Covid : quel degré de dommages collatéraux sommes-nous prêts à accepter ?

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Et si le confinement, le couvre-feu, avaient des effets négatifs plus graves que le coronavirus sur la société en général et les individus en particulier ?

Par Billy Binion.
Un article de Reason

La semaine dernière, trois épidémiologistes ont publié une lettre dans laquelle ils dénoncent la stratégie de lutte contre la Covid-19, axée sur le confinement. Leur alternative : un modèle baptisé Focused Protection, présenté donc dans leur déclaration de Great Barrington.

Ce modèle permettrait de redynamiser la société en permettant aux jeunes de vivre leur vie normalement tout en mettant en place des mesures de protection pour les personnes vulnérables.

Comme on pouvait s’y attendre, les réactions ont été divisées, comme ont pu l’être chacune des propositions relatives au coronavirus. Elle a été saluée comme le « meilleur conseil » et condamnée comme « grotesque ». Alors, qui a raison ?

Voyons d’abord le contenu de la déclaration. Selon les Dr Martin Kulldorff de l’université de Harvard, Dr Sunetra Gupta d’Oxford et Dr Jay Bhattacharya, professeur à Stanford :

« Les mesures de confinement ont des effets dévastateurs sur la santé publique à court et à long terme. […]Parmi les conséquences, on peut citer, entre autres, une baisse des taux de vaccination chez les enfants, une aggravation des cas de maladies cardio-vasculaires, une baisse des examens pour de possibles cancers ou encore une détérioration de la santé mentale en général. Cela va engendrer de grands excès de mortalité dans les années à venir, notamment dans la classe ouvrière et parmi les plus jeunes. »

Il est certain que le confinement lié au coronavirus a provoqué une série de dommages collatéraux. Une étude publiée en juillet dans The Lancet a conclu que le Royaume-Uni devrait s’attendre à « une augmentation substantielle du nombre de décès par cancer évitables » car « les tests de dépistage du cancer ont été suspendus, les diagnostics de routine ont été reportés et que seuls les cas symptomatiques urgents ont été traités en priorité afin d’être évalués. »

Un récent rapport d’Oxfam estime que 12 000 personnes pourraient mourir de faim chaque jour en raison des interruptions de la chaîne d’approvisionnement causées par les mesures de confinement.

Les chercheurs ont également noté une « baisse préoccupante » des taux de vaccination des enfants « en raison des perturbations dans la distribution et le suivi des services de vaccination causées par la pandémie de Covid-19 », comme l’a expliqué l’Organisation mondiale de la santé et le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF). Aussi, les problèmes de santé mentale semblent s’aggraver.

Bien que l’on puisse s’attendre à ce que les mesures de confinement aient un coût, nous ne voudrions pas que celui-ci soit supérieur aux avantages. Telle est la notion au cœur de la déclaration de Great Barrington, et elle est pertinente.

Ses auteurs proposent une autre voie à suivre :

« Une approche à la fois compassionnelle et prenant en compte les risques et les bénéfices consiste à autoriser celles et ceux qui ont le moins de risques de mourir du virus de vivre leur vie normalement afin qu’ils acquièrent de l’immunité au travers d’infections directes, tout en protégeant celles et ceux qui ont le plus de risques de mourir. »

Toutefois, les recommandations du groupe sur la manière de procéder pour atteindre cet objectif sont quelque peu obscures.

Voici par exemple l’une des revendications fondamentales de la déclaration :

« Nous savons que toutes les populations vont finir par atteindre l’immunité collective, c’est-à-dire le point où le nombre de nouvelles infections est stable, et que ce processus peut s’accompagner (sans pour autant dépendre) de l’existence d’un vaccin. Par conséquent, notre objectif devrait être de minimiser la mortalité et le mal fait à la société jusqu’à ce qu’on atteigne l’immunité collective. »

Bien qu’il soit possible d’obtenir une immunité collective par une contagion de masse, il est assez difficile de trouver une maladie infectieuse majeure qui permettrait d’atteindre une immunité collective durable sans vaccination. Qu’il s’agisse de la rougeole, des oreillons, de la rubéole, de la variole, de la polio et de la coqueluche, toutes ces maladies n’ont été maîtrisées, ou éradiquées, dans le cas de la variole, qu’au moyen d’un vaccin.

