mouvement dit des luddites prend une ampleur remarquable et impose une terreur conduisant à l’engagement de 12 000 soldats qui parcourent les campagnes pour mater cette révolte industrielle.

Ce mouvement social a annoncé une crainte qui gangrène la société jusqu’à aujourd’hui, celle de nouveaux moyens permettant d’économiser la main-d’œuvre.

Cette crainte de voir le travail disparaître continue d’alimenter le débat après la révolution industrielle. L’économiste Keynes utilisera le terme de « chômage technologique » pour décrire ce phénomène théorique en 1930. Il en parle en ces termes, nuancés :

Ce chômage provient du fait que l’on découvre de nouvelles façons d’économiser du travail plus rapidement que de nouvelles utilisations de ce travail. Mais cette phase n’est que temporaire. À long terme, l’humanité résout ses problèmes économiques. J’anticipe que le niveau de vie dans les pays en croissance sera d’ici 100 ans entre quatre et huit fois ce qu’il est aujourd’hui.

La crainte de la fin du travail a également été décrite par Jeremy Rifkin, dans son livre où il évoque une société du futur sans travailleur. Comme l’expliquent Pierre Cahuc et André Zylberberg dans leur ouvrage Le négationnisme économique, cette théorie prédit une disparition totale du travail, l’humain se voyant progressivement remplacé par des robots.

Il existerait selon cette approche malthusienne une quantité de travail fixe. L’arrivée des machines pousserait donc logiquement les salaires vers le bas, voire pire, évincerait totalement les travailleurs les moins productifs.

Les malthusiens envisagent deux remèdes à cela. Soit le partage du travail – base de l’abaissement du temps de travail de 39 à 35 heures par semaine en France – soit d’une manière plus radicale la diminution de la population susceptible de travailler. Cette idée d’un marché disposant d’un nombre limité d’emplois disponibles peut aussi se retrouver dans l’expression anglaise « Lump of labour fallacy ».

Comme cette expression le laisse comprendre, une telle vision du marché est fausse. Le marché se trouve en effet être beaucoup plus dynamique et capable de créer de nombreux emplois. L’exemple de l’intégration des femmes dans le marché du travail ces 50 dernières années sans voir le chômage augmenter en est une preuve.

Le travail est infini : la destruction créatrice

La destruction d’un certain nombre d’emplois est réelle, mais la création simultanée de nouveaux emplois l’est aussi. Il s’agit ici de savoir lequel de ces deux phénomènes surpasse l’autre. Les deux auteurs cités précédemment démontrent, étude à l’appui, que la création d’un emploi en entraîne localement 2,5 nouveaux. Le progrès ne détruit donc pas de l’emploi, mais le recompose, le répartit de manière nouvelle.

L’économiste Nicolas Bouzou cite l’invention de l’imprimerie en exemple. Les copieurs et les relieurs se sont retrouvés sans emploi – c’est ce qu’on voit – mais les métiers de libraire ou encore de fabricant de papier sont apparus grâce à cela – ce qu’on ne voit pas.

Ce phénomène de destructions des emplois mais pas du travail est décrit par l’économiste joseph Schumpeter comme la « destruction créatrice ». Les allumeurs de réverbères ont disparu avec l’électricité et les blanchisseuses avec la machine à laver.

Les emplois ne disparaissent pas, ils sont déversés vers d’autres secteurs. Dans un premier temps, nous sommes passés du secteur primaire au secondaire, puis du secondaire au tertiaire. Se pose désormais la question du prochain déversement. Nos sociétés de plus en plus axées sur les services parviendront-elles à passer à la prochaine étape ?

L’intelligence artificielle sonne-t-elle le glas de la destruction créatrice ?

Il est de fait nécessaire de renouveler l’analyse dans le cas de l’intelligence artificielle, qui semble concurrencer ce qui différenciait auparavant l’humain de la machine : les capacités cognitives. Nicolas Bouzou y discerne une « blessure narcissique freudienne » pour l’humain.

Les changements que l’intelligence artificielle implique peuvent en effet priver certaines personnes de leur emploi et donc d’un certain sens. Ces changements parfois violents sur le moment ont des implications importantes auxquelles il faut bien sûr réfléchir.

Les personnes doivent pouvoir se reconvertir et avoir accès à de nouveaux emplois stimulants. L’intelligence artificielle et la complexité en continuelle augmentation du monde du travail, posent la question de la possibilité de maîtriser cette transition à un rythme effréné.

Pour certains, la rapidité de la transformation du travail empêche une destruction créatrice compatible avec la vie démocratique, car elle risque d’exclure une part trop importante de la population du marché du travail risquant de causer des tensions sociales si les perspectives de retrouver un travail sont minimes en raison de la supériorité définitive des machines face à l’Homme.

La peur que peut générer l’avènement de l’intelligence artificielle ne doit pourtant pas justifier la robophobie galopante, qui empêche de penser les mutations du travail. Des produits et services qui n’existaient pas la veille génèrent de nouveaux marchés, multipliant les possibilités d’investissement et d’emploi.

À ce jour, les pays qui comptent le plus de robots et qui investissement le plus dans leur capital humain et technologique s’en sortent mieux que les autres en termes de croissance et de prospérité, tout en ayant un chômage moins élevé que le reste du monde.

Le travail est freiné par l’État

Dans ce contexte, la tentation de l’État d’accompagner les premiers effets de ces changements est grande. Il peut alors souhaiter protéger les emplois menacés en introduisant un salaire minimum, instaurant des réglementations contre le progrès technologique ou en entravant le libre-échange.

Mais tout cela rend le travail des humains encore moins flexible et incite à le remplacer par des machines. Paradoxalement, il nuit principalement à ceux qu’il veut protéger.

De manière générale, il faut se rendre compte que la protection de l’emploi est néfaste. Celle-ci est fondée sur une idée simpliste : pour protéger les salariés, il faut rendre plus difficiles les licenciements. Mais si les entreprises savent qu’elles auront des difficultés pour licencier, elles vont moins embaucher. Ce bon sens est corroboré par diverses études.

Freiner les destructions d’emplois freine aussi les créations. Ce processus ralentit la destruction créatrice schumpétérienne, la productivité et donc la croissance. La flexibilité permet à l’économie de muter avec la technologie, ce qui conditionne la croissance. Bloquer les évolutions en érigeant des barrières empêchant les nouvelles technologies de remplacer les plus anciennes freine la création, mais ne parvient pas à contrarier la destruction.

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