Faut-il financer les islamistes pour sauver des otages ?

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Les Européens, « qui valent cher », deviennent des proies attirantes pour les preneurs d’otages.

Par Yves Montenay.

Faut-il vraiment verser une rançon pour délivrer des prisonniers, aidant ainsi financièrement des terroristes en lutte contre nous ? La question est vieille comme le monde.

Elle s’est de nouveau posée avec la libération de Sophie Pétronin. Officiellement cette otage a été libérée ainsi que deux autres Occidentaux et le chef de l’opposition malienne dans le cadre d’un échange de prisonniers, mais il paraît qu’une rançon a été versée en plus.

Il est évidemment très désagréable de donner de l’argent à des gens que l’on combat et qui vont acheter des armes et des munitions, qui tueront vraisemblablement des soldats français.

La question s’est posée à toutes les époques avec presque toujours la même réponse : « payer ». Mais comme le grand public n’est pas composé d’historiens qui sont habitués à ces échanges immémoriaux, il demeure profondément perplexe et choqué.

Commençons par rappeler l’histoire de ce qui est peut-être un autre « plus vieux métier du monde » avec la mise en esclavage des prisonniers… et la prostitution.

Otages contre rançon : un métier éternel et même glorieux

À l’école primaire on nous racontait la défaite de Poitiers (1356). Le roi de France, Jean II le Bon, battu par Édouard de Woodstock dit « le prince noir », est resté trois ans et demi prisonnier à Londres jusqu’au paiement d’une très forte rançon.

Tout cela était d’usage normal, et lorsqu’un noble tombait de son cheval et restait pris dans sa lourde armure, il demandait mercy et attendait en prison que ses proches rassemblent la rançon. Seules ces barbares d’Anglais à Azincourt en 1415 donnèrent l’ordre de couper la gorge aux chevaliers français, marquant la fin d’une époque.

Pendant quatre siècles de plus, les Barbaresques, de Rabat à Tunis en passant par Alger razziaient les côtes françaises, espagnoles, italiennes… pour revendre leurs prisonniers sur le marché des esclaves, en général à leurs proches ou au consul du pays concerné. La rançon était alors débattue aux enchères publiques, sauf probables accords de gré à gré.

Les Maghrébins rappellent aux visiteurs « ces glorieux exploits de nos ancêtres corsaires ». L’argent allait bien sûr à de nouveaux navires pour de nouvelles razzias.

Aujourd’hui, les Libyens torturent les migrants en fuite vers l’Europe pour qu’ils demandent à leurs familles de rassembler une rançon.

Les islamistes, là encore, se veulent les gardiens des traditions.

Otages : les bonnes affaires des islamistes

Plus récemment, une étude du New York Times a été publiée par Le Figaro le 30 juillet 2014 exposant qu’il y avait là un business model pour terroristes.

Résumons : en cinq ans (2008 – 2013) « les enlèvements d’otages ont rapporté au moins 125 millions de dollars aux groupes terroristes affiliés à al-Qaida dont 58,1 millions par la France, auquel il faut ajouter une dizaine de millions pour d’autres affaires. La Suisse a payé 12,4 millions de dollars et l’Espagne 10,1. Le Qatar et Oman ont versé 20,4 millions de dollars pour deux Finlandais, un Australien et un Suisse, probablement comme intermédiaires avec les pays concernés, ce qui permet à ces derniers de nier tout paiement. »

L’article cite également Nasser al-Wuhayshi, le chef d’al-Qaida dans la péninsule arabique confirmant l’intérêt de ce commerce. Et l’élaboration d’un protocole commun pour les enlèvements et le processus de négociation, après la sous-traitance des prises d’otages à des groupes criminels qui toucheront une commission de 10 % sur la rançon. De 2003 à 2014 on serait passé de 200 000 dollars par otage à 10 millions !

Certains cherchent des raisons à cette explosion des prix, par exemple punir la France qui est leur adversaire militaire, mais la raison est plus simple : cette inflation est d’abord le résultat d’un marchandage – or la négociation n’est pas une compétence particulière de nos énarques – et ensuite de la meilleure conscience qu’ont maintenant les djihadistes du prix de la vie pour un Occidental. Que nous décidions qu’une vie vaut si cher est très étonnant pour eux mais toujours bon à prendre. Et puis, il y a peut-être des fuites en cours de route, remplissant les poches des intermédiaires…

Le problème est que les Européens, « qui valent cher », deviennent ainsi des proies attirantes.