Selon le Dr Christelle Ilboudo, spécialiste des maladies infectieuses à l’université du Missouri :

« Nous n’avons jamais atteint une immunité collective par un procédé de transmission naturelle contre la plupart des grandes maladies infectieuses à cette échelle. Toutes les principales infections que je connais ont nécessité une vaccination. »

Pour Bhattacharya, tout cet accent mis sur l’immunité collective et la réaction hostile qui s’ensuit n’est qu’une pure diversion. Il confie au magazine mensuel Reason :

« La stratégie actuelle de confinement en attendant un vaccin est aussi dans un même ordre d’idées une stratégie d’immunité collective, car vous dites essentiellement : Attendons d’avoir un vaccin et cela donnera à la population l’immunité que nous voulons pour une activité protégée […]Le problème de la stratégie actuelle est qu’elle est absolument mortelle pour les personnes qui ne sont pas exposées à un risque important de Covid-19. »

Pour certains détracteurs, tels que l’épidémiologiste de Yale Gregg Gonsalves, la déclaration vise même à « éliminer du groupe les malades et les handicapés ».

Néanmoins, Bhattacharya rejette cette idée :

« L’objectif est de minimiser la mortalité. Si vous voulez minimiser les décès, vous devez prendre en compte les décès issus des confinements ainsi que du Covid lui-même. Les critiques se concentrent uniquement sur les décès liés au Covid et ignorent les décès liés aux confinements. C’est inadmissible. »

Alors, comment permettent-ils aux jeunes de continuer à vivre normalement tout en protégeant les personnes à risque ? La déclaration est un peu vague sur ces points.

« Une liste de mesures, complète et détaillée, incluant des approches pour les foyers comprenant plusieurs générations, peut être mise en œuvre. C’est largement dans la capacité et les prérogatives des professionnels de la santé publique. »

Cette liste détaillée n’apparait nullement dans la lettre elle-même. Au cours de notre conversation, Bhattacharya mentionne la possibilité de mettre en quarantaine les personnes âgées et les personnes vulnérables dans les hôtels si elles vivent avec des personnes plus jeunes, bien que la faisabilité de cette mesure reste incertaine.

Et lorsque je lui demande si les masques font partie de la solution, il me répond que « cela dépend du contexte », en mentionnant les hôpitaux comme lieu où ils devraient être utilisés. Et la distanciation sociale ? Même refrain : « Dans certains milieux, oui. Dans d’autres, ce n’est pas possible ». 

Les écoles sont un exemple typique de ces milieux impossibles. Il dit :  « Fermer des écoles parce qu’on ne peut pas rester à deux mètres de distance est criminel. Le mal induit par la fermeture des écoles est si important. »

Ces fermetures ont notamment eu un impact négatif sur les familles défavorisées disposant de moins de revenus pour la garde de leurs enfants et qui sont souvent peu en mesure de travailler à distance. Aussi, la santé mentale des adolescents en a souffert.

Il est à noter que les écoles américaines qui ont rouvert n’ont pas encore connu d’épidémies majeures, peut-être en raison des taux de transmission plus faibles de Covid-19 chez les jeunes et de la probabilité moindre qu’ils développent la maladie.

Une partie de la résistance de Bhattacharya à aller plus en détail avec moi semble être motivée par un ressentiment envers les mesures unidirectionnelles que nous avons subies au cours des sept derniers mois. C’est normal. Mais aucune alternative viable n’a encore émergé à ce jour. « Nous parlons d’une infinité de combinaisons, n’est-ce pas ? » me demande-t-il.

Leur modèle ne semble pas non plus inclure de contre-mesures à mettre en œuvre à grande échelle. Par exemple, un programme de tests fiables et peu coûteux a souvent été suggéré comme un moyen possible d’échapper aux directives qui portent atteinte à nos libertés, avec la possibilité de cibler les cas positifs avant que l’un d’eux ne devienne un super-diffuseur. Rien de cela dans la déclaration.

Selon Dr. Bhattacharya, de telles mesures devraient en fait être éloignées de la société dans son sens large. Mieux, il ajoute :

« Tout notre modèle consiste à rediriger ces différentes ressources – les  tests, les masques, les interventions non pharmaceutiques, les thérapies – vers les différents services de protection des personnes vulnérables. »

Pour terminer, Bhattacharya a mis le doigt sur ce qui mettra tout le monde d’accord : la politisation de la Covid-19 :

« Les masques sont devenus un débat politique où d’un côté, l’un vous regarde et vous dit : « Oh, vous portez un masque. C’est que vous êtes donc trop peureux et que vous ne défendez pas les libertés individuelles ». Alors qu’en face, un autre vous regarde et vous dit : « Vous ne portez pas de masque. Vous détestez certainement les autres parce que vous êtes en train d’essayer de les tuer » »

Cet animosité mutuelle va bien au-delà des masques et explique en partie le soutien massif dont Bhattacharya et ses collègues ont bénéficié pour leur déclaration. Cette dernière n’est pas parfaite, et elle a certainement quelques lacunes à combler. Mais elle pose une question cruciale : quelle est l’ampleur des dommages collatéraux ?

Traduction par Brice Gloux pour Contrepoints de A Group of Scientists Wants To Reopen Society. Here’s What Everyone Is Getting Wrong About What They Said.

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