Économie collaborative : Pourquoi Jeremy Rifkin se plante sur toute la ligne

La thèse générale du dernier livre de Jeremy Rifkin sur le coût marginal zéro est-elle fondée ? Pas le moins du monde, répond Eric Raymond, spécialiste mondial du logiciel libre.

Par Eric Raymond.

jeremy rifkin la société du cout marginal zéroJ’ai reçu une note de l’éditeur de Jeremy Rifkin m’indiquant que l’auteur a procédé lui-même à une demande afin qu’il m’adresse une copie de son dernier livre intitulé La nouvelle société du coût marginal zéro. La raison en est très claire : comme j’ai écrit sur l’économie des logiciels libres, il pense que je lui fournis l’un des cas paradigmatiques de son livre, à savoir la destitution des marchés de biens rares par la production à coût marginal nul. L’ouvrage de Rifkin est le prolongement de l’argument selon lequel cette production à coût marginal nul est une tendance émergente qui va non seulement faire tomber en désuétude le capitalisme tel qu’on le connait mais, en plus, va entraîner avec elle toutes les formes de propriétés privées.

Hélas pour M. Rifkin, mon analyse de la façon dont la reproduction des biens à coût marginal nul transforme les économies du logiciel me fait écrire que sa logique ne s’applique pas non plus à tout autre type de biens. Autrement dit, la logique de sa thèse générale est totalement ridicule. Du pur et simple bon sens fera un démenti cinglant à la thèse de Rifkin.

Commençons par les principes de base de l’économie de production : le coût d’un bien peut se diviser en deux parties : 1- ses coûts fixes, qui incluent les forces de production et les machines qui servent à produire la première copie. 2- ses coûts supplémentaires progressifs, ou, par un simple abus de terminologie, « le coût marginal » de production d’une unité supplémentaire N+1 qui suit la production de la première copie.

Dans un marché libre, la pression compétitive normale pousse les prix des biens vers leurs coûts marginaux. Ce processus ne s’enclenche pas immédiatement du fait que les fabricants ont d’abord besoin, au départ, de recouper leurs coûts de production. Le prix ne peut pas rester en deçà de son coût marginal, parce que si c’était le cas, le fabricant perdrait de l’argent sur chaque vente et serait, dès lors, contraint de mettre rapidement la clef sous la porte.

Dans cet ouvrage, Rifkin est fasciné par le phénomène des biens dont les coûts de production marginaux sont nuls, ou si proches de zéro qu’ils peuvent être jugés marginaux. De tous les exemples dont nous pouvons faire l’expérience, il porte plus précisément son attention sur les biens d’information tels que les logiciels, la musique, les arts visuels, les romans. Il associe à cet intérêt une obsession générale qui traverse tous ses livres, et qui se résume à une variation sur le thème « écrivons une épitaphe au capitalisme ».

Ce faisant, Rifkin ignore effectivement ce que font les capitalistes et ce qu’est le capitalisme. « Le capital » est cette richesse qui finance les coûts fixes de production. Dans le domaine des biens d’information pure, ces coûts peuvent se révéler très élevés. La production musicale est un cas exemplaire de ce point de vue. Elle a un coût marginal de reproduction nul, mais la première copie est très chère à produire. Les musiciens doivent posséder des instruments très coûteux, ils doivent se rémunérer en offrant des spectacles, et leurs activités demandent d’autres biens d’équipements annexes comme des studios d’enregistrements. Si ces coûts de productions ne sont pas tarifés consciencieusement dans un bien définitif, alors la production musicale ne sera pas longtemps viable économiquement.

Il y a 15 ans je faisais remarquer dans mon article Le Chaudron Magique que les modèles tarifaires de la plupart des logiciels propriétaires sont économiquement démentiels. Si vous tarifez un logiciel comme si c’était, disons, de l’électronique grand public, alors vous devez escroquer votre client sans quoi vous vous retrouvez rapidement sans ressources. La raison en est que le montant fixe de profit de chaque unité de vente sera toujours dépassé par les coûts perpétuellement en hausse de la maintenance technique, des réparations éventuelles et autres remises à jour des logiciels.

Je dis bien « la plupart » des produits logiciels, parce qu’il existe certains types de logiciels qui ont des cycles de vie courts et qui ne demandent presque pas d’obligation de services ; les jeux vidéo en sont des exemples parfaits. Si l’on suit cette logique, la meilleure chose à faire pour commercialiser tous types de logiciels revient à distribuer gratuitement le produit et à vendre des contrats de maintenance. Je défends cet argument parce qu’il défait la plupart des supputations économiques qui se logent sous les problèmes de confidentialités des logiciels. Si vous êtes en mesure de vendre des contrats de maintenance, qu’ils concernent des logiciels propriétaires ou libres n’y changera pas grand-chose – bien qu’il y ait des avantages substantiels à se procurer du logiciel libre.

