Française des Jeux : 5 raisons de ne pas donner d’argent à l’État

Opinion : la privatisation de la Française des Jeux ne changera rien au fait que la société continuera à être dirigée par l’État dans ses intérêts financiers et électoralistes.

Par Bertrand Joubeber.

L’affaire est entendue : dans sa grande générosité et mansuétude, le gouvernement a décidé de faire à quelques jours de Noël un cadeau aux Français en leur proposant de devenir actionnaire de la Française des Jeux (FDJ).

Comme tout bon bonimenteur de foire, il propose des réductions : « un rabais de 2 % sera offert aux particuliers » et des offres gratuites : « une action offerte pour 10 actions achetées après 18 mois de détention » pour finir de convaincre les plus réticents de ses concitoyens.

Vous y croyez, vous, au Père Noël ?

Derrière cette apparente générosité, je vous propose de décrypter les enjeux de cette privatisation et les cinq raisons qui pourraient vous dissuader d’y investir votre argent.

Raison n°1 : investir dans la Française des jeux est une opération de financement pour l’État et non pour la société

Du 7 au 20 novembre prochain, le gouvernement proposera aux Français d’acquérir des actions de la FDJ dans le cadre de la mise en vente d’une partie des actions détenue par l’État.

Il souhaite vendre environ 50 % de ses parts, abaissant sa participation de 72 % à environ 20 % du capital. Dans ce cadre, environ 20 % des actions seront proposés aux particuliers, le reste aux institutionnels et aux salariés de l’entreprise.

Ainsi, contrairement à la plupart des introductions en bourse, celle-ci ne se fera pas sous forme d’augmentation de capital, mais de mise sur le marché des actions de l’État.

Autrement dit, alors que les introductions en bourse permettent généralement aux sociétés introduites de lever de l’argent pour leur permettre de se développer, ce ne sera pas le cas ici. L’argent que vous investirez pour devenir actionnaire de la FDJ ira directement dans les caisses de l’État.

Et si vous pensez que, au moins, cette vente permettra à l’État de réduire son déficit pour réduire à terme vos prélèvements obligatoires, n’y comptez pas !

Non, non, le gouvernement a une idée géniale : la vente de ces actions servira principalement à « financer les technologies qui feront la croissance et les emplois de demain » à travers le Fonds pour l’innovation et l’industrie lancé en 2018 et doté de 10 milliards d’euros d’actifs ; une autre partie servant théoriquement au désendettement de l’État, même si on peut en douter.

Ce fonds doit servir au financement de dispositifs de soutien à « l’innovation de rupture ». Je n’ai pas encore trouvé la définition de ce terme, mais nos hauts fonctionnaires doivent le savoir puisqu’ils ont décidé d’y placer 10 milliards de l’argent des Français !

En tout cas, on sait « qu’une première enveloppe, d’environ un tiers des revenus, sera consacrée au financement bottom-up de startups deep tech (jeunes pousses haute technologie), portant des technologies de pointe. »

Mais rassurez-vous : notre ministre des Finances Bruno Le Maire, qui a une si grande expérience de l’investissement dans les entreprises qu’il ne possède strictement aucune action dans son patrimoine personnel, sait parfaitement comment investir l’argent des Français dans les projets d’avenir.

Vous l’aurez compris : il s’agit en fait pour l’État de continuer sur la voie des projets d’avenir aux succès tonitruants : plan calcul, moteur de recherche français, cloud français, etc. Bref, aucune difficulté à imaginer que l’argent issu de la privatisation de la FDJ finira dans un immense gâchis.

Raison n°2 : malgré la privatisation, la Française des Jeux restera dirigée par l’État

Si à première vue la baisse de la participation de l’État pourrait constituer un argument pour devenir actionnaire, on peut penser que cela ne changera rien à la gouvernance de l’entreprise. La Française des Jeux continuera à être, de facto, dirigée par l’État. Avec tous les défauts du capitalisme de copinage comme le montre la dernière affaire en date !

Comme l’a dit Bruno Le Maire :

« L’État continuera à agréer les dirigeants de l’entreprise, et personne ne pourra acquérir 10 % de l’entreprise sans son accord. L’État sera aussi représenté au conseil d’administration. Un commissaire du gouvernement sera désigné pour veiller au respect des objectifs de la politique des jeux. »

Quand on voit comment l’État dirige de facto Renault avec 15 % des parts, comment il s’immisce dans la gestion d’Orange avec 13 % des actions, pas de doute, avec 20 % dans la FDJ, il continuera à diriger de fait la société.