L’alternative est évidemment de ne pas payer, ce que font les États-Unis et la Grande-Bretagne. Résultat : les otages sont gardés indéfiniment ou exécutés, tel le reporter du Wall Street Journal Daniel Pearl en 2002. Du coup les citoyens de ces pays sont moins intéressants et moins souvent enlevés.

Dans quelle mesure cet article du New York Times de 2014 que nous venons de citer s’applique-t-il aujourd’hui à la situation au Sahel ?

La guerre française au Sahel et le grand djihad africain

La situation a beaucoup évolué depuis 2014.

Sur le plan militaire les Français ont stoppé l’avancée des djihadistes vers les capitales et notamment celle du Mali, Bamako. Mais quelques milliers de Français ne peuvent pas « tenir le terrain » face à l’écroulement de l’administration malienne.

Cet écroulement vient en partie de la corruption de ses chefs qui prive de moyens les acteurs de terrain, mais aussi la pression directe des djihadistes opposés à toute forme d’État moderne, et notamment opposés à la scolarisation à l’occidentale. Les islamistes veulent les filles à la maison, les garçons à l’école coranique où l’on répète des phrases du Coran en arabe sans être alphabétisé en français ou en langue locale.

Le Mali n’est qu’un cas particulier parmi un immense djihad africain qui comprend, outre tous les pays du Sahel, les chebabs de Somalie et du nord du Kenya, ainsi que Boko Haram (terme qui signifie « l’école occidentale est impie ») au sud du Niger, à l’ouest du Tchad et au nord du Nigeria et du Cameroun. Ce djihad a gagné récemment le nord du Mozambique.

Cette prise de contrôle de vastes régions par des djihadistes a eu au moins un avantage dans le cas qui nous intéresse : elle a vidé ces régions d’Occidentaux susceptibles d’être pris en otage, les règles de sécurité s’ajoutant à la fin des voyages internationaux dus à la pandémie. Il n’y a plus de touristes et le moins possible de voyages professionnels, donc plus d’otages en puissance.

Les rares Français ayant contrevenu à ces précautions ont été délivrés par les forces spéciales ou ont été tués par des bandits locaux ignorants du bénéfice qu’ils auraient pu en tirer.

Payer, ou non ?

Les cyniques disent qu’il faut arrêter de payer : le péril islamiste est trop grave, il ne faut pas leur verser plus d’argent et donc arrêter de s’occuper encore d’éventuels nouveaux otages. Les Occidentaux et notamment les Français sont censés être informés des risques qu’ils courent, et le ministère des Affaires étrangères met régulièrement à jour la carte des zones à éviter.

Mais le problème ne va pas s’éteindre de lui-même. Très logiquement les djihadistes à la recherche de nouveaux otages vont essayer d’aller vers le sud et notamment vers les capitales dans lesquelles se trouvent non seulement nombre d’Occidentaux, mais aussi des notables africains financièrement intéressants. Bamako, Ouagadougou et Niamey sont probablement les plus faciles à infiltrer.

Ces capitales sont actuellement fragilisées par des mouvements décoloniaux anti-Occidentaux, flattés par les djihadistes. Ces mouvements ont deux motivations :

  • l’opposition aux gouvernements locaux censés être à la solde de la France et incarner la Françafrique, opposition nourrie par l’échec économique, qui donne des recrues aux islamistes,
  • la défense de ces gouvernements locaux qui laissent entendre que l’échec actuel est une conséquence de la colonisation, ce qui ne les empêche pas de tisser des liens quasi coloniaux avec la Chine, et accessoirement de la Turquie.

Cette agitation est évidemment catastrophique pour les populations, notamment parce qu’elle favorise les djihadistes présentés comme des purs, opposés à des pouvoirs inefficaces et corrompus.

Pour l’observateur lointain et cynique, il y a un peu d’ironie à voir des zones entières de l’Afrique retomber dans un état de désordre pré-colonial qui se traduira dans un deuxième temps par la famine et des catastrophes sanitaires, au moment où on accuse la colonisation d’avoir interrompu un soi-disant paradis !

Pour les autres, c’est une immense perplexité de voir libérer quelques centaines de djihadistes, dont quelques dizaines de gros poissons d’après la presse malienne, et de leur faire parvenir des sommes qui permettront de les réarmer. Tout cela pour libérer trois Occidentaux et un notable malien.

Mais le rappel historique ci-dessus montre que la réponse à ce problème vieux comme le monde des otages a toujours été de payer pour délivrer. Les Européens qui vivent depuis plus de 70 ans dans un univers pacifique et relativement équitable sont choqués par cette révélation de la brutalité du reste du monde. Les autres acteurs trouvent cela normal : toute autorité doit sauver la vie de ses ressortissants ou disparaître.

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