Rifkin me cite dans son livre, mais il est évident qu’il a complétement mal interprété mes arguments de deux manières différentes, sur la base des présuppositions qu’il avance dans son ouvrage.

Le premier argument est que le logiciel a un coût marginal de production qui est effectivement de zéro. Mais cela est vrai de tous les logiciels et pas uniquement des logiciels libres. Ce qui rend économiquement viable le logiciel libre, c’est le dynamisme des marchés secondaires de la maintenance et des services affiliés. La plupart des autres biens d’information ne possède pas ces marchés complémentaires. Dés lors, les économies qui favorisent le logiciel libre en informatique ne sont pas universelles et ne s’appliquent même pas aux biens d’informations pures en général.

Le second argument est que, même pour les logiciels qui possèdent des marchés secondaires bien établis, le développement du logiciel libre compte sur le fait que les coûts d’investissement de production de logiciel soient bas. Quand les ordinateurs étaient chers, ces coûts étaient contrôlés par les économies de l’industrialisation de masse et la centralisation des structures managériales. Rifkin reconnait que c’est le cas pour une large quantité de marchandises, mais il ne s’attaque jamais à la question de savoir comment maintenir les coûts d’investissement d’autres marchandises au plus bas de façon à ce qu’ils ne prennent pas le pas sur les coûts marginaux.

Il y a deux autres défauts, largement plus importants, sous-jacents à la thèse de Rifkin. L’un qui dit que les atomes ont du poids. L’autre qui pose que l’attention des gens ne devient pas moins chère quand on en achète davantage. Il semblerait que le contraire soit vrai, ce qui explique pourquoi les capitalistes peuvent gagner beaucoup d’argent en en remplaçant du travail par du capital.

Les biens d’équipement constituent des sources de coûts tenaces. Les espoirs haletants de Rifkin autour de l’impression en 3D ne se matérialiseront pas à cause d’eux. L’impression 3D demande des matières premières, ce qui implique un coût marginal de production qui va bien au-delà de zéro. Les plastiques ABS (Acrylonitrile Butadiène Styrène), ou tout autre plastique, ont besoin d’être produits. Puis, on doit les acheminer vers les imprimantes 3D. Et là, quelqu’un doit faire fonctionner l’imprimante. Aucune de ces opérations n’a de coûts qui tendent vers zéro, ou qui se rapprocheraient proportionnellement de zéro. L’impression 3D peut augmenter l’efficacité productive en supplantant certains types de production en série, mais elle ne peut pas effacer les coûts de productions.

En ce qui concerne l’alimentation, l’argument de Rifkin peut être encore plus simplement réfuté. La plupart des facteurs qui entrent dans la production de l’épi de maïs que vous consommerez, par exemple, a un coût minimal bien au-dessus de zéro. Ne serait-ce que le réseau de transport qui fait parvenir cet épi de maïs de la ferme à votre table, a demandé des milliards de dollars de biens d’équipement. « Les atomes sont (effectivement) lourds. » Il n’est même pas ici question de coûts marginaux nuls ou « proche de zéro ». (Plus loin dans son livre, Rifkin défend l’idée du packaging du « transport internet », ce qui, en soi, est une bonne idée, mais qui n’est aucunement viable parce que les atomes sont toujours aussi lourds.)

Il est essentiel à l’argument de Rifkin qu’il escamote la distinction entre des coûts marginaux « nuls » et « proche de zéro ». Non seulement il se débarrasse des dépenses d’investissements, mais tente de séduire ses lecteurs en leur faisant croire qu’on peut négliger les coûts « proche de zéro ». Plus généralement, la manière dont Rifkin approche l’économie de production nous rappelle la célèbre citation d’Orwell : « Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour croire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. »

Mais même en mettant toutes ces erreurs de côté, on peut réfuter un autre argument avancé par Rifkin. Dans sa vision d’un monde nouveau, courageux mais impossible, où les marchandises ont un coût marginal nul, qui va réparer notre plomberie ? Si Rifkin essaye de négocier un prix avec le plombier sur la supposition que les heures du plombier ont un coût marginal nul après la première heure de travail, il en sera quitte pour un réveil brutal.

L’ouvrage est plein d’erreurs d’importances variables. L’erreur qui caractérise Rifkin bien avant la publication de cet ouvrage, et qui refait surface ici et là, consiste à faire appel aux lois de la thermodynamique pour arriver aux conclusions qu’il désire. Comme à son habitude, il néglige la différence entre la thermodynamique des systèmes fermés (qui voit la croissance générale se faire par entropie) et des systèmes ouverts (qui nous intéresse dans la mesure où on y trouve la biosphère terrestre, ou l’économie) dont la croissance peut être contre-entropique en internalisant l’énergie provenant d’autres sources pour intensifier un ordre de chose existant. C’est ce qui explique le pourquoi du comment de la vie.