Dans ce cadre on peut être sûr que malgré sa participation réduite au capital de la FDJ, la gestion de l’entreprise se fera uniquement et avant tout dans l’intérêt de l’État ; c’est-à-dire dans l’intérêt à la fois économique/financier et électoral du gouvernement, et non celui des actionnaires.

À cet égard, il faut être conscient que la FDJ n’est pas une entreprise comme les autres. Elle n’est pas comme toutes les entreprises privées, une entreprise à but lucratif. Elle n’a pas été créée pour faire du profit mais pour servir les intérêts de l’État. Cette caractéristique essentielle n’a fondamentalement pas changé. Et tant que l’État en restera actionnaire, et pour longtemps. Mieux vaut le savoir avant d’investir dans cette action !

Raison n°3 : la FDJ est avant tout une machine à collecter l’impôt

La Française des Jeux a d’abord été créée pour « collecter l’impôt » après la Première Guerre mondiale. Ce rôle continue à constituer la principale raison d’être de la FDJ à travers les taxes sur les jeux, et qui explique son monopole.

En 2018, sur les 15 milliards dépensés aux jeux, 3,5 milliards ont été ponctionnés par l’État sous forme de taxes et prélèvements divers, soit 1 % du budget de l’État : à comparer aux 170 millions de résultat net de la FDJ en 2018.

Dans un contexte où l’État cherche constamment de nouvelles manières de taxer les Français, les prélèvements sur les jeux constituent un impôt particulièrement indolore et facile à utiliser, c’est-à-dire augmenter, pour trouver de nouvelles recettes fiscales…

Et dans ce cadre là, la privatisation de la société lui donne de nouvelles perspectives.

Auparavant, en étant actionnaire à 72 %, augmenter les taxes était à double tranchant car cela réduisait mécaniquement les profits de la FDJ dans la mesure où il ne pouvait pas baisser les « taux de reversement » aux joueurs sans tuer la poule aux œufs d’or.

En réduisant les profits de la FDJ, l’État prenait le risque de diminuer sa part des dividendes. Il perdait donc d’un côté (les dividendes) ce qu’il gagnait de l’autre (les taxes).

Mais une fois privatisée, les dividendes ne pèseront plus grand-chose pour l’État (20 % x 126 millions = 25,2 millions d’euros estimés) comparé aux taxes (3,5 milliards).

Il est très probable que les bénéfices de la croissance de l’activité seront tout simplement « confisqués » aux actionnaires sous forme d’augmentation des taxes et prélèvements. Bruno Le Maire a assuré que « ce montant des taxes pourra augmenter si l’entreprise croît. » Autrement dit, selon le ministre, il n’y aura pas d’augmentation des taxes en valeur relative (c’est-à-dire en pourcentage des mises).

Je suis prêt à prendre le pari que ce discours se fracassera sur l’autel des besoins financiers de l’État dès qu’il aura vendu ses parts et qu’il augmentera bien ses prélèvements en valeur relative. Qui prend le pari avec moi ? D’autant plus qu’il pourra mettre en avant des arguments moraux bien nauséabonds et hypocrites pour dire que « taxer les jeux d’argent, c’est taxer le vice et les salauds d’actionnaires qui s’en foutent plein les poches. »

Préparez-vous à ce que l’État, après vous avoir fait la danse du ventre pour acheter des actions de la FDJ, vous traite par la suite d’horribles actionnaires cupides assoiffés de dividendes !

Raison n°4 : la FDJ est le bras armé de l’État pour ses ambitions électoralistes

Si la Française des Jeux joue principalement le rôle de collecteur d’impôt, l’entreprise s’est au fil du temps vu attribuer d’autres missions par l’État. Il s’agit d’une véritable machine électorale pour tous les gouvernements. Vous n’imaginez pas à quel point la FDJ est utile pour faire le plein de voix aux élections !

  • Tout d’abord, les détaillants/buralistes qui commercialisent les produits de la FDJ sont une cible électorale que l’État demande à la FDJ de toujours plus chouchouter.

Dans un contexte de désertification des campagnes et des commerces en centre-ville, la survie de ces détaillants représente un enjeu électoral fort pour ceux qui veulent glaner des voix. Ainsi, la tentation est grande d’utiliser la FDJ pour mieux les rémunérer et s’assurer de leurs soutiens aux élections.

