Macron reconfine, la société française à nouveau bloquée

Pour la première fois, en régime d’exception sanitaire, la bureaucratie s’imagine vivre sans la société ou, au pire, la remplacer dans son fonctionnement essentiel.

Par Frédéric Mas.

Emmanuel Macron a annoncé mercredi soir le retour du confinement sur l’ensemble du territoire français pour endiguer la circulation d’un virus désormais « hors de contrôle ».

Face à l’urgence sanitaire, l’État a donc décrété la fermeture des commerces et des entreprises jugées « non essentiels », a suspendu la liberté de circuler sans attestation et cela jusqu’à nouvel ordre.

Si les Français sont sages et se comportent en conformité avec les consignes sanitaires de l’exécutif, ils pourront espérer fêter Noël, ce qui n’est pour l’instant pas gagné. Selon Europe 1, le confinement pourrait durer jusqu’à 12 semaines.

Le nouveau régime sanitaire

En quelques mois, la physionomie de la domination étatique a évolué pour être à la fois plus absolue, plus intrusive, mais aussi mieux acceptée des populations. Le modèle social français a en quelque sorte dégénéré sans pour autant sortir d’une trajectoire historique qui remonte maintenant à des décennies, voire des siècles.

Le dernier essai historique de Jean-Philippe Feldman, Exception française, rend compte avec une rigueur systémique implacable de cette alliance hors du commun entre illibéralisme institutionnel, conservatisme culturel et irresponsabilité fiscale.

La dynamique est ancienne, mais à celle-ci s’est agrégée une nouvelle conception du bien commun, sanitaire et sécuritaire, qui est suffisamment acceptée par les populations pour que s’effacent à bas bruit les garanties légales et constitutionnelles de la règle de droit1.

La concentration de pouvoir au sommet s’accélère. L’organisation des pouvoirs fait de l’exécutif, qui est aussi la tête de l’administration, le centre absolu des décisions politiques et le grand organisateur de la vie économique et sociale du pays.

L’héritage de l’Ancien régime, le poids du monarchisme démocratique des institutions de la Ve république et les réformes qui n’ont fait qu’accentuer la position présidentielle sur le parlement, et l’autorité judiciaire mettent aujourd’hui à disposition une quantité de pouvoir au sommet qui lui permet de plier et faire plier tout un pays en fonction des préférences subjectives d’une poignée.

Le parlement aujourd’hui est la chambre d’enregistrement des initiatives de l’exécutif, et l’opposition, qui a été convoquée pour la forme la veille de la décision du souverain poncif Macron, fait de la figuration.

Aujourd’hui, la concentration de pouvoir au sommet est immense, et tout pouvoir rival, qu’il soit social ou institutionnel, quasiment sans freins. Le conseil de défense par temps d’urgence sanitaire concentre en son sein tout l’impensé monarchique du régime.

Le règne absolu de l’administration

Le règne absolu de l’administration et l’ignorance totale du fonctionnement de ce qui est dehors d’elle-même. Le confinement constitue en quelque sorte un stade dans le fantasme bureaucratique d’une société entièrement administrée, totalement séparée de sa direction d’experts qui non seulement peut fonctionner en autonomie complète, mais s’imagine être le premier moteur de son fonctionnement économique et social.

La bureaucratie s’imagine gestionnaire rationnelle d’une économie fondée sur les besoins, alors qu’elle n’existe que par l’impôt, c’est-à-dire l’exploitation fiscale de la société productive, et qu’elle n’en a qu’une connaissance parcellaire, voire faussée, autant par sa position que par son inculture économique fondamentale.

Quand Emmanuel Macron divise le monde des entreprises entre ce qui est essentiel ou non essentiel, quand il détruit l’activité des indépendants, des PME-PMI tout en autorisant le travail de bureau pour les autres, il ne fait que regarder le monde social qui l’entoure avec les lunettes de la haute fonction publique.

Quand il transforme et réglemente la vie privée en limitant les interactions humaines et les gestes les plus basiques au sein des foyers, il exporte l’ethos de la vie de bureau au sein des relations humaines les plus intimes. Pour la première fois, en régime d’exception sanitaire, la bureaucratie s’imagine vivre sans la société, ou au pire la remplacer dans son fonctionnement essentiel.

Les nouveaux experts

Le changement majeur, c’est l’évolution de l’expertise auxiliaire du pouvoir. Hier, avec l’invention du service public à la française au cours du XIXe siècle, c’était les administrateurs et les juristes qui occupaient la place de l’expertise publique.

Arbitre des décisions politiques, ils se pensaient comme une puissance neutre au-delà des partis et des intérêts particuliers, et c’est cet ethos particulier qui s’est transmis après-guerre au sein de la classe des hauts fonctionnaires qui forme l’armature institutionnelle et culturelle de la décision publique contemporaine.

Mais la défiance généralisée qui gangrène la République les a éjectés de leur piédestal. En régime sanitaire, ce sont désormais des médecins et des scientifiques triés sur le volet qui assurent la légitimité de l’expertise des Hommes de l’État. Sur les plateaux de télévision, sur les réseaux sociaux, à la radio, dans les administrations locales et nationales, c’est désormais à leur avis que la vie des autres citoyens est suspendue.

L’ensemble du pays est prié de régler son pas sur le fonctionnement de l’hôpital public, de suspendre son fonctionnement ordinaire au nom de recommandations qui valent aujourd’hui expression pure de la Raison pour les influenceurs et les décideurs.

C’est un cauchemar liberticide, anti-démocratique, et dont l’exceptionnalité est en train de devenir la norme pour faire face à une épidémie qu’on annonce effroyable sur tous les tons.

Seulement le monde d’après, avec son lot de faillites, de misère noire et de vies brisées par ce nouveau régime sanitaire, stade terminal du modèle social français, va aussi avoir son lot de victimes.

Derrière Emmanuel Macron, nous payons des années d’incurie des pouvoirs publics, de conservatisme bureaucratique, et d’incapacité à nous réformer.

  1. Effacement que tout le monde espère momentané, mais qui n’arrête pas de se prolonger depuis mars dernier.
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