Rifkin commet une autre erreur de base qui provient de son incapacité à saisir réellement la fonction la plus importante de la propriété privée. Il la présente comme une valeur en stock et une simple convenance dans l’organisation du commerce ; une fonction qui, dès lors, ne devient pas si essentielle que ça, si les coûts marginaux tendent vers zéro. Mais même si les atomes ne pesaient plus rien et que les prévenances humaines devenaient gratuites, la propriété fonctionnerait encore en définissant une sphère d’activités où les choix des propriétaires ne peuvent pas être contrecarrés. La chose la plus importante quand on est propriétaire d’une terre (ou de tout autre bien, comme la possession de sa propre brosse à dents) ne vient pas du fait qu’on puisse le vendre, mais qu’on puisse refuser la capacité à d’autres personnes de l’utiliser. Quand Rifkin daigne y prêter attention, il n’en pense que du mal.

L’ouvrage est aussi un concentré d’expressions à la mode : Thomas Kuhn ! L’internet des choses ! L’impression 3D ! Le logiciel libre !  Les Big Data ! Le prosommateur ! Mais sous cette surface policée, il bafoue largement la logique. Et ses erreurs suivent un parcours si familier qu’il en devient fatiguant. Ce que Rifkin est en train de nous vendre, qu’il en soit conscient ou non (et il se pourrait que non), est un marxisme réchauffé, un manifeste d’hostilité ouverte à la propriété privée, au capital, et aux marchés qui cherchent perpétuellement une marche à suivre rationnelle. La seule idée neuve qu’il propose se trouve dans la théorie de la valeur travail qu’il substitue pour une théorie post-travail à valeur nulle, ce qui la rend clairement encore plus fausse que celle de Marx.

Tous les indices du pseudo-marxisme sont réunis : l’identification fausse du capitalisme avec l’intégration verticale et la centralisation industrielle, c’est fait ; la tentative de forcer une opposition entre la collaboration volontaire mais non-monétisée et le commerce volontairement monétisé, c’est fait ; la survalorisation des petites coopératives locales comme si elles avaient la capacité de prendre une ampleur très large, c’est fait ; écrire au sujet des comportements super-coopératifs des humains comme s’ils falsifiaient l’économie classique et néoclassique, c’est fait. On se demande parfois si, dans cet ouvrage, Rifkin ne passe pas en revue une liste de clichés idiots, qu’il fait résonner un à un comme les cloches d’un carillon.

Finalement, l’erreur la plus sérieuse qu’ait commise Rifkin provient de son utilisation abusive de la notion de « bien commun ». Cette notion m’est chère, parce que j’ai vécu une large partie de ma vie au travers de cette notion en participant activement à construire une culture de hacker qui développe une énorme infrastructure de produit logiciel en commun. J’ai continuellement travaillé au développement d’une infrastructure ouverte et non-propriétaire. J’ai fait l’expérience de première main, puis formalisé par écrit et, dans certains cas, activement participé à la création de réseaux qui ont permis l’émergence de manifestes professionnels élaborés, le développement de pratiques de programmation, la lente constitution de savoir-faire informatique, l’élaboration de guides pratiques et autres documentations techniques logiciel, la création d’institutions formelles et l’accumulation d’acquis humains informels qui font de ces développeurs informatiques une communauté de bien commun. Je pense que je suis en position d’avoir prouvé avec force et efficacité la viabilité de l’infrastructure logicielle ouverte à n’importe qui dans ce métier.

Pour le dire franchement, j’ai passé plus de 30 années à faire ce que Rifkin intellectualise avec désinvolture. De cette expérience, j’en tire la leçon suivante : le concept de « bien commun » n’est pas une baguette magique qui efface les questions d’auto-détermination, de relation de pouvoir, ou le despotisme de la majorité. Ce n’est pas non plus un solvant universel contre les problèmes réels de rareté. Travailler au « bien commun » demande en pratique bien plus de sensibilité pour gérer les limites et le respect de l’autonomie de chaque individu. Si vous ne parvenez pas à trouver la façon de maximiser ensemble l’utilité individuelle et collaborative, votre « bien commun » ne fonctionnera pas et volera très vite en éclats.

Bien que je participe à des « biens communs » de dimension  très larges, que je cherche constamment à développer, je ne parle que très rarement de ceux-ci en ces termes. Je m’en abstiens effectivement parce que les conversations utopistes de salon sur le « bien commun » me repoussent. Elles me paraissent au mieux naïves et au pire sinistres, parce qu’elles se drapent soit de ce voile léger qui célèbre l’idéologie collectiviste, soit elles passent sous silence les tentatives pour débusquer ceux qui tirent vraiment les ficelles.