Et c’est ce qu’elle fait déjà : dans le cadre de sa politique de « soutien au développement du territoire », la FDJ a augmenté de +5,7 % sa rémunération aux détaillants en 2018 (versus 2017). Elle compense ainsi la baisse des coûts de distribution liés à la chute du nombre de points de vente physique (38 000 en 2007 contre 30 000 en 2017) par l’augmentation unitaire de la rémunération aux détaillants.

On voit donc comment l’État fait payer à la Française des Jeux sa politique d’aménagement du territoire à des fins électoralistes.

Mais ce n’est pas tout…

  • La FDJ est le bras armé de l’État dans sa politique sportive en France : elle est le principal contributeur de l’État dans ce domaine. À cet effet, elle finance à hauteur de 230 millions par an le Centre national pour le développement du sport. Elle est donc une entreprise qui finance le sport à hauteur d’un montant supérieur à son résultat net, soit 170 millions.

Elle soutient financièrement via sa fondation d’entreprise 800 associations sportives et le programme Patrimoine–Emploi en faveur de l’insertion socio-professionnelle de personnes en fragilité sociale : 18 millions d’euros pour la période 2018-2022.

  • Sans oublier non plus les 21 millions d’euros récoltés pour la « Mission Patrimoine » 2019.

Comme on le voit, l’État utilise à plein régime la FDJ pour se défausser : cela lui permet de faire payer aux autres, en l’occurrence les actionnaires, ce qu’il n’a plus les moyens de financer et qui sert ses intérêts électoraux !

Vous pouvez être certains que les actionnaires seront le dernier souci de l’État et de la FDJ une fois que vous aurez acheté vos actions ! L’État continuera à utiliser la FDJ pour ses uniques ambitions. Il suffit d’observer ce qui s’est passé avec EDF : le gouvernement gère l’entreprise en fonction de ses objectifs électoralistes (écologistes) et non pour améliorer la rentabilité de la société (c’est-à-dire dans l’intérêt des actionnaires).

Raison n°5 : la Française des Jeux, le marché des crédules ?

Finissons cet argumentaire par le rappel d’une vérité souvent oubliée : si l’activité de la Française des Jeux est rentable, c’est qu’elle est fondée sur la perte d’argent des joueurs !

La FDJ communique sur un « taux de retour aux joueurs » (TRJ) élevé de l’ordre de 67 % pour justfier son éthique et sa responsabilité, mais la réalité est moins reluisante puisque dans plus de 70 % des cas (parties/jeux), les joueurs sont perdants !

À ce jeu, le Loto est clairement le jeu le plus « ruineux » ! Avec un taux de perte de 84 %, il ruine en toute légalité les plus crédules, souvent les plus modestes, pour un total de 4 milliards d’euros par an ! Avec un taux de perte de 93 %, l’euromillion explose tous les records ; les jeux de grattage entre 70 % et 80 % ; les paris sportifs, 75 %, ont des taux plus faibles.

C’est l’État qui opère cette activité qui ruine en toute légalité les Français tandis que le gouvernement fait la leçon toute la journée aux entreprises sur leur « responsabilité sociale » ; l’hypocrisie est à son comble.

Je suis d’ailleurs surpris que tous les socialistes donneurs de leçons n’aient pas évoqué ce point. On ne les a pas entendus s’offusquer d’un État qui pousse les Français au vice en investissant dans la FDJ ! Ils se battent contre la privatisation d’ADP mais pas celle de la FDJ. Décidément, rien ne va plus dans ce pays.

Quand la FDJ fait une publicité avec comme slogan : « Depuis 1933, nos jeux bénéficient à tous », on croit rêver ! Imaginons le scandale si une entreprise privée faisait de même…

Je vous invite à avoir bien cela en tête quand le gouvernement fera de la retape en vantant une société « à forte rentabilité sur un marché porteur et en croissance » !

Sans oublier que la situation, avec l’État détenteur de trois casquettes différentes (actionnaire décisionnaire, régulateur du marché et bénéficiaire des taxes), augure de nombreux et possibles conflits d’intérêts.

Au final, il est peu probable que, vu les enjeux pour l’État, les futurs actionnaires individuels de la Française des Jeux sortent gagnants de cette privatisation.

Article initialement publié en octobre 2019.

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