Mali : libération des otages, un pari risqué 

20110718 Mali arrests alleged al-Qaeda informants | مالي: اعتقال مُخبرين للقاعدة | Le Mali arrête des informateurs d'al-Qaida By: Magharebia - CC BY 2.0

Si les forces Barkhane, Takuba et MINUSMA s’en vont, le gouvernement devra être responsable lui-même et endosser ses erreurs face à un peuple de plus en plus exigeant.

Par Adoumadji Madjastan Magloire1.
Un article publié en collaboration avec Audace Institut Afrique.

Après d’âpres négociations avec des groupes armés radicaux du Mali, notamment le GSIM d’Iyad Ag Ghali, la junte malienne vient d’obtenir, le 8 octobre 2020, la libération de Soumaïla Cissé et de trois autres ressortissants étrangers dont Sophie Pétronin contre la libération de 200 éléments djihadistes.

Cette libération n’est pas du tout du goût des forces étrangères présentes dans la zone. Aussi, comment peut-on expliquer les implications sécuritaires d’une telle démarche ?

Une frustration justifiée au sein des forces étrangères déployées au Mali

L’armée française peine à digérer la libération de 200 prisonniers qu’elle a largement contribué à capturer, contre seulement 4 otages. Selon un haut gradé de l’armée sous anonymat cité par le journal Le Point :

Quand on passe ses nuits à construire des digues et que quelqu’un met un coup de pied dedans, ça ne fait pas plaisir.

C’est en quelque sorte un affront pour ces soldats déployés dans la bande sahélo-saharienne pour traquer et neutraliser les groupes armés radicaux. Cela va également impacter les opérations sur le terrain, car le risque de démotivation des troupes est grand.

De plus, une telle libération est facilement interprétée par les djihadistes comme une victoire. À regarder les vidéos d’accueil des ex-prisonniers par leurs frères islamistes, on peut conclure que cette victoire sera rééditée. De plus en plus de prises d’otages de personnalités importantes en échange de la libération des prisonniers djihadistes vont se produire. En quelque sorte, un cercle vicieux s’est mis en place.

Une libération, symbole d’une volonté de prise en main de la situation

La libération de ces prisonniers se situe dans la droite ligne de l’initiative de l’ancien Président déchu, Ibrahim Boubakar Keita qui visait à négocier avec les groupes armés radicaux du nord du Mali. Cette posture est également révélatrice du sentiment collectif au Mali : celui du caractère fourbe que les populations du pays collent aux forces étrangères.

Malgré la multiplicité des armées étrangères dans le pays, cela n’a pas empêché les djihadistes de progresser jusqu’au centre du Mali. Les forces étrangères, notamment Barkhane, Takuba, MINUSMA, etc. ont fait l’objet de campagnes de dénigrement qui ont fini par avoir un écho au niveau politique et affecté leur image, sans pour autant qu’elles cherchent à s’en débarrasser.

La libération de 200 djihadistes, en dehors de toutes considérations opérationnelles des forces étrangères en place, témoigne de la volonté des autorités maliennes de reprendre le contrôle de la lutte contre les groupes djihadistes. Mais elle explique aussi le fait qu’il y a comme une rupture de confiance entre ces forces armées et les autorités maliennes qui dorénavant, privilégieront la voie politique par rapport à celle militaire. Elles semblent être prêtes à faire l’ultime sacrifice pour la stabilité du Mali.

Soumaila Cissé : l’ultime sacrifice

La libération de 200 djihadistes contre seulement 4 personnes doit être analysée du point de vue politique et sécuritaire. Sur le plan politique, Soumaila Cissé incarne dans le contexte actuel, un grand espoir pour les Maliens en général et la classe politique en particulier, qui peinent à trouver un candidat consensuel pour assurer la transition.

Aussi, la junte au pouvoir a fait de sa libération un sacrifice ultime. Elle a fait des concessions énormes aux djihadistes parce que c’était Soumaila Cissé. Si c’était une autre personne, cela se serait surement fait différemment. Sur le plan sécuritaire, cette libération va renforcer la posture des groupes radicaux qui y verront une certaine légitimation de leur lutte et une faiblesse de l’État malien.

Pire encore, les ex-prisonniers djihadistes libérés et accueillis comme des héros reprendront les activités terroristes illico presto. De plus, le risque de ciblage des personnalités politiques en vue de s’en servir comme moyen de pression est très élevé.

De l’autre côté, cette libération créera un sentiment d’impunité au sein de la population qui y verra une fois de plus, l’incapacité de l’État à assurer sa sécurité. La tentation de se constituer en groupe d’auto-défense sera grande. Toutefois, cette même population se réjouit de la libération du leader de l’opposition Soumaila Cissé mais, elle éprouve un sentiment de trahison dans l’attitude de Sophie Petronin qui souffrirait du syndrome de Stockolm.

Aussi, cette libération inaugure une nouvelle orientation dans l’approche de la lutte contre le djihadisme de la part des autorités maliennes. Elle a commencé avec IBK et va se poursuivre au détriment des forces étrangères présentes. Car les Maliens estiment que la solution ne peut venir que d’eux-mêmes. Pour cela, ils doivent s’asseoir et discuter.

Par ricochet, les forces étrangères doivent comprendre qu’existe une véritable crise de confiance avec les populations dans cette bande sahélo-saharienne et qu’il leur faut changer de stratégie s’ils veulent y demeurer. Une force étrangère peut être considérée comme une solution un certain temps, mais lorsque sa mission s’inscrit dans le temps long, elle est alors ressentie comme une force d’occupation par les populations locales.

De plus, le peuple malien, ainsi que ceux des autres pays de l’espace deviennent de plus en plus exigeants vis-à-vis de leurs dirigeants à propos des questions sécuritaires et attendent des résultats. L’État malien doit alors prendre ses responsabilités, au lieu de chercher à chaque fois un bouc émissaire.

Les forces étrangères, bouc émissaire de l’État malien ?

La question de la responsabilité de l’État malien dans la sécurisation de ses populations ne peut être mise en délibéré. Dans les conditions actuelles, si les forces étrangères s’en vont, le gouvernement malien n’aura plus de bouc émissaire pour éviter de prendre ses responsabilités. Car, leur présence lui permet de faire de la diversion en reportant tous les problèmes à des aspects post-coloniaux et à la présence de forces d’occupation sur son territoire.

Si les forces Barkhane, Takuba et MINUSMA s’en vont, le gouvernement devra être responsable lui-même et endosser ses erreurs face à un peuple de plus en plus exigeant. En effet, dans un contexte de défaillance de l’État et de la corruption généralisée, il est fort à parier que le départ des forces étrangères soit plus difficile à gérer en termes de sécurité. Cependant, c’est surement un passage obligé pour trouver des solutions durables.

En définitive, cette libération signale le déclic d’une nouvelle approche de la résolution de la question sécuritaire au Mali. Surtout, dans un contexte ou une crise de confiance s’est installée entre les forces étrangères présentes et les populations, entre les dirigeants politiques et les forces étrangères. L’avenir de la présence des forces étrangères dans cet espace se jouera à travers une prise en compte de cette nouvelle dynamique.

  1. Adoumadji Madjastan Magloire est expert en Défense et sécurité.
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