Dans la communauté des développeurs de logiciel libre, tous nos comportements « de bien commun » se réduisent au final aux décisions prises par chaque individu, la plus simple étant de savoir si l’un de nous va « nous rejoindre ou non cette semaine / à tel jour/ à telle heure ? » Nous savons d’avance qu’il ne peut pas en être autrement. Chaque participant protège farouchement le droit d’autrui à participer sur la base du volontariat et dans les termes qu’il juge adéquats. Personne n’a jamais dit que « le bien commun » conduirait à priver les individus de leur libre choix, et si d’aventure quelqu’un s’y essayait, cet individu se ferait sortir de la communauté avec mépris. En d’autres termes, l’opposition que Rifkin cherche éperdument à construire entre l’individualisme de Locke et la collaboration n’existe pas et ne peut pas exister.

La plupart d’entre nous comprend aujourd’hui que toutes les tentatives d’intercaler une idéologie entre « le bien commun » et « le marché » sont fallacieuses. Notre activité commune constitue en fait un marché de réputation, qui se trouve ne pas effectuer ses transactions à l’aide des prix, mais qui néanmoins se comporte comme un marché classique, avec son équilibre et les problèmes de découvertes concurrentielles étudiés habituellement par les économistes. Ce marché ne s’oppose pas au commerce monétisé, aux marchés libres, ou encore à la propriété privée mais fonctionne en harmonie productive avec les trois.

Rifkin ne veut pas en entendre parler, parce que l’histoire qu’il veut nous raconter demande que toutes ces constructions soient en conflit ouvert les unes avec les autres. Pour vous montrer à quel point les constructions de Rifkin le rendent aveugle, éloignons nous un instant du logiciel libre pour considérer son traitement des tendances du marché du partage des véhicules.

Il pose le cadre d’une histoire dans laquelle la possession individuelle d’un véhicule est l’instrument central et le symbole de l’autonomie individuelle (ce qui est parfaitement vrai), puis suggère que les tendances qui se dessinent vers le partage de véhicule doivent se comprendre dès lors comme un abandon voulu d’autonomie individuelle. La donnée factuelle qui lui échappe totalement est que le partage de véhicule est devenu un phénomène populaire essentiellement dans les zones urbaines. Ce phénomène s’explique par le fait que les citadins ont l’opportunité de s’offrir plus de mobilité et d’autonomie à un moindre coût.

Les utilisateurs de véhicule partagé n’abandonnent pas le principe de propriété privée. Ils achètent un nouveau service dans un type de marché où la valeur des véhicules personnels est insignifiante. Le fait que Rifkin soit emprisonné dans sa propre version rhétorique des « biens communs » le rend incapable de saisir la signification de ces nouveaux marchés. Par conséquent , il sous-estime ce qu’il en coûte pour que le partage de véhicules prenant place dans les grandes villes se propage dans les régions moins densément peuplées où le partage de véhicule a un coût de découverte concurrentielle et de coordination plus élevé (ce qui explique pourquoi être propriétaire d’un véhicule individuel dans une région rurale a une valeur supplémentaire plus importante.)

Les endroits où le logiciel libre (ou tout autre type de cultures collaboratives) se heurte à l’explication du « capitalisme » à la Rifkin sont précisément ces lieux où le marché libre a été supprimé ou compromis par des monopoles et par ceux qui veulent les mettre en place. Dans le cas du partage de véhicule, ces monopoles sont les compagnies de taxi. En ce qui concerne le logiciel libre, le monopole, c’est Microsoft, Apple, le MPAA (Motion Picture Association of America) /RIAA (Recording Industry Association of America) et tous ceux qui composent le cartel des poids lourds médiatiques, incluant les oligopoles des télécoms. Généralement, ces acteurs travaillent aux sabotages explicites ou implicites des lois du marché, ce qui explique pourquoi dévoyer « le bien commun » peut se révéler dangereux car ceux qui veulent s’emparer du pouvoir peuvent facilement l’utiliser pour se légitimer.

Je ne nourris que peu d’espoir pour que Jeremy Rifkin comprenne ces problèmes. J’écris néanmoins à leur sujet pour faire valoir clairement à qui veut l’entendre que Rifkin ne peut pas s’accaparer les succès du développement des logiciels libres pour valider son parti-pris anti-marché concurrentiel. Sa compréhension de ce que nous sommes, de la façon dont fonctionne « le bien commun » à grande échelle, de l’économie en général reste parfaitement erronée.


Traduit par Philippe Rouchy pour Contrepoints.